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21/04/2017

LA PHOTO

La photo 

par Ulysse 21

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DUNKERQUE : HÔTEL DE VILLE

Un mardi, je reçus une carte postale de Dunkerque. Au dos de l’hôtel de ville, quelques lignes étaient tracées d’amitié. La signature, indéchiffrable, ne me dit rien. Mais, comme le verso, sans porter ni nom, ni adresse, indiquait un numéro de téléphone, je me promis, intrigué, d’appeler le soir même.
Je ne me souvenais d'avoir eu des amis dans le Nord, mais il se pouvait que certains aient déménagé pour cette région, je suppose dans un but professionnel ou conjugal. Irait-on dans le nord pour d’autres raisons ?
Cependant, le procédé m’intriguait : quelle idée d’indiquer son numéro de téléphone quand écrire une adresse est si simple. Peut-être mon correspondant n’avait-il pas de domicile fixe : le numéro était celui d’un portable...
Le soir venu, impatient, je composai les dix chiffres et, évidemment, tombai sur le répondeur. Cette situation est si fréquente – cependant moins éprouvante que de tomber sur le sifflet perçant d’un fax – que je me demande s’il n’existe pas un appareil qui permette de stocker tous les messages à expédier et, après avoir programmé les numéros, de les faire acheminer de mon répondeur à mes correspondants. 
« Les répondeurs parlent aux répondeurs », nouvelle version de la communication au temps d’Internet !
Pour l’instant, le répondeur a ceci de sympathique qu’il me donne le nom du signataire de la carte, ce dont je le remercie, et je le prie de mettre dans un coin de sa mémoire mes coordonnées afin qu’il les retransmette à qui de droit. Le tout après le bip traditionnel.

*

Marc M...... était un collègue rencontré lorsqu’il enseignait, comme moi, au collège de T......., petite sous-préfecture de la brousse ivoirienne des années soixante, que nous avions rejoint tous deux dans le cadre de la coopération. Ingénieur chimiste de profession, il avait pensé, non sans arguments, qu’entre le service militaire « actif » , et un poste d’enseignant en Afrique, même s’il devait retarder un peu plus son entrée dans la vie professionnelle, le choix s’imposait : c’est ainsi qu’il était devenu, avec un certain succès, enseignant dans notre collège.
Le petit nombre de professeurs, tous très jeunes et sensiblement du même âge que les plus vieux de nos élèves, avait permis de créer un climat de confiance et des amitiés étaient nées, qui durent encore. Revenu plusieurs fois à Abidjan, j’avais entendu parler de lui par des amis ivoiriens. Sans nous croiser jamais, nous passions quelquefois, à quelques mois d’intervalles, chez des connaissances communes, qui donnaient à chacun des nouvelles de l’autre.
Nos intérêts pour la photographie et la chasse aux papillons nous avaient rapprochés et nous étions connus, à des kilomètres à la ronde, pour nos courses en plein soleil, – à l’heure où l’homme sage se repose à l’ombre de l’apatam* – le filet en avant et l’appareil photo en bandoulière, à la poursuite d’un papillon remarquable ou d’un insecte-volant-non-identifié. Sortant le nez de l’ombre, les plus jeunes des enfants venaient au devant de l’automobile – connue sous le nom emblématique de « S’en fout la mort » par les collégiens – en appelant « Mon père ! mon père ! ». Ils nous prenaient pour des missionnaires comme il en existait partout en Afrique de l’ouest, seuls européens à oser braver les pistes les plus étroites, les moins entretenues, pour arriver au plus lointain campement : la volonté de Dieu ignore les cassis de la piste et les gémissements d’un vieil amortisseur.
De ces équipées de chasseurs pacifiques – inutile de demander leur avis aux papillons qui ne seraient certes pas d’accord – , nous avons gardé des souvenirs attachants et une patience amusée : rencontres de pêcheurs sur le Bandama, le fleuve qui coule boueux sur les photos européennes, et d’un bleu hollywoodien sur les clichés made in USA des professeurs américains ; chargement inattendu de 300 kilos d’avocats pour rendre service aux villageois, qui nous avaient sortis du « poto-poto », marais boueux qui barrait la piste où nous nous étions enlisés ; chasse au python, signalé dans un trou et qu’il avait fallu déterrer à la houe, pour le sortir à la main : photo « saisissante ! » ; séjour prolongé chez le mécanicien d’un village abandonné des taxis-brousse, qui nous avait réparé, plusieurs fois dans l’après-midi, la même chambre à air de rustines superposées, qui se décollaient au bout de quelques mètres. Chaque « au revoir » était accompagné d’un « Si Dieu veut » mais Dieu ne voulait pas vraiment : la dernière rustine tint juste le temps pour nous d’atteindre le prochain garage, à peine mieux approvisionné que le premier, mais où nous avons pu acheter une chambre à air neuve... presque aux dimensions de la jante.

