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17/06/2017

LE VIEIL HERMANN


LE VIEIL HERMANN


par USUS

 

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Le Vieil Hermann?

Je vous en prie, asseyez-vous et prenez un verre de cet excellent schnaps. Herta va nous préparer le café. Une bonne histoire nécessite un minimum de confort et je suis persuadé que votre rédacteur en chef vous a choisi pour vos qualités d’écoute. Moi, il me faut encore allumer ma pipe pour me concentrer et ne rien oublier de ce récit tant il s’étale sur l’époque. 
Ce fut mon grand père qui, un beau matin d’été 1880 sentit sur sa ligne une traction inhabituelle. Dans la Spreep ne frétillaient que gardons, perches et goujons. Mais là, la force qui pliait sa ligne était d’une autre classe. Le bambou formait un arc extrême, proche de la rupture et s’agitait de soubresauts puissants et répétés. Helmuth, qui n’était pas homme à s’en laisser conter et surtout pas par un poisson, livra bataille. Cette résistance comblait le pêcheur d’un plaisir proche de la jubilation. Il n’avait encore jamais ressenti de telles émotionsj bien qu’il pratiqua la pêche depuis ses quinze ans. Il imaginait déjà sa fierté à la présentation devant amis et voisins d’un trophée hors du commun. Une de ces prises aux dimensions exceptionnelles qui resterait gravée dans la mémoire collective. Alors il rendit coup pour coup, fatiguant l’animal. Parfois un éclat de lumière fugace frappait un dos argenté puis le fil replongeait dans l’eau, entraînant d’amples ondulations concentriques. A la fin, à bout de force, un étrange poisson montra enfin le bout de son museau. C’était un bec plat cerné de barbillons couleur gris jaune. Quelle ne fut pas la surprise de mon grand-père en découvrant le premier poisson chat qu’il n’eut jamais vu ! Mais le plus étonnant c’était sa taille. Son valeureux adversaire ne mesurait pas plus de quinze bons centimètres. Tenant sa prise encore pendue à l’hameçon, Helmuth restait songeur. La voilà donc cette prise exceptionnelle qui était censée lui attirer l’admiration et les félicitations de ses pairs ! Après un instant de réflexion, il décida de le remettre à l’eau. C’est grâce à ce geste de clémence inhabituel pour l’époque que je peux, cher monsieur, aujourd’hui vous conter mon histoire.
Je vous parle d’une époque où il n’était pas d’usage de négliger une friture pour améliorer un ordinaire somme toute assez austère. Lorsque deux garnements du village surprirent le geste d’Helmuth, ils s’empressèrent de le commenter au village.
— Hé le père Kranz il a péché un drôle de truc avec des moustaches, on aurait dit la figure du vieil Hermann. 
Le nom était trouvé tout naturellement pour identifier notre phénomène car celui-ci fut prit à nouveau au piège d’un hameçon par un autre pêcheur curieux de le voir. Par respect envers mon aïeul, il rejeta à l’eau également sa prise après l’avoir bien observée. C’est ainsi qu’au fil des années, le vieil Hermann prit ses quartiers dans les méandres de la Spreep. Il y prospéra en aidant les pêcheurs à réguler la population de la rivière par son appétit croissant. Les années passèrent comme l’eau vive sous le pont du village et chacun pouvait voir dans l’onde claire à chaque printemps la taille du vieil Hermann croître et s’allonger. On s’habituait à sa croissance mais sa physionomie se transformait aussi, et son appétit mit en danger la faune de la Spreep. Les anciens les premiers avaient remarqué les dents effilées qui désormais garnissaient une mâchoire large et puissante. En quelques années, il avait dépassé en taille les brochets du grand fleuve. Le vieil Hermann était devenu un prédateur. Il était grand temps de réagir. 
Le conseil se réunit pour statuer sur le cas. Certains argumentèrent une euthanasie suivie d’un repas offert aux pécheurs. Mais il s’était passé un événement assez remarquable. Avec le temps, année après année, le vieil Hermann avait banalisé sa présence, devenant naturellement partie intégrante du paysage. Quels villageois grands ou petits n’avaient jamais traîné sur les berges de la Spreep, espérant l’entrevoir et admirer sa taille, puis rejoindre sa maison pour raconter aux siens ? Le vieil Hermann devint la mascotte de Mittdoch. Mais comment assurer à la fois les autres espèces et la survie de notre protégé en tenant compte également de la sécurité des gamins qui se baignaient dans la Spreep depuis toujours ? La mâchoire du vieil Hermann incitait à la prudence. On trouva une solution. On installa en amont et en aval du village des filets à trame métallique barrant la rivière et laissant deux kilomètres environ de disponibilité à notre mascotte. Le maillage permettant le passage de poissons de taille limitée. Alors tout redevint tranquille et harmonieux. Le village connut de nouveau le calme. De temps en temps, le vieil Hermann offrait aux promeneurs la vue de son dos aux proportions de plus en plus impressionnantes. Lorsqu’un habitant devait s’éloigner de Mittdoch, sa première visite à son retour était impérativement pour la rivière. 

