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17/11/2018

QUE NOTRE JOIE DEMEURE


 QUE NOTRE JOIE DEMEURE

Cela n’aura échappé à personne, les dernières semaines ont été éprouvantes pour beaucoup de catholiques et pour l’Église. Cette rentrée 2018 a été un peu rude. Plusieurs d’entre vous se sont étonnés du relatif silence du Padreblog au cœur de la tourmente. Voici quelques réflexions et explications.

Depuis le 26 août, nous avons d’abord l’un d’entre nous à accompagner et à entourer dans l’épreuve de la maladie et d’une longue convalescence. L’amitié sacerdotale qui nous unit est précieuse dans ce moment-là ; il nous faut entourer notre frère et l’accompagner. Quand l’un de nos proches est ainsi éprouvé, on a ce souci toujours en tête. On se recentre sur l’essentiel et on n’a pas la même disponibilité d’esprit pour plonger au cœur des polémiques ou commenter l’actualité peu réjouissante. Permettez-nous de recommander l’abbé Amar à vos prières : qu’il puisse bien vite retrouver sa place et se remettre « au service », comme il sait si bien le faire, même si nous restons persuadés que par sa prière aujourd’hui il nous aide et continue de servir autrement… !
Prêtres de terrain
Nous avons aussi eu nos rentrées paroissiales à vivre. Nous l’avons souvent dit, l’ADN du Padreblog c’est d’être animé par des prêtres de terrain… pour qui le terrain prime ! Priorité à la paroisse, au ministère ordinaire, à notre mission première : baptiser, confesser, annoncer, marier, accompagner, enterrer… C’est pour cela que nous ne nous sommes jamais imposé un rythme particulier pour les publications. Même si nous aimons cet « apostolat numérique », il passera toujours après notre mission paroissiale. Voilà qui explique ce caractère un peu irrégulier de notre activité sur les réseaux. Notez cependant qu’en partenariat avec Padreblog, KTO Tv a lancé une nouvelle petite série de vidéos intitulées « pourquoi Padre ? » pour répondre aux questions que vous pouvez vous poser sur la foi.

L’Eglise en pleine tempête
Surtout, le climat ambiant – et particulièrement le climat ecclésial et médiatique ambiant – nous éprouve, comme beaucoup d’entre vous. Cette litanie de drames et de crimes pédophiles nous donne véritablement la nausée, même s’il faut souligner qu’on ouvre là des archives parfois vieilles de 60 ans… et que les mesures prises depuis semblent porter du fruit. Il n’empêche. Pendant des années, dans l’Église comme ailleurs (mais donc aussi dans l’Église), on n’a pas su, pas pu, pas voulu entendre ou comprendre la souffrance des enfants victimes, tout occupés que nous étions à protéger l’Institution.
Les « affaires » vaticanes, les accusations graves étalées sur la place publique, les affrontements entre prélats et cardinaux, nous font aussi mal. L’évangile qui nous rapporte les disputes entre apôtres nous prouve que tout cela n’est pas nouveau. L’histoire de l’Église nous l’enseigne aussi, parfois dramatiquement. Depuis 2000 ans, à chaque époque, l’Église a été composée de saints et de minables, de héros et de lâches. Sans doute chaque catholique peut être tour à tour l’un et l’autre ! L’Église est surtout composée de chacun de nous, et nous sommes les premiers à lui être reconnaissants de nous accepter tels que nous sommes, y compris avec nos péchés. Les débats dans l’Église n’ont jamais manqué, parfois résolus dans le sang. Les désaccords non plus, les Actes des Apôtres en témoignent. Tout en sachant cela, il n’est quand même jamais facile de voir sa famille afficher ses disputes ou être prise dans la tempête.

L’ère du soupçon
Au milieu de tout cela, nous ne sommes pas dupes devant le jeu de certains. Comment ne pas être amers en les observant, eux qui ne sont pas vraiment connus pour être des grands amis de l’Église, alors qu’ils profitent de ces tragédies pour essayer de lui porter un coup fatal ou pour se refaire une notoriété à coup de commission d’enquête parlementaire, de pétitions et de tribunes ? La vérité rend libre, et tout ce qui pourra aider à la faire est précieux, si et seulement si l’intention reste droite : il s’agit bien d’aider l’Église à être pleinement fidèle à sa mission, et non de la faire taire pour toujours.
Nous lisons aussi l’empressement d’autres « amis » qui, sous prétexte de lutter contre un cléricalisme dont personne ne s’accorde vraiment sur la définition ou la réalité, rêvent à nouveau du « grand soir », remettant sur la table des débats empreints d’une idéologie qu’on pensait pourtant enfin dépassée.
Et ne parlons même pas de tous ceux qui refusent désormais à tout prêtre le droit de s’exprimer sur un seul débat de société, nous renvoyant à la figure les fautes de nos frères. Le « pas d’amalgame » qu’ils brandissaient si souvent n’existe plus, la présomption d’innocence encore moins. L’Église serait « disqualifiée ». Tant pis si l’immense majorité des fidèles et des clercs n’ont rien à se reprocher. La nuance est devenue rare en ce monde, elle s’accorde mal avec le rythme médiatique, encore moins avec la violence des réseaux sociaux.
Ce climat, ce silence passé, cette confusion entretenue nourrissent le soupçon, ce poison qui vient miner la confiance et assombrir notre joie d’être prêtres. Tout geste d’affection paternelle devient un risque, toute proximité fraternelle inquiète. Le Christ qui console, relève, encourage et bénit se retrouverait aujourd’hui cantonné derrière une vitre, si on en croit les recommandations de certains « experts ». Ce n’est pourtant qu’en approfondissant cette « paternité spirituelle » du prêtre qu’on l’aidera à vivre son célibat de façon la plus juste. La prudence est légitime et nécessaire, le bon sens aussi. La confiance sera longue à reconstruire. Sachez que la vôtre est infiniment précieuse pour les prêtres que nous sommes. Le doute et le soupçon nous fragilisent et minent toute relation. Votre confiance lucide nous encourage.

Drame dans le diocèse de Rouen
Comment ne pas avouer aussi que la mort tragique d’un jeune prêtre de Rouen nous a tous bouleversés et profondément affectés ? Certains ont trouvé des mots justes à ce propos. Beaucoup comme nous se sont plongés dans un silence douloureux devant un tel mystère. Mystère de la fragilité, même des meilleurs d’entre nous. Mystère d’un combat spirituel immense qui se joue, dès lors qu’on fait du bien, et que ce bien nous expose. Mystère d’un prêtre qui reste un homme. Nous connaissions peu le père Jean-Baptiste. Mais comme beaucoup, nous nous sommes sentis soudain très pauvres… persuadés plus que jamais qu’il nous faut, laïcs et prêtres, prier les uns pour les autres. Car mystérieusement mais réellement, la vie et la fidélité des uns sont confiées à la prière et à l’attention des autres, et inversement. « Tout est lié » disait le pape François. Nous avons besoin de nous porter les uns et les autres, avec vérité et charité.