Tous ces moments, de découvertes, d’attente, de rencontres tissent une amitié qui résiste au temps et à l’éloignement. C’est pourquoi, lorsque le téléphone sonna et que je décrochai, je fus particulièrement heureux de reconnaître la voix.
« J’ai retrouvé ton adresse par Koffi André, à Abidjan. J’ai bien pensé que tu reprendrais contact... Veux-tu qu’on se voie à Nancy la semaine prochaine : je suis en déplacement pour ma boîte... Si ça te dit... »
Ça me disait. Nous avons convenu de nous rencontrer rue des Maréchaux le mardi suivant.
C’est de ce repas pendant lequel nous avons évoqué les souvenirs de cette époque d’aventures et d’amitié que j’ai choisi de rapporter l’anecdote qui va suivre et que je voulais intituler : « Vingt ans après ».
Mais comme le titre est déjà pris par un illustre connu, et qu'elle se situe plutôt trente ans après, je l’appellerai : « La photo ».

*

« Tu te souviens de Kouadio, le tailleur ? »

Je me souvenais. Il habitait une petite maison dans la quartier Sokradja, qui bordait la piste principale, future route goudronnée de l’axe Abidjan-Bamako.
La cour de la concession* était aménagée en cuisine, avec ses tabourets de bois, les trois môles d’argile qui délimitaient le feu, les bassines et cuvettes de plastique, et les marmites de fonte, autour desquelles tout un peuple de poules et de bouquetins erraient à longueur de journée à la recherche d’épluchures, sous le regard rieur du bébé planté à l’ombre sur sa natte. À l’intérieur, dans la pièce du fond, une machine à coudre à pédalier – Singer ou Bernina – et Kouadio qui officiait...

Nous montions souvent à la boutique du tailleur, qui devint notre ami. Il avait toujours un pantalon ou une chemise de retard : le travail au champ, la maladie du petit, des funérailles au village, les répétitions fréquentes de l’orchestre de tams-tams, tout le retardait. Bavard, il nous accueillait avec un sourire, échangeait les salutations d’usage, nous invitait à nous asseoir et, comme il était bientôt l’heure où les cueilleurs de bangui* – le vin de palme – venaient vendre leur récolte, il abandonnait son pédalier pour prendre un repos mérité. Alors sa femme apportait des verres et, avec les voisins venus s’installer à nos côtés après les salutations traditionnelles, on partageait la boisson du soir en parlant de ceci et de cela : la prochaine récolte du café, le champ d’ignames ou de manioc, le déplacement dominical de l’équipe de foot. C’est autour du bangui que nous avons découvert ce petit coin d’Afrique et sa vie de tous les jours.
Parfois, un collégien ou l’autre venait prendre des nouvelles d’un vêtement promis depuis longtemps, ou emprunter aiguille et fil pour recoudre un ourlet ou un bouton..
Le ciel descendait, la chambre devenait sombre. Alors nous sortions avec nos verres. Nous assistions aux derniers préparatifs du repas. Tout le quartier résonnait des pilons écrasant les mortiers pour préparer foutou* d’igname ou de banane plantain*. Dans l’ombre, nous apprenions pourquoi le planton de la sous-préfecture portait la trace de coups sur le visage, vengeance de sa femme honteusement trompée ; pourquoi telle collégienne depuis longtemps absente était retournée au village... De temps en temps venaient des personnalités, Bouabré, l’homme le plus fort d’Afrique, au moins sur le territoire de la sous-préfecture, Sékou, le plus petit et le plus vif des petits boxeurs, poids super-mouche ou plume, qui rentrait d’une saison difficile à la capitale se refaire une santé et avec lequel nous bavardions de cimetières et de sortilèges d’ici et là-bas...

Il y avait, derrière la maison de Kouadio le tailleur, entre la piste et la petite fenêtre de la chambre où il avait installé sa machine, un espace non-construit d’environ 10mètres sur 10 où s’était installé tout un petit commerce routier : vendeuses d’oranges à demi épluchée, dont on suce la pulpe écrasée ; petits marchands de « bonbons glacés », avec leur glacière cabossée ; boutique-restaurant, construction de quelques planches recouvertes de chaume où se grillaient poissons et brochettes...
Les passants s’y arrêtaient, parfois les taxis-brousse, emmenant dieu sait où, et même plus loin, leur nuage de poussière. Le matin, on y trouvait quelques paysannes apportant tomates et poivrons, courgettes et aubergines, de quoi faire la sauce sans courir au grand marché.
Les voisins de la placette installaient le soir leur petit banc de bois ou leur chaise longue en tiges de palmier tressé pour des discussions interminables auxquelles venaient se mêler les promeneurs. Les vendeuse d’alocco* proposaient leurs bananes frites avec un doigt de piment sur une feuille, les cueilleurs de bangui arrivaient, le canari* sous le bras...