Mon grand-père s’éteignit avec le siècle. Mon père avait trente ans et le vieil Hermann filait toujours des jours heureux dans son domaine. Il avait atteint une taille extraordinaire pour une créature d’eau douce. Mais il était toujours le fruit d’une vénération bienveillante.
Les années glissèrent sur le pays. Une nouvelle génération vint égayer le village. A quinze ans, nous formions une jolie bande parcourant rues et places en glissades et éclats de rire propres à remuer les pierres. L’année 1920, l’année de la grande sécheresse, nous vîmes pour la première fois le niveau de la Spreep descendre si bas qu’elle se résumait à un filet d’eau de quelques mètres cerné de larges bourbiers. Ce fut Gerda qui vit cet impressionnant dos argenté se débattre dans la vase. Le vieil Hermann était en fâcheuse posture. Rapidement, elle sonna l’alerte et une bonne dizaine d’hommes vint à la rivière. Il fallut agir vite pour sauver le poisson. Le bourgmestre décida de le faire glisser sur une civière improvisée et de le transporter dans le lit restreint où circulait encore suffisamment d’eau pour lui assurer la survie. Le sortir de la vase relevait des travaux d’Hercule mais après d’invraisemblables efforts de la part des hommes, notre mascotte fut enfin installée sur la civière et hors de danger. A ce moment, tous firent cercle autour du vieil Hermann en silence. Ils prirent conscience de la véritable taille de ce qui ressemblait à un de ces silures qui peuplent le grand fleuve. Mais le nôtre possédait dans sa monstrueuse gueule plusieurs rangées de dents acérées, semblables à la mâchoire d’un requin. On courut chercher un outil, on le mesura. Il dépassait les trois mètres vingt et les quatre-vingts centimètres en largeur. Un moment de doute au sein des curieux plomba l’ambiance. Ce monstre, qui fut à une époque une source d’amusement, fallait-il lui permettre de continuer à hanter la rivière ? Cette question inconsciemment trottait dans beaucoup de têtes. C’est le bourgmestre qui décida de sa remise à l’eau. Depuis ce jour, on continua à fréquenter les berges de la Spreep mais on en interdit l’accès aux enfants qui s’empressèrent bien entendu de désobéir.