L’Eglise, notre famille
Plus d’une fois, face à tout cela, le démon a dû se frotter les mains…
Confiance minée, Église renvoyée à ses fautes et sommée de se taire, attaques et amalgames injustes… Peut-être tout cela est-il inévitable ? Peut-être est-ce le prix à payer pour réparer ou expier les fautes du passé ?  C’est dur, c’est en partie injuste. Mais l’Église est une famille. Et nous sommes malgré nous solidaires. Le bien fait par certains profite à tous. Le mal fait par d’autres est porté par tous.
Face à tous ces évènements, dans ce climat-là, nous n’avons pas vraiment envie de rentrer dans l’arène aujourd’hui. Pas envie de répondre à ceux qui semblent se réjouir de voir l’Église à terre, de voir le Pape affaibli, de voir nos évêques en difficulté. Pas envie « d’en rajouter ». Pas envie de nous exposer non plus,  plus que nécessaire.
Il y a un temps pour parler, et un temps pour se taire.
Peut-être pour le moment est-ce d’abord à vous, en priorité, chers laïcs, de monter au créneau pour défendre la famille et les droits de l’enfant ? Sans doute aussi est-ce bon de laisser nos évêques eux-mêmes prendre la parole,  affronter micros et caméras pour redire la primauté accordée à la protection des plus petits, rétablir la confiance et… défendre l’honneur de leurs prêtres.
Pour nous, simples prêtres, c’est trop rude en ce moment. Le silence nous protège.
Face à ces tempêtes et dans ce climat, nous croyons également peu aux tribunes et aux tweets. Nous ne sommes pas non plus au niveau de ceux qui doivent discerner les commissions à créer et les réformes structurelles à enclencher, même si certains discours nous laissent dubitatifs. Faisons confiance à nos chefs, évêques et Pape. Dans la tempête, on fait confiance à celui qui tient la barre…

Une seule urgence : la sainteté
Plus que jamais, nous croyons surtout à la conversion. Dans la tourmente, il nous faut nous recentrer sur Jésus, sur l’Evangile, sur nos vocations respectives. On répond au mal par le bien. On répare le mal en faisant le bien. En aimant, vraiment. Que chacun tire de tout cela le désir plus ardent d’être un saint, c’est-à-dire d’être fidèle et généreux dans l’accomplissement de sa mission. Que chacun comprenne l’urgence qu’il y a à prier davantage, comme le Pape l’a demandé avec gravité pour ce mois d’octobre. Nous avons été impressionnés par cet appel : le Pape évoque explicitement les attaques du démon contre l’Église. C’est une évidence : tout ce qui abîme l’innocence d’un enfant, tout ce qui défigure la beauté du sacerdoce, tout ce qui fait tomber un prêtre ou fracasse une famille, tout ce qui blesse le témoignage qu’essayent de porter les chrétiens, tout ce qui fait naître le découragement, le doute ou le soupçon qui divise et sépare… tout cela est signé. Le diable ne se cache même plus. Ne nous y trompons pas. Raison de plus pour prier en conséquence, et resserrer les rangs.
Nous ne voulons pas non plus que les chrétiens se referment sur eux, sous les coups qui pleuvent et les mauvaises nouvelles qui tombent. Nous ne voulons pas qu’on perde la joie de croire et de servir. Nous souhaitons encourager chacun à revenir au cœur de notre mission de baptisés : vivre pleinement l’Évangile, vivre la beauté et la radicalité de son message et offrir au monde ce témoignage, humble, généreux et authentique. La fragilité dans laquelle nous plonge la situation nous rend libres. Nous ne risquons plus de rêver pour nous d’un pouvoir à la façon des hommes, ni d’une vie confortable. Nous voilà ramenés à la mission ! Au-delà de l’agitation et du désarroi légitime de beaucoup, au-delà de la colère de certains et de la violence d’autres, ce monde attend toujours qu’on lui annonce la Bonne Nouvelle de son Salut. Tant et tant autour de nous ont besoin de redécouvrir l’amour inconditionnel de Dieu pour eux ! Clercs et laïcs, il nous faut, avec nos blessures et nos lourdeurs, nos craintes et nos pauvretés, mais aussi notre joie et notre générosité, rester cette Église courageuse et pauvre qui annonce – parfois au prix de sa vie ou de sa réputation – la Vérité du Christ et son amour pour tous. Demain, nous serons heureux d’avoir tenu bon, d’avoir accompli la mission.
Plus que jamais nous constatons que notre vie à tous – la vôtre, la nôtre – est rude parfois, et même éprouvée. Mais elle est belle, dès lors qu’elle est donnée. Vos prêtres ne sont pas parfaits, ils sont faits de la même humanité que vous. Ils partagent les mêmes blessures et les mêmes difficultés. Mais sachez-le : au cœur de tout cela, notre joie est et sera toujours de vous servir…  « de notre mieux » !

13/10/2018

BIOETHIQUE

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“La dignité de la procréation”, synthèse de la déclaration des évêques sur l’assistance médicale à la procréation
20 septembre 2018, synthèse du document des évêques de France sur la régulation juridique des techniques d’assistance médicale à la procréation


Afin d’offrir leur contribution au débat, « en proposant un discernement éthique posé en raison » et dans un esprit de dialogue, les évêques de France ont signé une déclaration sur la régulation juridique de l’assistance médicale à la procréation (AMP). Rendu public le 20 septembre 2018, le document « La dignité de la procréation » est le fruit d’un travail pour lequel plusieurs expertises ont été sollicitées, explique dans son introduction Mgr d’Ornellas, archevêque de Rennes et responsable du groupe de travail sur la bioéthique au sein de la Conférence des évêques de France. Un texte, explique-t-il encore, qui « prend en compte sur les principes éthiques et juridiques fondamentaux du “modèle français de bioéthique”, qui sont rappelés par le Conseil d’État ». Ce texte est également attentif à l’expression des citoyens formulée au cours des états généraux de la bioéthique. Une synthèse de la déclaration des évêques de France a été intégrée en fin d’ouvrage afin « d’entrer dans le dialogue ». C’est cette synthèse que La Documentation catholique propose ci-dessous.

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Donner la vie à un enfant est une expérience des plus fortes, une source d’émerveillement des plus profondes, une responsabilité des plus grandes. Les traditions bibliques considèrent l’enfant comme un don et une bénédiction de Dieu. Aussi, l’Église catholique se veut attentive au désir d’enfant et à la souffrance due à l’infertilité. Elle encourage les recherches qui visent à prévenir cette infertilité ou à la guérir. Elle insiste sur l’accueil et le respect bienveillants dus aux enfants, quels que soient les moyens utilisés pour leur venue au monde.
À l’occasion de la révision des lois relatives à la bioéthique, des projets d’accès aux techniques d’assistance médicale à la procréation (AMP) pour des couples de femmes ou pour des femmes seules ont été formulés et mis en débat. En tant qu’évêques de France, à l’écoute respectueuse des personnes et de leurs situations de vie, nous souhaitons apporter notre contribution à ces débats en proposant un discernement éthique posé en raison. Nous le faisons dans un esprit de dialogue où sont présentés les arguments.