— Tu te souviens des photos qu’on prenait par la fenêtre ? »
Tout en discutant avec l’ami tailleur, nous guettions d’un œil cet espace particulier où se croisaient toute la vie du quartier. Nous le faisions sans nous cacher, mais avec discrétion : nous donnions nos meilleurs photos aux gens de connaissance. Nous savions, par Kouadio, les clichés – et les personnes – qu’il fallait éviter.
C’est pourquoi les enfants, et leurs mamans, étaient nos principales cibles, ainsi que quelques artisans et commerçants qui utilisaient nos « poses » pour leur publicité...
— On avait pris ce soir là toute une famille. Il y avait là les deux mamans, assises sur leur banc de palmier, camisoles de cotonnade bariolées, tissu de tête assorti et pagne de couleur. Tu te souviens ? »
Il me tendit la photo en question, passablement jaunie par le temps...
Derrière elles, deux enfants jouaient à la dinette. Le garçon, vêtu d’un boubou bleu, plongeait ce qui pouvait être une louche d’aluminium dans une grande boîte de sauce tomate vide, étiquette carmin sur fond de tôle, tandis que la petite fille, à peine plus haute que trois boîtes empilées, devant un mortier de bois presque aussi grand qu’elle, tentait de piler, reins cambrés, un foutou imaginaire...
La photo de ces deux enfants avaient tant plu à Kouadio et à sa femme qu’elle avait fait le tour de la concession. Nous l’avions fait tirer en quatre exemplaires, dont deux agrandissements que nous avions donné aux deux mamans, pour leur plus grand bonheur.
Nous avions eu droit, en guise de remerciements, à deux pains d’igname « ploplo » de la meilleure qualité.
— Tu sais que je suis retourné en Côte d’Ivoire au vacances de février... Là, je monte en taxi-brousse jusqu’à T.......... pour revoir un peu le Collège, devenu un Lycée... Il y a eu pas mal de changements en quelques années. Koffi dit « Ponceau », que j’ai revu à la gare des taxis, m’a fait visiter les chambres qu’il loue aux étudiants du côté du nouveau lac. C’est lui qui m’a dit que Kouadio, que je croyais décédé, habitait toujours au même endroit, dans le quartier de Socradja. Je le quitte dans son lotissement, tu verras, c’est pas mal, et je longe le « goudron » jusqu’au croisement, en essayant de repérer la petite place qui donnait sur son établi de tailleur... j’arrive juste avant le croisement : pas de place, tout était construit. C’est vrai que la sous-préfecture a doublé depuis l’arrivée de la route goudronnée... Je regarde autour de moi, un peu paumé, mais certain d’être à l’emplacement de la placette d’autrefois : voilà qu’un femme sort de l’ombre d’un apatam, devant une maison d’agglos de ciment :
— Blaufoué, blaufoué*, viens-là
Elle me fait signe avec insistance, je m’approche, elle me détaille longuement des pieds à la tête pendant que je la salue comme le veut la coutume.
Son inspection terminée, elle me salue à son tour et termine, sur un ton amusé mais encore interrogatif :
— C’est toi, la photo !? 

Elle me prend par la main, me fait entrer et me guide dans la grande pièce carrelée de rouge qui sert, dans les maisons d’Afrique de l’ouest bâties à l’européenne, à la fois d’entrée et de salon. Au dessus du buffet bas, seul meuble de rangement de la vaste salle, elle me montre un sous-verre encadré de bois rouge :
— La petite fille, là, blaufoué, c’est moi !
C’était elle, en effet : figeant le temps, la photo prise près de trente ans auparavant l’avait fixé pour toujours à quelques mètres du mortier de bois où, un soir de la saison sèche, elle avait pilé un foutou illusoire sous l’œil amusé de sa maman. Elle avait bâti sa maison , organisé sa vie, le destin lié, dessiné par une « pose » qu’un « blanc-grand» avait pris par la fenêtre de son voisin. Elle en riait, heureuse de la visite et assez malicieuse pour savoir que je n’étais pas au bout de mes surprises.
Elle me prend à nouveau la main, contente à l’avance :
— Toi, tu cherches Kouadio, le tailleur, viens ! 
Je me laisse guider à travers les concessions voisines pour revenir par la rue qui mène depuis
toujours du collège à la maison de Kouadio. Elle passe, très fière de sa conquête et répétant à l’entour les mêmes paroles, dans lesquelles je ne comprends que le mot « blaufoué » qui me désigne ici depuis longtemps. La rumeur a circulé depuis sa maison plus vite que notre courte promenade, si bien que lorsque nous arrivons devant la maison de Kouadio, toute la concession est déjà au courant de mon arrivée.
Pendant que je m’assieds devant mon ami retrouvé et que nous échangeons la « nouvelle » – salutations rituelles et échange des situations familiales et professionnelles –, je vois bien que mon guide féminin est toute impatiente de me faire une autre surprise...
Quand elle a jugé que le temps de la politesse est décemment passé, elle me désigne un homme encore jeune qui, le verre de bangui à la main, discute avec Théodore, le fils de la maison :
— Mon mari........ c’est le petit garçon ! 
Et tout le monde éclate de rire, comme d’un bon tour qu’on joue au « blaufoué », cette photo que chacun connaît et qui, depuis des années, est devenue l’une des légendes de la rue, la photo qui fixe le temps et les gens dans le vieux quartier de Socradja où le « blanc-grand » est revenu...
Ce fut une belle soirée : je ne sais pas combien de litres de bangui et de bière nous avons bus et je crois bien que nous avons mangé tout l’alocco du quartier. Vers deux heures du matin, après je ne me souviens plus, j’ai sorti mon appareil...

Il me tendit une photo : devant la vieille maison de Kouadio, sous l’apatam de chaume de palmier, la famille et les amis sont réunis, souriants et graves à la fois. Il savent bien que le cliché les fixe ensemble pour une nouvelle éternité. Ils n’en ont pas peur, comme si la première photo contenait déjà une promesse de continuité et, dans une vie difficile, un petit morceau de bonheur...


_____

Banane plantain : la banane plantain est une grande banane (la banane fruit que nous consommons est plus petite) qu’on fait blanchir et qu’on écrase au pilon dans un mortier de bois pour en faire une sorte de purée très compacte qui se présente sous la forme d’un « pain » de couleur orangée : c’est le foutou-banane qui se mange avec une sauce.