L’été 1920 fut rude, chaud et sec. La bande, sous l’impulsion d’Otto, mit ses efforts au service de la communauté. Il fallut rationner l’eau de la source et M. Wuthrich le bourgmestre répartit les responsabilités. Pour la population des villages, l’occupation française et le remboursement de la dette de guerre fut une charge insupportable aussi les hommes travaillaient pour l’Etat et les adolescents furent affectés aux tâches subalternes. Otto avait suffisamment d’autorité naturelle pour diriger la petite équipe que nous formions aussi bien dans l’accomplissement des missions qui nous étaient dévolues que dans nos folles échappées juvéniles. Moi, je représentais la tête pensante de la troupe. Helmina et Gerda, la touche féminine depuis notre plus tendre jeunesse. Ulrick et Dierk complétaient cette troupe un peu déjantée. Dès la fin des cours, pour ceux d’entre nous qui avions la chance de poursuivre une scolarité encore aléatoire, le service à la collectivité prenait le relais de l’éducation. J’ai encore au cœur cette chaleur, pur produit de notre bel enthousiasme. Cette présentation de notre équipe serait incomplète si je ne vous touchais deux mots de Jarod et Elina, les enfants du couple d’instituteurs qui furent affectés au village à la fin de la guerre. Bien que leur confession s’avéra différente de la nôtre (nos familles fréquentant l’église réformée), ils intégrèrent rapidement l’équipe et s’y montrèrent redoutablement efficaces.
Cette belle harmonie connut quelques dissonances à la rentrée scolaire. M. Kranz décida d’envoyer Otto parfaire ses études à Munich. Celui-ci partit la semaine pour ne revenir au village que le dimanche. Notre équipe me désigna vite à sa succession. Nous l’enviions tous un peu de cette évasion sur la grande ville, bien que notre camarade insista sur le côté contraignant de la vie de pensionnaire. A son premier retour, nous l’avons littéralement assailli de questions. Il nous a vanté le charme de la grande cité, ses commerces, ses monuments et surtout le foisonnement de la vie dans les cafés et brasseries des grandes artères où se retrouvaient artistes et intellectuels. Il y a découvert un homme hors du commun. Ce petit brun moustachu juché sur une chaise haranguait les habitués en prônant le renouveau de la fierté nationale et la reconquête de nos territoires annexés à la défaite de 1918. En phrases courtes et percutantes accompagnées d’une gestuelle plutôt radicale, il galvanisait son auditoire. Otto visiblement était tombé sous son charme. Il voulait effacer la honte de la défaite mais également réveiller la fierté de cette race de laquelle pourtant, physiquement, il semblait fort éloigné. 
Les mois passèrent et à chacun de ses retours au pays, la personnalité de notre ami changeait. Il était incontestable qu’il subissait une influence, la force de persuasion d’un caractère exceptionnel. A sa deuxième visite, il nous vanta les idées nouvelles d’un ordre qui devait remettre notre nation sur les rails d’une économie redressée. Il nous suggéra également de prendre une certaine distance vis-à-vis des enfants des instituteurs. Mais il ne nous fournit aucune explication sur ce conseil. La semaine suivante, il débarqua sanglé dans une sorte d’uniforme : chemise brune, baudrier, pantalon court et coiffe noir. Il nous a dit s’être inscrit dans une fraternité créée par le petit homme moustachu. C’est à ce moment que son caractère s’affirma. Les sympathiques et joyeux commandements de l’époque juvénile devinrent des ordres incontestables. Il nous fallut refuser tous contacts avec Jarod et Elina pour lesquels il éprouvait une aversion incompréhensible. Otto devenait un homme, peut-être trop vite, en grillant les étapes de la maturité. Mais à chaque retour, jamais il n’oubliait de rendre visite à la rivière. Il y passait de longs moments solitaires, guettant une hypothétique apparition du vieil Hermann. 
Six mois plus tard, il annonça à qui voulait l’entendre l’arrêt de ses études pour prendre des responsabilités au sein de l’organisation de cette jeunesse paramilitaire. A cette époque, le mouvement politique créé par le petit moustachu prenait une ampleur assez inquiétante et les discours de haine mêlés de patriotisme exacerbé se succédaient et dépassaient le cadre munichois. Otto adopta les convictions de son modèle dans leur globalité. Il comprit vite qu’avec son esprit d’initiative et la ferveur de sa foi dans les principes de base de ce nouvel ordre, un avenir radieux s’offrait à lui. Il fut nommé chef de groupe et reçut de la part des membres berlinois une formation politique spécifique conçue pour les jeunes membres du nouveau parti. Je me souviens de l’année 1922 qui vit Otto revenir un dimanche dans un état d’excitation frôlant la colère. Il nous expliqua que le petit moustachu avait été arrêté et condamné à la prison pour trouble à l’ordre publique. Aussi notre ami fustigeait-il les autorités judiciaires pour leur immobilisme et leur partialité. En fait, le délinquant condamné à trois mois d’emprisonnement ne fit qu’un mois et reprit aussitôt sa croisade. 
Otto, le lieutenant Otto Kranz désormais, passait ses dimanches à organiser auprès des jeunes gens des réunions d’information sur la nécessité de suivre cette nouvelle Allemagne. Celle qui allait montrer à l’Europe entière sa formidable envie de vivre et sa volonté de paix. Il expliquait également avec force conviction et un talent d’orateur tout droit sortit des stages de formation du parti, qu’il était incontournable de remettre les territoires annexés dans le giron de la mère patrie, la paix étant à ce prix. Personnellement, toute cette idéologie ne me convainquait nullement. C’est surtout cette attaque permanente contre les personnes d’une certaine confession qui m’effrayait et me choquait. 
Bien que Mittdoch soit éloigné des grandes métropoles, il nous parvenait des nouvelles assez inquiétantes sur les mesures prises par ce parti vis-à-vis de ses opposants politiques. Mais c’est surtout les actions de violences envers les minorités qui m’épouvantaient. Le pays devenait un chaudron de haine, influencé par les harangues perpétuelles du petit moustachu. Celui-ci goûta encore à la prison, ce qui ne l’empêcha pas de diffuser ses théories nauséeuses. Et pendant ce temps, Otto appliquait sur le terrain toute cette idéologie sans plus d’état d’âme. Au village, chacune de ses présences étaient craintes et personne n’osait plus le contredire dans ses prêches. A la tête de son groupe, il appliquait avec efficacité les décisions du parti. Les dimanches après-midi, il organisait des parades où chacun au village pouvait admirer la parfaite tenue des uniformes et l’ordonnancement des défilés martiaux avec ce nouveau drapeau à la croix symbolique noire sur fond rouge. Mais aux yeux d’Otto, ces défilés faisaient pâle figure à côté des grandes messes de Munich ou Berlin où le parti donnait la pleine mesure de sa puissance. Un jour, une délégation fit irruption dans la cour de l’école et emmena la famille de Jarod et Elina vers une destination inconnue. Ils furent remplacés par des instituteurs grands et blonds avec un nouveau programme. 