Valeur et norme fondamentales de la procréation
• La dignité de la personne inclut la procréation
Le Conseil d’État a rappelé que la « dignité » est placée « au frontispice » du cadre juridique de la bioéthique française et qu’elle a une « valeur constitutionnelle ». Il a souligné également qu’« une conception particulière du corps humain » en « découle » et que « l’enveloppe charnelle est indissociable de la personne ». La dignité de la personne inclut donc le processus de la procréation – conception et gestation – où se développe notamment son corps.
• La procréation ne doit s’apparenter ni à une fabrication, ni à une marchandisation, ni à une instrumentalisation
Puisque toute personne, quelle qu’elle soit, a une dignité, elle doit être traitée comme une fin et jamais comme un simple moyen. Procréer, c’est désirer faire advenir une personne en la voulant pour elle-même. Aucune souffrance relative au désir d’enfant ne peut donc légitimer des procédés de fécondation et des modalités de grossesse qui s’apparenteraient à une fabrication, une marchandisation ou une instrumentalisation d’un être humain au service d’autres êtres humains, ou encore au service de la science ou de la société.
• La souffrance liée au désir d’enfant doit être accompagnée
La souffrance liée au désir d’enfant ne peut être ni minimisée ni abordée par le seul remède de la technique. Nous souhaitons le développement d’un accompagnement qui soit respectueux des personnes concernées, qui sache les informer loyalement pour que leurs décisions soient prises en conscience, de façon éclairée, et qui porte le souci de la dignité de la procréation.
Principaux problèmes éthiques liés aux pratiques actuelles de l’AMP
La loi actuelle encadre les techniques d’AMP en cherchant à calquer les structures fondamentales de la procréation naturelle, en particulier la double lignée paternelle et maternelle. C’est tout l’intérêt du modèle bioéthique français. Cependant, la mise en œuvre de ces techniques pose des problèmes éthiques dont la gravité diffère en fonction des types de dissociation qu’elles opèrent : corporelle (fécondation hors corps), temporelle (congélation des embryons) et personnelle (intervention d’un tiers donneur). Les trois principaux problèmes éthiques sont les suivants :
• Le devenir des embryons humains « surnuméraires »
Le devenir des embryons humains « surnuméraires » est soumis à l’appréciation des conjoints. Selon leur « projet parental », ils sont implantés pour devenir des enfants, ou détruits, ou remis à la recherche, ou encore donnés pour être accueillis par un autre couple. Pouvant tous conduire à une naissance, ces embryons sont pourtant dignes du même respect.
• Le recours à un tiers-donneur
Par le recours, dans certains cas, à un tiers donneur de gamètes, l’enfant n’est plus le fruit du lien conjugal et de la donation conjugale. Le recours à un tiers-donneur porte également atteinte à la filiation puisque l’enfant est référé à un tiers dont le droit institutionnalise l’absence par la règle de l’anonymat et prive ainsi l’enfant de l’accès à ses « origines ».
• Le développement de l’eugénisme libéral
L’extension des techniques de diagnostic, qui permettent de sélectionner les embryons humains in vivo (diagnostic prénatal [DPN]) ou in vitro (diagnostic préimplantatoire [DPI]), conduit au développement de l’eugénisme dit « libéral » parce qu’il résulte de la conjonction de décisions individuelles et non pas d’une décision d’État.
Principales difficultés éthiques du projet d’« AMP pour toutes les femmes »
Le projet d’ouverture de l’AMP aux couples de femmes et aux femmes seules écarte dès le principe la référence biologique et sociale à un père. La mise en œuvre de ce projet doit s’affronter à cinq obstacles éthiques majeurs :
• « L’intérêt supérieur de l’enfant » exige une référence paternelle
Puisque l’enfant doit être voulu pour lui-même, le bien de l’enfant devrait prévaloir sur celui des adultes. Le droit international semble le ratifier en consacrant la notion juridique d’« intérêt supérieur de l’enfant » dont la « primauté » est, pour le Conseil d’État, « incontestable ». Comment pourrions-nous nous contenter collectivement de l’instauration d’une sorte d’« équilibre » entre cet intérêt de l’enfant et celui des adultes ?
La suppression juridique de la généalogie paternelle porterait atteinte au bien de l’enfant qui serait privé de sa référence à une double filiation, quelles que soient ses capacités psychiques d’adaptation. Cette exigence de la référence à un père est confirmée par les citoyens qui se sont exprimés lors des États généraux de la bioéthique et dans deux sondages posant explicitement la question du père. La suppression juridique du père encouragerait socialement la diminution, voire l’éviction, des responsabilités du père. Une telle dérive poserait non seulement un problème anthropologique mais aussi psychologique et social. Pourrions-nous accepter collectivement que l’homme soit considéré comme un simple fournisseur de matériaux génétiques et que la procréation humaine s’apparente ainsi à une fabrication ?
Le maintien du principe de l’anonymat du tiers-donneur empêcherait les enfants et les adultes en souffrance d’accéder à leur « origine masculine », alors même que la légitimité d’un droit à connaître ses « origines » progresse dans la société. En minimisant ainsi l’intérêt des enfants, voire en l’occultant, un pouvoir injuste serait exercé sur eux. Devons-nous accepter cette injustice ?
Enfin, l’ouverture de l’AMP aux femmes seules impliquerait, selon le principe de non-discrimination, l’autorisation de l’AMP post-mortem au profit d’une femme seule en raison du décès de son conjoint. Est-ce l’intérêt de l’enfant d’être engendré orphelin de père et dans un tel contexte de deuil ?
• Le risque de marchandisation