Alocco : banane plantain coupée en tranche fine et que l’on fait frire dans de l’huile de palme ; se mange avec une purée de piment ( à utiliser avec modération)

Apatam (se prononce comme tam-tam) : sorte de préau ou de hangar de bois, sans murs extérieurs, recouvert de chaume. On y installe le marché s’il est grand ; petit, il est d’usage de s’y reposer à l’ombre.

Bangui : boisson naturelle et légèrement alcoolisée des régions de palmier dont on extrait la sève. Le bangui, ou vin de palme se boit pur ou allongé d’eau. Il fermente durant la journée.

Canari : petit récipient de terre qui sert de bouteille et permet de garder la boisson au frais.
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17/04/2017

CHRIST RESSUSCITÉ

Le Christ est vivant et sa résurrection porte un message d’espérance extraordinaire
 

Dom Samuel Lauras

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"Nous mourrons tous, dit-on. Oui, tous nous passerons cette porte redoutable, mais aucun de nous ne cessera d’être vivant. Et la vie qui nous anime, si elle sera transformée, ne sera pas pour autant détruite."
Le philosophe Jacques Maritain aimait à dire : « Il y a la mort, mais il n’y a pas de morts, ils sont tous des vivants ». Avant d’être un dogme de foi, la vie au-delà des portes de la mort habite l’homme comme une intuition depuis les plus anciennes civilisations. C’est même par le culte des morts et leur sépulture, que les scientifiques reconnaissent la nature humaine des primitifs. Les Égyptiens disposaient dans la bouche de leurs défunts une croix surmontée d’un ovale, devenue depuis le signe distinctif des coptes. Quand, il y a plus de deux ans, vingt et un de ces chrétiens furent martyrisés sur une plage, avant d’être assassinés ils crièrent tous ensemble : « Ya Rabbi Yassu », Oh ! Seigneur, Maître Jésus !
La célébration de cette nuit, imprégnée de paix et de joie discrète, après un long Carême éprouvant, après les liturgies austères de la semaine sainte, résonne du même cri : « Viens Seigneur Jésus ! » Saisir qu’il s’agit d’un cri d’espérance situe la condition de notre vie chrétienne dans sa dimension théologale. La communauté réunie ici et aujourd’hui, les moines, les hôtes qui nous ont rejoints, l’Église avec ceux que nous portons dans notre prière et le monde entier, célèbrent un passage, la Pâque, dont les lectures de la vigile viennent de nous rappeler les fondements historiques recueillis dans la Bible.
Nous mourrons tous, dit-on. Oui, tous nous passerons cette porte redoutable, mais aucun de nous ne cessera d’être vivant. Et la vie qui nous anime, si elle sera transformée, ne sera pas pour autant détruite.
L’espérance, c’est précisément ce don que Dieu nous fait pour préciser, approfondir, et affermir ce pressentiment : un être cher qui nous a quittés demeure proche, vivant. Le Seigneur que nous aimons comme à tâtons et qui, le premier, est sorti victorieux de ce passage, la bienheureuse Vierge Marie que nous prions avec persévérance, et qui s’est endormie – selon la tradition – sans passer par la mort corporelle, les saints canonisés et cette multitude de fidèles et d’amis qui nous ont précédés, non seulement nous montrent le chemin, mais prient pour nous et seront au rendez-vous pour nous accueillir.
Quand enfin, mon âme, ô mon Dieu, paraîtra devant toi… priait saint Dominique Savio. Quand, enfin…
L’espérance n’a pas grand-chose à voir avec l’attente fiévreuse ou résignée d’un monde meilleur trop lointain… L’espérance, c’est la conscience donnée comme une grâce que la vie que nous menons aujourd’hui est la même que celle que nous vivrons dans l’au-delà de la mort corporelle ; ici en germe, là-bas en plénitude.
Tout homme est affamé d’un grand bonheur. Cette faim, donnée avec la nature humaine, l’invite à dépasser l’univers matériel qui le restreint. Être assoiffé de Dieu représente le versant spirituel de cette faim. C’est une grâce, un don. Cette soif qui nous habite ici-bas trouvera son rassasiement dans l’au-delà. Comme Jésus a vaincu la mort, nous la vaincrons aussi, par Lui. Nous reconnaîtrons alors celui que nous avions aimé dans l’obscurité de la foi, le même, avec un autre visage, comme en ont témoigné les disciples. En Jésus ressuscité, ils ne reconnurent pas, sinon avec les yeux de la foi, celui avec lequel ils avaient parcouru Judée et Galilée. De même, celui que nous rencontrerons ne sera pas exactement celui que nous imaginons. Quant à nous, nous serons les mêmes, avec un cœur nouveau.
Amen

 

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16/04/2017

MESSE PONTIFICALE DE PÂQUES À ROME

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15/04/2017

CHEMIN DE CROIX

CHEMIN DE CROIX DE RENNES-LE-CHÂTEAU

 