Voyez-vous monsieur, pour Otto Kranz la vie se déroulait comme un film dont il devenait le héros. Il avait acquis cette faculté d’obéissance absolue due aux maîtres ou aux gourous. Ses actions le propulsaient vers des échelons hiérarchiques jamais imaginés. On lui confia des missions très « spéciales » dont il s’acquitta avec zèle, efficacité et surtout discrétion. Il apporta des solutions à des problèmes de traitement des populations quand l’ordre vint de commencer les déplacements de masse. Il se sentait investi. Dans son propre village, tous le saluaient avec crainte et cette respectabilité de façade lui procurait le plaisir du pouvoir. Suite à des pressions répétées et par peur d’un avenir incertain, Ulrick et Dierk avaient rejoint les rangs de l’organisation de jeunesse. Les filles refusèrent et réussirent à former un petit noyau de résistance que je rejoignis. Souvent, au petit matin, je voyais Otto se promener au bort de la Spreep. Il restait de longues minutes immobiles, guettant l’onde. Lors de rares conversations que j’entretins avec lui, il me confia une partie de ses rêves. Il savait un jour occuper les fonctions suprêmes au sein de l’organisation. Il commanderait la totalité des corps de protection de propagation du nouvel ordre. Plus de trois cent mille fidèles, triés sur le volet et prêts à mourir pour le petit moustachu. Mais il cultivait secrètement un autre but. Celui-ci plus intime, plus inscrit dans sa mégalomanie. 
Le fait qu’au sein de son propre village il puisse y avoir des personnes, jeunes ou adultes, qui ne soient pas encore membres du parti ou sympathisants lui était proprement insupportable. Il y voyait un échec personnel. Et que diraient ses chefs s’ils se renseignaient sur lui ? L’état-major avait des dossiers sur tous. Il serait taxé d’inefficacité, lui qui mettait tant de zèle à accomplir toutes ces missions si « spéciales ». Non il devait montrer une image parfaite, son avenir en dépendait. Mais vis-à-vis de ses amis d’enfance, son éloquence et le prosélytisme habituel n’avait pas suffi, là où les autres l’avaient suivi. Il lui fallait trouver le moyen de les convaincre qu’il représentait l’avenir, qu’il était l’homme, l’élu. Il devait leur montrer une image incontestable, frapper un grand coup. Voilà à quoi Otto Kranz pensait lors de ses promenades matinales au bord de la Spreep.
Ce fut naturellement qu’il pensa au vieil Hermann. Il s’en étrangla presque. La solution était là, sous ses yeux tous les matins. Mais peut-être cela habitait son subconscient depuis toujours. L’image du monstrueux animal, de ses mâchoires garnies de dents abominables, de cette crainte collective et inavouée qu’il inspirait malgré son statut de mascotte, toutes ces raisons justifiaient le projet qui mûrit dans l’esprit d’Otto Kranz, lieutenant du corps des volontaires de Bavière. Quelle gloire, quelle reconnaissance de la part de ses pairs s’il affrontait cette abomination de la nature. Ce geste à la fois héroïque et symbolique le placerait également en défenseur de la race et pourfendeur de tout ce qui peut la polluer. La population, ses amis, ses supérieurs seraient les témoins de la noblesse et de la sincérité de son engagement. Lui, d’extraction paysanne, propulsé par sa volonté aux plus hautes sphères de l’Etat. Plus il y pensait, plus il voyait un plan se dessiner. Il fallait que l’exploit se déroule avec solennité, devant un public sous pression. Il devait rassembler les gens du village, les amis et s’arranger pour faire venir ses supérieurs. Une grande kermesse festive et politique, voilà le décor. La date du 21 juin lui parut la plus favorable. S’il voulait être prêt pour le solstice d’été, il lui restait juste un mois pour tout organiser. Ce soir-là, Otto s’endormit détendu avec des rêves de gloire.
La veille de la fête, Mittdoch fut envahie par une escouade de jeunes gens en uniformes brun. On s’affaira au bort de la Spreep, dans la partie réservée. Les hommes du lieutenant Kranz installèrent des stands et des chapiteaux. On dressa drapeaux et oriflammes aux couleurs de parti. Un franc soleil sécha les herbages. La fanfare de cuivres et tambours s’installa vers dix heures. Les voitures officielles débarquèrent officiers et sous-officiers sanglés dans des uniformes impeccables valorisant le renouveau de cette armée qui relevait la tête. La curiosité gagna la population qui descendit à la rivière. Je dois vous avouer monsieur que, malgré notre aversion pour toute cette faune politico-militaire, Helmina, Gerda et moi-même avons cédé à la tentation d’assister à ce qu’Otto Kranz nous a annoncé comme un événement exceptionnel sans plus de détails. La musique ouvrit les festivités et quelques officiers prirent la parole pour faire l’apologie des idées nouvelles et le réquisitoire d’une race qui à leur yeux représentait une véritable menace. Puis vers onze heures, on écarta la foule et l’instigateur de la fête apparut en haut du talus. Dans son grand uniforme de parade, il descendit calmement vers la basse berge en ménageant ses effets. Il émanait de sa personne une impression de force, de volonté maîtrisée. Comme il était redevenu beau à nos yeux, notre ancien ami égaré dans ses convictions. 
Devant la berge, lentement, posément, il retira ses vêtements ne conservant que son poignard de parade. Il se retourna, fit le salut bras tendu, fier. Puis il entra dans l’eau et attendit. Sur les talus, chacun retint son souffle. Les militaires s’interrogeaient silencieusement sur le sens du comportement de leur lieutenant et les villageois attendaient l’inévitable confrontation. A quelques dizaines de mètres de l’homme, une onde se formait traçant un V à la surface de l’eau. Lentement puis prenant de la vitesse, l’onde s’approcha d’Otto. Celui-ci, bien planté sur ses jambes, la tête émergeant, attendait. Puis tout alla très vite. Un monstrueux tourbillon perturba la rivière, projetant des gerbes d’écume. L’eau prit une teinte rouge quand un grand cri d’épouvante déchira les oreilles du public tétanisé. Cela dura quelques interminables secondes puis tout redevint silencieux. La rivière de nouveau calme miroitait sous le soleil de midi. 
Personne ne revit jamais le lieutenant Otto Kranz du corps des volontaires de Bavière. Otto était mon frère. Mais avant de rejoindre votre journal monsieur, reprenez donc un verre de cet excellent schnaps.
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USUS