Une demande croissante de sperme serait induite par l’ouverture de l’« AMP pour toutes les femmes ». Il n’est pas certain qu’une telle ouverture susciterait plus de dons. Le contraire est sans doute plus probable si le principe de l’anonymat était partiellement levé. Pour remédier à la pénurie prévisible, la tentation serait de rémunérer les donneurs, voire de charger l’État d’importer du sperme. Accepterions-nous collectivement que ce commerce ruine le principe de gratuité des éléments du corps humain et tende ainsi à ranger la personne du côté des biens marchands ?
Le principe de gratuité est essentiel pour traduire juridiquement que ni la personne ni aucun de ses éléments corporels ne sont assimilables à des choses. L’extension de l’« AMP pour toutes les femmes » ferait donc, selon le Comité consultatif national d’éthique (CCNE), « courir le risque d’une déstabilisation de tout le système bioéthique français ». Puisqu’il y a, selon le CCNE, un consensus général sur le maintien de ce principe en raison de la dignité de la personne en son corps, il devrait être plus facile de renoncer collectivement à cette extension légale de l’AMP.
• L’impact de la transformation de la mission de la médecine
La légalisation de l’« AMP pour toutes les femmes » contribuerait à transformer le rôle de la médecine en y intégrant la prise en compte des demandes sociétales. Comment établir les priorités de soin et de son financement si le critère n’est plus celui de la pathologie médicale ? Sans ce critère objectif, comment fonder la justice relative à la solidarité et à l’égalité de tous devant le soin ? Comment réguler les désirs insatisfaits qui convoqueront la médecine ? Comment évoluera la relation au médecin qui risquera de devenir un prestataire de services ?
• Des conséquences prévisibles de la prépondérance du « projet parental »
L’ouverture de l’« AMP pour toutes les femmes » serait fondée sur le « projet parental » qui deviendrait le critère supérieur de régulation des techniques d’AMP. Il donne un poids prépondérant à la volonté individuelle au détriment d’une référence à la dignité de la procréation et à l’intérêt de l’enfant. Comment pourrait-on réguler le pouvoir de ce « projet parental » ? Que deviendrait la possible évaluation actuelle par le médecin de « l’intérêt de l’enfant à naître » pour accéder à l’AMP ? Si, comme l’imagine le Conseil d’État, deux femmes font une déclaration anticipée de filiation devant un notaire, quels seraient pour lui les critères d’évaluation de « l’intérêt de l’enfant à naître » ?
La seule référence au « projet parental », c’est-à-dire aux volontés individuelles, conduirait également à supprimer la règle juridique actuelle empêchant le double don (spermatozoïdes et ovocytes). Il n’y aurait plus aucun lien biologique de l’enfant avec ses parents, tout en étant conçu selon leur projet.
• L’impossible justification par le seul argument de l’égalité
Le seul argument de l’égalité pour justifier la légalisation de l’« AMP pour toutes les femmes » est utilisé à tort, comme le reconnaît le Conseil d’État. En effet, l’égalité juridique ne se justifie que pour des situations semblables. Or l’infertilité du couple homme-femme est une situation non identique à celle d’un couple de femmes dont la relation ne peut être féconde. Si l’argument d’égalité est brandi au bénéfice des femmes, alors l’ouverture de l’« AMP pour toutes les femmes » conduira à la légalisation de la gestation pour autrui (GPA), même si celle-ci fait l’objet, pour l’instant, d’une large réprobation éthique. En effet, la référence à l’égalité, indissociable de la dignité, s’applique tout autant aux femmes qu’aux hommes.
***
Considérer l’enfant comme le fruit de l’amour durable d’un homme et d’une femme n’est pas devenu une option ; cela reste la norme éthique fondamentale qui doit encore configurer cette forme première de l’hospitalité qu’est la procréation. Sans nier ses difficultés, le lien conjugal stable demeure le milieu optimal pour la procréation et l’accueil d’un enfant. En effet, ce lien offre la pleine capacité d’hospitalité et le plein respect de la dignité des personnes, enfants et adultes.
Ces réflexions éthiques sur l’AMP ne sont pas déconnectées des autres problématiques sociales et politiques. Les manières d’organiser les liens de la procréation humaine rejaillissent sur toutes les relations sociales et politiques. Le droit ne fait pas qu’arbitrer des conflits, il institue des relations entre les personnes. Ces relations façonnent leur identité et doivent structurer les exigences propres à la fraternité. L’éthique relie indissociablement la dignité, source de droits, et la fraternité, source de reconnaissance mutuelle et de devoirs qui nous engagent tous à participer à la vie sociale et politique. Par égard pour la dignité des personnes et de la procréation, le droit ne peut pas contribuer à la marchandisation et à l’instrumentalisation de la procréation. Cela serait gravement contraire aux valeurs essentielles pour la vie de l’humanité et pour les relations tissées entre les êtres humains : la dignité, la liberté, l’égalité, l’hospitalité et la fraternité.
Il importe plus que jamais d’aborder l’ensemble des questions d’éthique biomédicale dans le cadre plus large d’une réflexion écologique qui relie la préoccupation des personnes à celle de l’environnement. Nous pouvons résister collectivement à la fascination des techniques et du marché qui s’en empare, en cultivant l’attention au mystère de la personne et à sa transcendance. N’est-ce pas la perception intuitive de ce mystère qui, dans les yeux des parents regardant avec amour leur enfant, éveille la joie, la gratitude, la sollicitude et une sorte de respect sacré devant ce qui les dépasse ?
Cette qualité du regard est un appel pour tous. Sans elle, les débats de bioéthique risquent de se réduire à des discussions techniques et financières, qui ne parviennent pas à s’ancrer dans la profondeur du mystère de la personne et de sa dignité. Les défis éthiques actuels nous invitent tous de façon instante à cette forme de considération et de contemplation qui s’affinent aussi dans le dialogue. Nous plaidons donc à nouveau pour le dialogue grâce auquel chacun s’engage à servir une vérité qui le dépasse comme elle dépasse chacun des interlocuteurs.