1ère.Condamnation.png

1 - JÉSUS CONDAMNÉ

2ème.Jésus chargé de la Croix.png

2 - JÉSUS CHARGÉ DE LA CROIX

3ème.1è chute.png

3 - 1ÈRE CHUTE

4ème.Jésus rencontre sa Mère.png

4  - JÉSUS RENCONTRE SA MÈRE

5ème.Simon de Cyrène.png

5 - SIMON DE CYRÈNE

6ème.Véronique.png

6 - VÉRONIQUE

7ème.2è Chute.png

7 - 2È CHUTE

8ème.Femmes de Jérusalem.png

8 - FEMMES DE JÉRUSALEM

9ème.3è Chute.png

9 - 3è CHUTE

10è.Jésus dépouillé.png

10 - JESUS DEPOUILLE DE SES VETEMENTS

11è.Jésus cloué.png

11 - JESUS CLOUÉ SUR LA CROIX

12è.Jésus crucifié.png

12 - JÉSUS MEURT SUR LA CROIX

13è.Jésus descendu de la Croix.png

13 - JÉSUS DESCENDU DE LA CROIX

14è.Mise au tombeau.png

14 - JÉSUS MIS AU TOMBEAU

 

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10/04/2017

LA NUIT...


La nuit, en juge intègre, exorcise les souvenirs




Novembre s’étire.

Capture d’écran 2017-04-10 à 17.43.19.png

L'AUTEUR

Les dernières feuilles rouillées filent vers la combe en tourbillons, si légères qu’elles virevoltent entre les vestiges d’herbes folles du fossé et les branches basses et nues. Les nuages s'affrontent avec le peu de bleu délavé d’un ciel cotonneux, gris de crasse. Sur la route Bertrand pédale avec obstination, en zigzaguant pour lutter contre la force aveugle du vent. Il fait corps avec l’antique mécanique qui le porte depuis de longues années, complice de ses périples à travers les campagnes. Mais il le sent, victimes de l'outrage des ans, ses jambes deviennent sourdes aux sollicitations de son cerveau. La merveilleuse puissance qu’il canalise et dompte pour avaler les obstacles de la route, par de robustes et précis coups de pédale, disparaît imperceptiblement dans une raideur musculaire et une insidieuse fatigue. Bref Bertrand vieillit. Et cela suffit pour déclencher chez lui une humeur de chien. Les dents serrées, il refuse cette fatalité en maintenant une parfaite cadence contre la perfidie du vent et le froid vif qui attaque ses joues devenues violettes. La vieillesse, cette lèpre de l’homme, qui crée un cruel écart entre une volonté d’acier et un corps de chair. Bertrand a toujours imposé à ce corps la dictature de son tempérament. Il transporte dans ses gènes la solide hardiesse de la race rurale, la race de ses ancêtres. Après la traversée du pont sur le Madon, la route serpente au travers des pâtures vallonnées et des faux plats, sournois briseurs de jambes. Un léger dérapage sur le bois humide du vieux pont déclenche chez lui un de ces accès de rage froide si redoutés de ses amis. Le ventre noué, il attaque la pente sinueuse comme un chevalier aguerri.

Le premier lacet est un véritable supplice mais c’est justement ce défi qui le stimule et interdit toute capitulation. Mais au second virage, juste au bord de l’à-pic, ses jambes le lâchent. L'homme et la machine glissent sur le gravier et tournoient interminablement le long de la pente abrupte.

Depuis toujours, le Madon creuse son sillon dans la tendre terre brune des pâtures au pied de la pente où les joncs côtoient les pierres blanches. Sous la machine, la jambe de l’homme forme un angle bizarre et une tache florissante rouge et profonde marque sa tempe. Rien ne bouge dans le froid cristallin. Sur un piquet de parc, une buse immobile semble surveiller Bertrand. La bise souffle son haleine glaciale sur le squelette des saules. Elle gonfle et enfle pour mieux hâter la mort de la saison. 
D'abord, c'est la douleur qui l'assaille. La réalité n'est perçue qu'après et avec la conscience des faits la douleur persiste. Elle lui vrille le crâne. Il a envie de se mettre en colère, mais sa fureur accentue la douleur. Alors il se fait tout petit et il accepte. Dans son champ de vision, Bertrand ne perçoit que le cadre du vélo enveloppant sa jambe à l’équerre, puis les accotements du fossé et l’eau vive. Le froid à présent anesthésie sa tempe sanglante. Instinctivement il se redresse et tente de faire basculer le vélo sur sa droite. La douleur est atroce et il tombe dans l’inconscience. 
Le crépuscule assombrit tout, des vignes aux bosquets de résineux, unique persistance de verdure entre les herbages jaunes et la rivière. Bertrand se ranime et relève le col de sa veste. Il cale son dos entre une pierre et une racine de saule. Il a réussi à supporter la tension de sa jambe gauche martyrisée, pauvre chose morte mais si présente à la fois. Plus aucun mouvement, plus de rage. Il se sent impuissant en attente de cette souffrance physique qu’il sait juste endormie. Sa première peur remonte à l’enfance. Les yeux se ferment et l’image du Madon surgit. 