(*) Titre de La DC.

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01/10/2018

FEMME DE MARIN (Nouvelle)

 

La femme du marin

Caroline Audouin

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Longtemps j’ai rêvé d’être la femme d’un marin. En écoutant les vagues, en respirant les embruns, je peux imaginer le ténébreux blond ou le brun qui me ferait chavirer et la vie que je mènerai, par la passion emportée... 

« Mes matins, je me réveille. Mes yeux s’ouvrent sur la moitié de la couche vide mais intouchée. Jamais je ne m’étale, jamais je ne m’étire, car sa place, je lui garde, fraîche et paisible. 
Frissonnante, enveloppée par ma robe de chambre, je me précipite exaltée vers le pas de la porte pour guetter la mer qui, tel un jardin, s’étend devant moi. Point de navire, point de retour. Il me faudra encore commencer sans lui ce jour. 
Un seul bol, pas un bruit. Pourtant des petits « lui », Dieu sait que j’en ai envie, mais la nature est mal faite : elle a pris mon époux sans m’en laisser un extrait. Parfois, je rêve, je ferme les yeux et j’imagine nos traits formant un visage, des gestes qui me rappelleraient les siens, une petite voix qui sonnerait dans mes oreilles comme l’air familier de ses mots à lui... puis j’ouvre les yeux et je me languis... 
Le jour suit son cours, ponctué par des coups d’œil répétés vers cette voleuse de mari qui me nargue où que je sois, sur cette île sans avenir, et lui qui tarde à venir pour me redonner vie... 
Entretenir son foyer, ses meubles, chauffer son lit pour être prête à l’accueillir, fatigué, mais enfin apaisé, rendre visite à la famille pour ne pas qu’ils l’oublient, faire les courses, faire des projets, faire comme s’il était là, juste parti pour un tour, ne jamais penser « toujours », oublier le calendrier, puis aussi rester belle, ou du moins rester celle à qui un jour il a dit oui, l’image qui partout le suit, fidèle à son souvenir. Ne vivre que pour lui n’est pas vivre vraiment, mais que voulez-vous, c’est mon alcool violent, ma raison d’exister, ce n’est pas ma moitié, c’est mon intégralité, à lui je suis liée... 
Le soir, lourde d’avoir traversé le jour, je m’assieds sur le ponton. Mon regard sur l’horizon, j’essaie de ne pas l’imaginer dans ses ports lointains, heureux et si vivant, caressant d’autres mains, suant sur d’autres corps, faisant l’aventureux, mais tel est son sort. 
Car il va revenir, oui, il me reviendra bientôt... 
En me levant un matin, scrutant l’horizon lointain, je verrai l’ombre de son navire tâcher le soleil qui se lève et mon cœur ralenti cessera sa grève. Je courrai jusqu’au port, pensant accélérer la flottaison. Mais les nœuds marins se jouent de moi : 0,5399556 km par heure. Ils divisent le temps, multiplient la longueur. Tic tac tic tac... Il est plus près de moi... tic tac tic tac... il se rapproche ! J’ai si hâte de le sentir que je me mets à frémir... 
Le navire est à quai. En descendent des corps fatigués. La peur un bref instant me prend. Suis-je encore celle qu’il attend ? Les doutes se dissipent quand enfin je reconnais sa silhouette. 
Il est là, beau, resplendissant de vigueur, sourire brillant, muscles bombés, plus fort que mon souvenir, plus grand que personne d’autre ne le voit. Il n’est enfin qu’à moi. J’en oublie ma langueur, je sors de ma torpeur, La vie peut reprendre, la joie réapparaître. Mes joues sont en feu. Il me voit. Me sourit. Je m’avance vers lui. Ses bras sur moi se serrent. Enfin ! 
Le reste de la journée n’est que retrouvailles familiales et rires. Il avait manqué aux uns, fait rêver les autres. Ses récits mettaient dans ses yeux encore un peu de l’excitation du moment. Il coupait parfois son histoire, tournant la tête vers moi et chacun comprenait que certaines choses pouvaient se passer quand un homme est loin de son foyer depuis une éternité... Mais ça, je veux l’oublier... 
Le soir viendra, moment où les dieux laissent aux humains le bonheur de n’être plus que deux. Tout doucement il me dira des mots très tendres, tout ce que je veux entendre. Je l’écouterai me mentir, me dire que repartir est le dernier de ses souhaits, que mes bras sont plus doux que le sable des tropiques, mes yeux plus étincelants que les aurores boréales. Mais le chant des sirènes a atteint une fois son âme, depuis, il en est vassal. Alors, pour qu’il soit heureux, je caresserai sa joue, les yeux dans les yeux, et je le croirai encore un peu, mon amoureux... »

 ShortEditions

17:48 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

01/09/2018

LE MOTARD (Fergus)

Le motard
Fergus

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André Sabatier laissa retomber sa fourchette. Cette blanquette était décidément trop copieuse. « Le genre de plat qui te fait tomber trois tonnes sur l’estomac ! » aurait affirmé ce barge de Rico. Avec à la clé un risque non négligeable de somnolence. Pour L’Ardéchois, pas question de se relâcher : il restait encore deux cents bornes à tirer jusqu’au rafiot qui devait le conduire dans la baie de Dingle où un ami irlandais lui avait dégotté une planque sûre. Deux cents bornes d’une vigilance de tous les instants. En principe, pas de risque d’accroc : les barrages avaient été levés depuis belle lurette sur l’ensemble du territoire. Seul pouvait subsister, ici ou là, un contrôle de routine. Pas de quoi s’affoler : avec sa nouvelle tronche et ses fafiots de première bourre, les pandores ne verraient en face d’eux qu’un quadra peroxydé au look de tantouze, un dénommé Jean-Luc Thyssen, domicilié à Woluwe-Saint-Pierre dans les faubourgs chics de Bruxelles. Quant à la bécane, elle tournait comme une horloge helvète. Aucun souci à redouter de ce côté-là. Quand même, mieux valait garder les idées claires. Sabatier repoussa son assiette et commanda un double café sans passer par la case fromage ou dessert pourtant prévue dans le menu du jour à 14 euros. Il renonça, pour le même motif, à terminer son pichet de vin. Non sans un certain mérite : le pinard proposé par la patronne n’était qu’un vin de pays sans prétention, mais il caressait agréablement le palais. En d’autres temps, Sabatier aurait liquidé le picrate. En d’autres temps, il aurait également fait du gringue à la serveuse, une petite brunette au sourire espiègle et à la fesse aguichante. Du gringue, et plus si affinités…
 
Quatorze heures sonnèrent au coucou de la salle à manger sans troubler la quiétude des biches qui s’abreuvaient dans la mare de la grande tapisserie défraîchie qui ornait le mur du fond. L’Ardéchois vida son café. L’addition réglée, il sortit calmement du resto, sanglé dans son blouson de motard en cuir noir. Par chance, il faisait un temps exécrable, mélange de crachin et de bourrasques. Un temps à faire fuir le plus zélé des poulets. N’empêche, pas question de prendre le moindre risque. Sans hâte, Sabatier assujettit son casque, puis enfila ses gants. D’un revers de main, il balaya l’eau qui s’était accumulée sur le siège de la moto. La Kawasaki, docile, démarra au quart de tour. Une bonne machine.     
       
Le camion d’Yvon Coroller déboucha sur la crête. Un fort vent de nord-ouest balayait la lande. Tandis que le poids lourd tournait sur le rond-point, une rafale soudaine vint frapper la tôle. La carrosserie fatiguée émit une longue plainte métallique. Le conducteur n’y prêta pas attention. Machinalement, son regard s’était porté vers l’émetteur du Roc’h Tredudon dont l’antenne se perdait dans les effilochures de brouillard. Pas de danger qu’il saute celui-là, les mouvements autonomistes bretons avaient depuis longtemps renoncé à l’activisme violent. Dommage, d’une certaine manière, vu les programmes de merde que diffusait la télé et dont se gavait cette sotte de Katell dès qu’il avait le dos tourné. Bien que d’une nature paisible, Yvon Coroller en vint à souhaiter qu’une bonne charge d’explosif détruise une nouvelle fois le pylône, histoire de sevrer sa femme de ces inepties dont elle s’abrutissait des heures durant. Réflexion faite, mauvais calcul : elle lui pourrirait la vie jusqu’à l’installation d’une parabole. Une nouvelle plainte de la carrosserie ramena Coroller à sa conduite. Il haussa les épaules et s’engagea résolument en direction de Brasparts, sans un regard pour le Roc’h Trévézel dont les crocs de schiste lacéraient le ciel plombé.
 
Depuis son départ du restaurant, deux heures plus tôt, André Sabatier taillait la route avec prudence, en veillant à ne jamais dépasser les limitations de vitesse pour le cas où une patrouille de pandores serait embusquée à l’affût d’éventuels contrevenants. On ne sait jamais avec les flics. C’était toutefois hautement improbable, compte tenu de la météo dégueulasse qui sévissait sur l’Ouest depuis deux jours. En outre, il ne circulait qu’un faible nombre de véhicules sur cette route paumée des Monts d’Arrée. Faut dire que la contrée était pour le moins inhospitalière : de grands espaces pelés d’où émergeaient, ici et là, des moignons rocheux noirâtres tout ruisselants de pluie. En contrebas de la route s’étendait une immense cuvette désertique, faite de tourbières pisseuses et de landes marronnasses. Un vaste lac, dominé à l’une de ses extrémités par la masse de béton d’une ancienne centrale nucléaire, complétait ce paysage de désolation dépourvu de toute habitation visible. « Bienvenue à Brennilis », se dit mentalement l’Ardéchois en consultant la carte routière glissée sous le lecteur plastifié.  

Hervé Grall et Louis Hamon en avaient terminé avec Fanch Rivoal. Pour la troisième fois en moins de deux mois, le vieil homme s’était enfui de chez lui complètement à poil. Au risque de choper une bonne crève par ce temps de chien. Côté attentat à la pudeur, pas de danger que l’exhibition effarouche la maigre population de Botmeur, vu le délabrement physique du délinquant : torse aux côtes saillantes, membres décharnés, fesses inexistantes ; quant à l’appareil génital, bordé par un frisottis de crins blanchâtres et parcimonieux, il se résumait à des balloches flasques et une chose pendouillante et molle, à dégoûter la plus délurée des gamines. À l’évidence, Rivoal n’avait rien à voir avec un faune lubrique. Tout au plus un vieillard gâteux. N’empêche, pour la deuxième fois, plainte avait été déposée à la gendarmerie. Enfin, l’affaire était maintenant définitivement réglée : la mort dans l’âme, Hortense Rivoal avait signé l’internement de son bonhomme dans une maison de retraite spécialisée.
 
Saloperie de temps. Sur la route du retour, les deux gendarmes décidèrent de s’octroyer une pause café à La Croix Cassée. Posé au bord de la route de Brasparts, le bistrot faisait figure d’oasis dans ce désert lugubre et sombre. Tandis que les gendarmes sirotaient leur jus au comptoir, le vent se renforça en mugissant sur la lande. Des bourrasques de pluie vinrent frapper les vitres du bistrot. Leur tasse bue, les gendarmes sortirent du café. Un camion chargé de tôles brinquebalantes les noya dans un nuage de flotte. Les flics prirent place en pestant à bord de leur Peugeot. L’adjudant Grall s’apprêtait à démarrer lorsqu’une moto surgit dans son rétroviseur. Le flic la laissa passer et se coula dans son sillage en direction de la brigade. 
 
Pas de doute, le camion vibrait. Les sangles qui maintenaient le chargement avaient pourtant été serrées au maximum. Toujours pareil avec ces putains de tôles : au bout d’un moment, quoi qu’on fasse, ça finissait par jouer avec les cahots de la route. Un instant, Yvon Coroller fut tenté de s’arrêter sur le bas-côté pour s’assurer de la solidité de l’arrimage. Bah ! plus que quinze bornes jusqu’à Pleyben, ça tiendrait bien jusque-là ! D’ailleurs mieux valait ne pas s’arrêter maintenant. Les poulets étaient à La Croix Cassée. Sûr qu’ils viendraient l’emmerder s’ils le voyaient garé en bord de route par ce temps. Coroller brancha l’autoradio. La voix éraillée d’Arno emplit l’habitacle : « She’s a bathroom singer… » Katell aussi était une bathroom singer. Qu’est-ce qu’elle pouvait le faire chier avec ses bluettes à la con. Ras la casquette des Fabian, Obispo, Dion et autres Cabrel. Yvon Coroller changea de station, dénicha un Carlos Nuñez de derrière les fagots. Il s’abandonna à la voix chaude de la gaïta du Galicien.  
 
L’Ardéchois fronça les sourcils en voyant la bagnole des gendarmes prendre son sillage. D’un geste machinal, il s’assura de la présence du Manurhin dans sa poche droite. Fausse alerte : les pandores restaient sagement calés dans son dos, à mille lieues d’imaginer que le motard belge qui les précédait était l’homme le plus recherché de France. Sabatier sourit : on ne laisse pas trois flics au tapis sans s’attirer quelques désagréments. Malgré la levée des barrages, l’Ardéchois savait que la traque se poursuivait dans l’ombre, haineuse, déterminée, impitoyable. Une traque à mort. Sa propre mort. Celle d’autres flics. Les deux peut-être. Les deux sans doute. Une seule chose était sûre : il n’y aurait jamais de procès Sabatier.
 
Yvon Coroller avait laissé sur la droite la petite route qui montait au Mont Saint-Michel de Brasparts. Masquées par les flaques d’eau, des nids de poule parsemaient les bords de la chaussée par endroits. Le camion les franchissait en gémissant. Absorbé par l’écoute de Carlos Nuñez, le conducteur n’y prêtait guère attention. Soudain, un cahot plus violent provoqua une embardée du camion. Un claquement sec se produisit à l’arrière. Coroller comprit aussitôt qu’une sangle venait de se rompre. Comme pour lui donner raison, le chant métallique des tôles en goguette vint couvrir le son de la gaïta. Le conducteur émit une bordée de jurons. Entre temps, le halo jaunâtre d’un phare s’était inscrit dans le rétroviseur : une moto avait entrepris de le doubler. Lancé sur son erre, le deux-roues parvint à la hauteur de la cabine. Ce fut la dernière image qui s’inscrivit dans l’œil du conducteur. Il s’affala sur son volant, le cœur foudroyé par l’horreur.
         
Prudemment, l’adjudant Grall stoppa la Peugeot à distance de l’accident : des feuilles de tôle, portées par les rafales de vent, continuaient de voler ça et là sur la chaussée et la lande, comme autant de menaces. À cent mètres de là, le camion avait versé dans le fossé. La moto et son pilote gisaient un peu plus loin, couchés sur le bitume détrempé. Tandis que son collègue alertait la brigade, le lieutenant Hamon, intrigué, s’extirpa de la voiture malgré le danger : lors de l’accident, il avait cru voir un objet noir rebondir sur la route en avant de la voiture pour finir sa course dans les bruyères du bas-côté…
 
Trente secondes plus tard, l’officier, livide, vomissait son déjeuner. À ses pieds gisait un casque dont la visière avait été arrachée. Deux grands yeux étonnés fixaient le gendarme. Le cou ensanglanté du motard avait été tranché net, comme au rasoir.