Les vacances, aux reliefs d’août finissant, reflètent toute cette dépense d’énergie des garçons. Les baignades folles et la course dans les vergers gorgés de fruits sucrés résonnent de cette ivresse insatiable, de cette boulimie de vie. Bertrand se prend à penser à une éternité de vacances libre de toute contrainte, happé par les vents doux de l’été. Cet enivrement que procurent les grands espaces, les collines et l’odeur puissante des résineux sublimée par la chaleur. Seul obstacle à cet éden, la présence de Cloé. Elle se mêle aux sorties masculines, délaissant poupée et dînette. Cette incursion dans son univers restreint gêne Bertrand autant qu’elle le stimule. Depuis quelques mois, il regarde la gente féminine avec d’autres yeux. Inconsciemment, il perçoit cette fascination nimbée de mystère. Et ces états d’âme le plongent dans un obscur et indéfinissable trouble. A l’approche de Cloé, sa belle assurance fond. Il y a seulement un an, ils roulaient ensemble dans les herbes folles, dévalant les pentes, leurs cris et rires déchirant l’azur. Mais à présent, sous les formes naissantes de Cloé, on pressent la femme en devenir. Cela lui inspire une retenue et une attirance qui le laissent de mauvaise humeur. Il ne goûte plus parfaitement ce plaisir, cette folie de liberté. Pour se protéger il revêt un masque trop viril, voire provocateur qui ne leurre que les autres.

La rentrée sonne le réveil, la fin du rêve. Bertrand subit les longues heures de classe en enfilade. Il a vite adhéré à l’ennui, aux journées sobres en lumière. Il est presque un bon élève, sans enthousiasme exagéré. Il traverse juste l’hiver. Une image l’aide à vivre, son jardin secret, un regard appuyé de Cloé un jeudi après-midi au cours d’une rencontre. Il en est sûr, elle l’a dévisagé avec une lueur d'intérêt dans le bleu tendre de ses yeux. Un regard intense et profond. Il a tellement envie de l’aborder comme avant, de lui dire des banalités, de chahuter, de rire avec elle mais il sait que les paroles ne seront plus innocentes. Alors, pendant les longs cours de grammaire, il échafaude des situations où il aborde Cloé comme un homme d’expérience averti. Il se fait mille promesses pour la sortie du jeudi après-midi. Tout le reste lui paraît fade. Il vit l’école comme une parenthèse inutile et dérisoire. 
Depuis qu’il a découvert la magie du fer à la forge du vieux père Laurent, il sait que son avenir est ici. Charles Laurent, maître forgeron et homme d’initiative indispensable au village, n’a pas eu d’enfant. Il ne s’en est pas soucié jusqu’à l’âge de soixante dix ans quand la main et la tête ne sont plus si sûres. Maintenant il prend conscience de ce vide, de l'insignifiance de sa vie. Alors, quand le gamin vient le regarder dominer le feu et plier le fer à sa volonté, quand l’artisan le voit patient et silencieux, les yeux ronds, les oreilles toutes emplies du chant de l’enclume, il comprend ce cadeau de la providence. A petites doses, les jeudis ou après l’école, il transmet cette passion de la matière et du bel ouvrage. Bertrand est doué, il apprend vite et la connivence fonctionne entre le gamin et l’artisan. A la ferme, le père Munch ne l’entend pas de cette oreille. Lui aussi espère tôt ou tard la relève et Bertrand est son seul garçon. Ainsi est né le conflit qui dégrade la vie à la ferme depuis tant d’années. Bertrand, le rétif, avec au ventre la peur de rater son avenir face au père autoritaire qui voit bafouer ses volontés

Tous ces souvenirs s’imposent à lui ce soir d’hiver, au pied du virage du Guet, dans la grande solitude glacée. Bertrand ressent plus que jamais les attaques mordantes du froid. A présent, tout son corps se réveille à la douleur générée par l’écrasement des chairs : épaule, bras, flanc et cette jambe martyrisée. La souffrance, en incontrôlables tremblements, rivalise avec l’engourdissement. Muscles bloqués, il ne lutte plus, il se recroqueville, se fait insignifiant. Il est épuisé. Malgré lui, l’assoupissement le surprend. 
Une brume de sensations enveloppe le paysage. La lune noie la campagne d’une nuance indigo. Bertrand se réveille sous la douleur. Le vent est tombé. Le croissant céleste éclaire à contre-jour la silhouette de la buse, immobile, toujours postée sur le piquet de parc. Malgré la souffrance lancinante, il se demande pourquoi le rapace reste là à le surveiller, à attendre....quoi ?
Et cette impression insupportable d’immense solitude, comme si le monde s’était vidé de sa substance humaine pour une nuit ou pour l’éternité. Il en a pourtant rencontré des gens sur cette route en quarante années de labeur, de balades, de livraisons. Et ce soir, la route se métamorphose en désert où ne subsiste, heure après heure, que la vision de la morte nature. Jamais Bertrand n'a su ce que signifiait le mot résignation. Il a connu tant d'embûches, tant de luttes tout au long de sa vie d’homme sans jamais renoncer.
Ne serait-ce que la conquête de Cloé, qui à dix-huit ans rayonne, superbe plante lumineuse, phare de toutes les convoitises masculines au village. Bertrand sait qu’il ne lui reste que très peu de temps avant le service militaire pour s’imposer dans cette course à la séduction et la concurrence est rude. Sa fierté de jeune mâle bouillonnant ne l’aide pas. Il lui faut surfaire son image. Mais en présence de Cloé, malgré de muets et multiples encouragements, il perd tous ses moyens. Quelques jours avant son départ, rien n’est acquis, quand le destin et la providence lui sourient. Saint Nicolas traverse le village avec son cortège de gosses grouillants en joyeuses bousculades. La tradition veut que l’âne du père Munch tire la charrette du saint, suivie d’une carriole portant le baquet de bois où reposent les trois petits enfants sous l'emprise du boucher sanguinaire. La nuit s'empresse de recouvrir le défilé pour donner une note fantasmagorique aux torches allumées de part et d’autre. Tout à coup le cri déchirant de Petit Louis couvre les rires et les babillages. La foule enfantine s’écarte, laissant apparaître le gamin allongé, le gant ensanglanté, près de la roue de la carriole. Cloé, en état de choc, prend son frère dans ses bras et, courant pour quitter la place, se sent bloquée par deux solides bras. Bertrand retire doucement le gant et découvre le doigt coupé dont la dernière phalange n’a pas quitté le lainage. Avec le froid, l’enfant ne ressent pas immédiatement la douleur. Très vite, Bertrand installe Petit Louis et Cloé dans la Juva 4 et fonce vers l’hôpital de la ville.

Dans la salle d’attente des urgences, Cloé ne maîtrise plus son émotion. Alors les bras de Bertrand calment ses tremblements. Elle se détend et accepte cette enveloppe douce, puissante et protectrice. Petit Louis leur est rendu, la main recouverte d’un énorme pansement avec une bonne dose de calmants. De retour au village, c’est Cloé qui pose ses lèvres sur celles du jeune homme mais la suite se perd dans la nuit d’hiver. Une semaine après, Bertrand est incorporé à Nancy et dans les mois qui suivent, il débarque avec trois cents autres appelés au port d’Alger.

Le clapotis de l’eau, à côté de lui, ravive ses souvenirs de traversée bien qu’il soit fort éloigné du ressac des vagues sur la coque du "Ville d’Alger". Il lui revient, par bouffées, l’exaltation de l’arrivée sous l'éblouissant soleil qu’il n’aurait jamais imaginé dans ses rêves les plus fous. Et Alger la blanche, qui s’étale et le séduit comme une femme alanguie. Mais cet enthousiasme, il se souvient également qu’il fut tempéré de doutes. Comment peut-on faire la guerre dans un si beau pays ?

Puis le rideau tombe sur les souvenirs avec le retour de la bise et le froid qui pénètre la peau, la chair et l’esprit. L’absurdité de cette nuit cruelle le submerge comme une sentence. Quand la résistance se relâche, le corps et l’esprit s’engourdissent. La nuit règne sur la terre et fige hommes et bêtes. Puis c'est un doux contact frais et aérien dans l’obscurité qui enveloppe toutes choses ; tout d’abord le visage puis les mains. Bertrand, les yeux fermés, perçoit un changement. Une lueur laiteuse perce aux travers de ses paupières closes. Dans sa demi-conscience, il se demande comment il peut encore ressentir quelque chose. Les phases de veilles se mêlent aux épisodes d’inconscience, aux rêves qui s’étirent dans le labyrinthe déformant du film de sa vie. La fine pellicule blanche modifie la campagne et s’épaissit au fil du temps comme pour protéger l’être qui gît, pantin grotesque.
La chaleur d’un soleil africain vient le narguer jusque dans ses délires au plus profond de sa faiblesse. A peine débarqué, les camions les transportent au bled à cent kilomètres de nulle part. Les images se succèdent violentes et colorées. Une mine qui éclate, des blessés, les représailles, un village qui brûle et le regard de terreur d’une petite fille en pleurs. Des heures de marche en colonne, avec le sentiment que rien ne se passe. Et encore des villages, des interrogatoires et des situations difficiles à évoquer, que l’on ne cite dans aucune lettre adressée à la famille. Une percée dans les Aurès avec ses camarades de hasard. La lente progression dans les gorges rouges et, après quelques heures, au moment où les nerfs se détendent, c’est l'embuscade. Après quelques minutes l’ennemi décroche, laissant deux corps immobiles et une balle dans la cuisse de Bertrand. Pour lui c'est l'évacuation en hélicoptère et l’hôpital. Il ne pense qu'à revoir Cloé, enfin. Puis c’est la crainte d’y retourner après sa guérison qui l'angoisse. Les accords d’Evian le sauvent. Mais la marque laissée par la guerre ne s’effacera plus.

Malgré les tendresses de Cloé, son caractère se durcit comme le muscle de sa cuisse. Le père Laurent le reconnaît à peine mais poursuit son enseignement. Bertrand se livre totalement au métier, dur avec lui-même, dur avec les autres. Il apprend à dompter le fer, à lui imposer sa volonté. Il s’initie au langage des couleurs, quand le rouge cerise, au sortir des braises, donne son accord pour le travail à l’enclume. Il reconnaît le bleu qui monte le long de l’acier pour la deuxième trempe et l’odeur de chairs brûlées quand on cémente la lame.

Les belles couleurs du mariage adoucissent quelque peu la vie de Cloé au sein du couple. Mais les vieux démons sont toujours présents et les soirs de fièvre, l’alcool libère le jeune homme de leur emprise. 
Il se souvient du visage rayonnant de Cloé quand elle lui annonce sa grossesse. C'est l’étincelle qui lui manquait pour de nouveau croire en un avenir. Une onde de bonheur toute neuve l'envahit. Il danse sur place, il la couve. Les mois passent dans le cocon douillet des attentions. Le père Laurent a enfin passé le flambeau. Bertrand exulte d’énergie. Son fils... il va l’appeler Pierre. Il va lui donner tout et plus. Il lui montrera ses secrets d’enfance. Non, il lui montrera la vie, la beauté de l’eau vive, les chênes verdoyants entre les sombres sapins. Il lui apprendra à lire le ciel, à chasser, à attendre patiemment pour mieux attraper la perche ou la brème. Il a remisé au grenier les images trop lourdes de mines qui explosent, les souffrances. Les mois passent. Les joues de Cloé se colorent et son ventre s’arrondit comme un fruit d’août. Et c'est le drame. Pourquoi la vie ne lui laisse-t-elle aucun répit ? Il a suffi d’une marche mal scellée pour que tout bascule et que la perte du bébé gomme brutalement toutes ses certitudes.