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21/08/2018

LETTRE DU PAPE AU PEUPLE DE DIEU (AOÛT 2018)

 


La lettre du pape François au Peuple de Dieu sur les abus sexuels dans l’Église

 

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Le 20 août 2018, moins d’une semaine après la publication, aux États-Unis, d’un rapport accablant du procureur de Pennsylvanie sur les abus sexuels commis par des prêtres, le pape François a adressé une « Lettre au peuple de Dieu ». Un texte dans lequel il appelle à une réponse de toute l’Église au problème des abus en son sein. Il demande à tous les chrétiens d’œuvrer afin de mettre un terme à la culture du cléricalisme, et appelle les fidèles à la prière et au jeûne. « “Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance”, souligne le pape François en citant saint Paul. Pour le pape, « au moyen de la prière et de la pénitence, nous pourrons entrer en syntonie personnelle et communautaire avec cette exhortation afin que grandisse parmi nous le don de la compassion, de la justice, de la prévention et de la réparation ».

La DC

« Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance » (1 Cor 12, 26). Ces paroles de saint Paul résonnent avec force en mon cœur alors que je constate, une fois encore, la souffrance vécue par de nombreux mineurs à cause d’abus sexuels, d’abus de pouvoir et de conscience, commis par un nombre important de clercs et de personnes consacrées. Un crime qui génère de profondes blessures faites de douleur et d’impuissance, en premier lieu chez les victimes, mais aussi chez leurs proches et dans toute la communauté, qu’elle soit composée de croyants ou d’incroyants. Considérant le passé, ce que l’on peut faire pour demander pardon et réparation du dommage causé ne sera jamais suffisant. Considérant l’avenir, rien ne doit être négligé pour promouvoir une culture capable non seulement de faire en sorte que de telles situations ne se reproduisent pas mais encore que celles-ci ne puissent trouver de terrains propices pour être dissimulées et perpétuées. La douleur des victimes et de leurs familles est aussi notre douleur ; pour cette raison, il est urgent de réaffirmer une fois encore notre engagement pour garantir la protection des mineurs et des adultes vulnérables.
1. Si un membre souffre
Ces derniers jours est paru un rapport détaillant le vécu d’au moins mille personnes qui ont été victimes d’abus sexuel, d’abus de pouvoir et de conscience, perpétrés par des prêtres pendant à peu près soixante-dix ans. Bien qu’on puisse dire que la majorité des cas appartient au passé, la douleur de nombre de ces victimes nous est parvenue au cours du temps et nous pouvons constater que les blessures infligées ne disparaissent jamais, ce qui nous oblige à condamner avec force ces atrocités et à redoubler d’efforts pour éradiquer cette culture de mort, les blessures ne connaissent jamais de « prescription ». La douleur de ces victimes est une plainte qui monte vers le ciel, qui pénètre jusqu’à l’âme et qui, durant trop longtemps, a été ignorée, silencieuse ou passé sous silence. Mais leur cri a été plus fort que toutes les mesures qui ont entendu le réprimer ou bien qui, en même temps, prétendaient le faire cesser en prenant des décisions qui en augmentaient la gravité jusqu’à tomber dans la complicité. Un cri qui fut entendu par le Seigneur en nous montrant une fois encore de quel côté il veut se tenir. Le Cantique de Marie ne dit pas autre chose et comme un arrière-fond, continue à parcourir l’histoire parce que le Seigneur se souvient de la promesse faite à nos pères : « Il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides » (Lc 1, 51-53) ; et nous ressentons de la honte lorsque nous constatons que notre style de vie a démenti et dément ce que notre voix proclame.
Avec honte et repentir, en tant que communauté ecclésiale, nous reconnaissons que nous n’avons pas su être là où nous le devions, que nous n’avons pas agi en temps voulu en reconnaissant l’ampleur et la gravité du dommage qui était infligé à tant de vies. Nous avons négligé et abandonné les petits. Je fais miennes les paroles de l’alors cardinal Ratzinger lorsque, durant le Chemin de Croix écrit pour le Vendredi saint de 2005, il s’unit au cri de douleur de tant de victimes en disant avec force : « Que de souillures dans l’Église, et particulièrement parmi ceux qui, dans le sacerdoce, devraient lui appartenir totalement ! Combien d’orgueil et d’autosuffisance ! (…) La trahison des disciples, la réception indigne de son Corps et de son Sang sont certainement les plus grandes souffrances du Rédempteur, celles qui lui transpercent le cœur. Il ne nous reste plus qu’à lui adresser, du plus profond de notre âme, ce cri : Kyrie, eleison – Seigneur, sauve-nous (cf. Mt 8, 25) » (Neuvième Station) (a).
2. Tous les membres souffrent avec lui
L’ampleur et la gravité des faits exigent que nous réagissions de manière globale et communautaire. S’il est important et nécessaire pour tout chemin de conversion de prendre connaissance de ce qui s’est passé, cela n’est pourtant pas suffisant. Aujourd’hui nous avons à relever le défi en tant que peuple de Dieu d’assumer la douleur de nos frères blessés dans leur chair et dans leur esprit. Si par le passé l’omission a pu être tenue pour une forme de réponse, nous voulons aujourd’hui que la solidarité, entendue dans son acception plus profonde et exigeante, caractérise notre façon de bâtir le présent et l’avenir, en un espace où les conflits, les tensions et surtout les victimes de tout type d’abus puissent trouver une main tendue qui les protège et les sauve de leur douleur (b). Cette solidarité à son tour exige de nous que nous dénoncions tout ce qui met en péril l’intégrité de toute personne. Solidarité qui demande de lutter contre tout type de corruption, spécialement la corruption spirituelle, « car il s’agit d’un aveuglement confortable et autosuffisant où tout finit par sembler licite : la tromperie, la calomnie, l’égoïsme et d’autres formes subtiles d’autoréférentialité, puisque “Satan lui-même se déguise en ange de lumière” (2 Co 11, 14) » (c). L’appel de saint Paul à souffrir avec celui qui souffre est le meilleur remède contre toute volonté de continuer à reproduire entre nous les paroles de Caïn : « Est-ce que je suis, moi, le gardien de mon frère ? » (Gn 4, 9).
Je suis conscient de l’effort et du travail réalisés en différentes parties du monde pour garantir et créer les médiations nécessaires pour apporter sécurité et protéger l’intégrité des mineurs et des adultes vulnérables, ainsi que de la mise en œuvre de la tolérance zéro et des façons de rendre compte de la part de tous ceux qui commettent ou dissimulent ces délits. Nous avons tardé dans l’application de ces mesures et sanctions si nécessaires, mais j’ai la conviction qu’elles aideront à garantir une plus grande culture de la protection pour le présent et l’avenir.
Conjointement à ces efforts, il est nécessaire que chaque baptisé se sente engagé dans la transformation ecclésiale et sociale dont nous avons tant besoin. Une telle transformation nécessite la conversion personnelle et communautaire et nous pousse à regarder dans la même direction que celle indiquée par le Seigneur. Ainsi saint Jean-Paul II se plaisait à dire : « Si nous sommes vraiment repartis de la contemplation du Christ, nous devrons savoir le découvrir surtout dans le visage de ceux auxquels il a voulu lui-même s’identifier » (d). Apprendre à regarder dans la même direction que le Seigneur, à être là où le Seigneur désire que nous soyons, à convertir notre cœur en sa présence. Pour cela, la prière et la pénitence nous aideront. J’invite tout le saint peuple fidèle de Dieu à l’exercice pénitentiel de la prière et du jeûne, conformément au commandement du Seigneur (1), pour réveiller notre conscience, notre solidarité et notre engagement en faveur d’une culture de la protection et du « jamais plus » à tout type et forme d’abus.
Il est impossible d’imaginer une conversion de l’agir ecclésial sans la participation active de toutes les composantes du peuple de Dieu. Plus encore, chaque fois que nous avons tenté de supplanter, de faire taire, d’ignorer, de réduire le peuple de Dieu à de petites élites, nous avons construit des communautés, des projets, des choix théologiques, des spiritualités et des structures sans racine, sans mémoire, sans visage, sans corps et, en définitive, sans vie (2). Cela se manifeste clairement dans une manière déviante de concevoir l’autorité dans l’Église – si commune dans nombre de communautés dans lesquelles se sont vérifiés des abus sexuels, des abus de pouvoir et de conscience – comme l’est le cléricalisme, cette attitude qui « annule non seulement la personnalité des chrétiens, mais tend également à diminuer et à sous-évaluer la grâce baptismale que l’Esprit Saint a placée dans le cœur de notre peuple » (3). Le cléricalisme, favorisé par les prêtres eux-mêmes ou par les laïcs, engendre une scission dans le corps ecclésial qui encourage et aide à perpétuer beaucoup des maux que nous dénonçons aujourd’hui. Dire non aux abus, c’est dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme.
Il est toujours bon de rappeler que le Seigneur, « dans l’histoire du salut, a sauvé un peuple. Il n’y a pas d’identité pleine sans l’appartenance à un peuple. C’est pourquoi personne n’est sauvé seul, en tant qu’individu isolé, mais Dieu nous attire en prenant en compte la trame complexe des relations interpersonnelles qui s’établissent dans la communauté humaine : Dieu a voulu entrer dans une dynamique populaire, dans la dynamique d’un peuple » (e). Ainsi, le seul chemin que nous ayons pour répondre à ce mal qui a gâché tant de vies est celui d’un devoir qui mobilise chacun et appartient à tous comme peuple de Dieu. Cette conscience de nous sentir membre d’un peuple et d’une histoire commune nous permettra de reconnaitre nos péchés et nos erreurs du passé avec une ouverture pénitentielle susceptible de nous laisser renouveler de l’intérieur.
Tout ce qui se fait pour éradiquer la culture de l’abus dans nos communautés sans la participation active de tous les membres de l’Église ne réussira pas à créer les dynamiques nécessaires pour obtenir une saine et effective transformation. La dimension pénitentielle du jeûne et de la prière nous aidera en tant que peuple de Dieu à nous mettre face au Seigneur et face à nos frères blessés, comme des pécheurs implorant le pardon et la grâce de la honte et de la conversion, et ainsi à élaborer des actions qui produisent des dynamismes en syntonie avec l’Évangile. Car « chaque fois que nous cherchons à revenir à la source pour récupérer la fraîcheur originale de l’Évangile, surgissent de nouvelles voies, des méthodes créatives, d’autres formes d’expression, des signes plus éloquents, des paroles chargées de sens renouvelé pour le monde d’aujourd’hui » (f).
Il est essentiel que, comme Église, nous puissions reconnaitre et condamner avec douleur et honte les atrocités commises par des personnes consacrées, par des membres du clergé, mais aussi par tous ceux qui ont la mission de veiller sur les plus vulnérables et de les protéger. Demandons pardon pour nos propres péchés et pour ceux des autres. La conscience du péché nous aide à reconnaitre les erreurs, les méfaits et les blessures générés dans le passé et nous donne de nous ouvrir et de nous engager davantage pour le présent sur le chemin d’une conversion renouvelée.
En même temps, la pénitence et la prière nous aideront à sensibiliser nos yeux et notre cœur à la souffrance de l’autre et à vaincre l’appétit de domination et de possession, très souvent à l’origine de ces maux. Que le jeûne et la prière ouvrent nos oreilles à la douleur silencieuse des enfants, des jeunes et des personnes handicapées. Que le jeûne nous donne faim et soif de justice et nous pousse à marcher dans la vérité en soutenant toutes les médiations judiciaires qui sont nécessaires. Un jeûne qui nous secoue et nous fasse nous engager dans la vérité et dans la charité envers tous les hommes de bonne volonté et envers la société en général, afin de lutter contre tout type d’abus sexuel, d’abus de pouvoir et de conscience.
De cette façon, nous pourrons rendre transparente la vocation à laquelle nous avons été appelés d’être « le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (g).
« Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance », nous disait saint Paul. Au moyen de la prière et de la pénitence, nous pourrons entrer en syntonie personnelle et communautaire avec cette exhortation afin que grandisse parmi nous le don de la compassion, de la justice, de la prévention et de la réparation. Marie a su se tenir au pied de la croix de son fils. Elle ne l’a pas fait de n’importe quelle manière mais bien en se tenant fermement debout et à son coté. Par cette attitude, elle exprime sa façon de se tenir dans la vie. Lorsque nous faisons l’expérience de la désolation que nous causent ces plaies ecclésiales, avec Marie il est bon « de donner plus de temps à la prière » (h), cherchant à grandir davantage dans l’amour et la fidélité à l’Église. Elle, la première disciple, montre à nous tous qui sommes disciples comment nous devons nous comporter face à la souffrance de l’innocent, sans fuir et sans pusillanimité. Contempler Marie c’est apprendre à découvrir où et comment le disciple du Christ doit se tenir.
Que l’Esprit Saint nous donne la grâce de la conversion et l’onction intérieure pour pouvoir exprimer, devant ces crimes d’abus, notre compassion et notre décision de lutter avec courage.

(1) « Mais cette sorte de démons ne se chasse que par la prière et par le jeûne » (Mt 17, 21).
(2) cf. Pape François, Lettre « Au Peuple de Dieu qui chemine au Chili », 31 mai 2018.
(3) Pape François, Lettre au cardinal Marc Ouellet, président de la Commission pontificale pour l’Amérique latine, 19 mars 2016.

 

 

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