La nuit n’en finit plus. Sous la pellicule blanche, tout se fond en formes souples et rondes. Sur son piquet, la buse veille immobile. Bertrand la voit, droit devant lui. Il lui suffit de lever les yeux. Il s’habitue à sa présence et la trouve rassurante. C’est la seule chose vivante qu'il perçoit. Il s’y raccroche entre deux périodes d’inconscience. Si l’espace reste figé, le temps s’étire et se contracte au gré de ses absences. L’homme est entré dans une dimension différente où l’existence s’est libérée des lois naturelles. Il ne s’étonne même plus quand son esprit se met à tourner les pages librement. Il est devenu le spectateur de sa propre vie. La seule logique est la chronologie de ses souvenirs. Quand les images s’imposent, le froid, la nuit, la douleur s’estompent pour s’effacer momentanément. 
Les visions plus ou moins nettes l'assaillent, comme la souffrance de Cloé quand il rentre ivre et passe sa rage sur les chaises et les meubles. Les reproches de tous, parents et amis lui reviennent en mémoire. L’impossibilité d’accepter l'épreuve qui l'a terrassé de douleur. Et cette lente glissade vers la déraison. Il revoit Cloé s’effacer, se recroqueviller pour devenir transparente et finalement disparaître un matin en laissant une enveloppe pleine d’adieux, de regrets, d’amour désespéré. Rien désormais ne freine son anéantissement. On le ramasse au fossé, ivre, sans plus de mobile. On le mène, blessé, à l’hôpital où le manque le rend fou. Passent les longs mois d'égarement puis de résignation. Une amnésie sélective favorise sa convalescence. Mais, lors du retour au village, une peur sourde lui noue le ventre. Il se sent incapable d’affronter quiconque ou quoi que ce soit sur les lieux d’un passé qu’il a eu tant de mal à refouler. Le père Laurent est mort. La forge est silencieuse et déjà les toiles d’araignées ont pris possession des lieux. L’accueil est assez froid. Bertrand évite le chemin du café. Quand il décide de rejoindre la ferme familiale, c’est Jeanne son amie qui l’accueille.

Le manteau neigeux qui protège plaines et collines dissimule toute vie même affaiblie, presque absente déjà. Seul, un rapace immobile semble veiller, dernier témoin paisible. Tout près de l’oiseau, une flamme essaye encore de lutter pour exister. Bertrand souffle sur cette neige qui, comme une lente marée blanche, envahit son visage, partage son intimité. Et son souffle creux témoigne encore de la vie sur ses lèvres. Il y a déjà quelque temps que ses membres ne le font plus souffrir. Combien d’heures, il ne le sait pas, il a perdu jusqu’à la notion de temps. La nuit est éternelle. La nuit nivelle les sentiments et les regrets. Les yeux se ferment et la longue procession des lambeaux de mémoire s’effiloche. 
Jeanne, c’est elle qui le conduit chez le notaire pour prendre possession de l’héritage du père Laurent. C’est elle également qui le tarabuste pour qu'il se remette à l’ouvrage. Elle soutient et guide ses pas balbutiants. Elle atténue par son infinie patience et sa ténacité le tremblement de ses mains. C’est encore Jeanne qui rallume dans ses prunelles, la petite lueur de vie, le semblant d’espoir qui peu à peu se métamorphose en véritable renaissance. Bertrand regarde de nouveau le village avec, au fond du cœur, la paix retrouvée. Alors, les coups sourds et réguliers martèlent de nouveau l’air, rythmant la vie du bourg. Bertrand se nourrit de la chaleur des braises, de la vapeur qui siffle et chuinte au plonger du fer rougi dans le seau. La puissance et la régularité de sa frappe donnent la mesure de sa vitalité toute retrouvée. Jeanne le seconde à la maison, veillant sur le ménage. Elle sait qu’il ne l’aimera que d’affection. Elle en accepte la règle, trop heureuse de partager sa vie au prix d’un lourd sacrifice. Bertrand ne veut pas d’enfant. Les années passent rythmant la vie. Le travail et les habitudes cicatrisent les plaies mais renforcent les caractères. 

Le vieil homme comprend que la dernière page de l’ouvrage vient de se tourner et une paix salutaire prend possession de son être, le détachant enfin de l’hiver. Il va se reposer. Il ne ressent aucune peur. Juste l’envie de quitter cet endroit, de passer à autre chose si autre chose existe. Il est prêt. La neige à présent recouvre son visage. Elle semble isoler et masquer tout un univers flou et dérisoire. La neige dilue toute passion. À l’aube naissante, mauve et crue, le grand silence de la nature reprend ses droits. Nuls battements de cœur ne le troublent. La buse, elle aussi, s’en est allée vers d’autres cieux.
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Short Editions

17:56 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

 
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