11:31 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

12/06/2017

ANGELUS DU 11/06/17

18:04 Publié dans PAPE | Lien permanent | Commentaires (0)

11/06/2017

LA STE TRINITÉ

 

Homélie du dimanche de la Sainte Trinité A


La fête de la Sainte Trinité A (2017 A.D.)
Une fois pour toutes : un seul Dieu avec Sa Parole et Son Esprit !
(2 Cor 13,13)

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La Ste Trinité de Roublev

 

Une homélie « improvisée » à Jérusalem par son évêque-catéchiste, Saint Cyrille (+386)
Nous ne pouvons pas nous payer ce luxe ! Mais, de Jérusalem, sans prétention, nous offrons un peu des trésors de la prédication apostolique, apologétique et celle des Pères postérieurs de l’Eglise. Ce « poumon oriental », bien matraqué dans l’histoire ancienne et contemporaine, continue pourtant à porter de l’air frais aux pays « de tradition chrétienne », un peu vieillis, fatigués, « blasés », inconsciemment cherchant « d’autres dieux, d’autres maîtres » !
Mots durs de Saint Cyrille aux « chrétiens » ou aux adversaires qui « tombent en adoration » devant le « monothéisme » extra-chrétien
Autrefois, « dans le bon vieux temps » (quand on jouait aux billes !), il n’y avait pas de « diplomatie » en religion, pas de « politiquement correct », donc pas de mensonge, pas de lâcheté ! Ecoutons notre ancien Evêque de Jérusalem : « Notre foi « en un seul Dieu » brise net toute erreur polythéiste : c’est l’arme dont nous nous sommes servis contre les Grecs (païens)… En ajoutant, « un seul Dieu Père », nous nous opposons aux gens de la circoncision (note : les Juifs, fidèlement suivis par les Musulmans) qui nient le Fils Seul-engendré de Dieu » (Huitième Catéchèse Baptismale, 1).
Bons Catholiques, vous allez bondir et protester !
Vous allez dire : « Nous vivons le temps du dialogue, du pluralisme, de la tolérance. Finies ces batailles d’arrière-garde et ces controverses vieillottes ! » Bien sûr, mais le problème et la controverse sur la Trinité restent, malgré les sourires, les courbettes et les salamalecs. La différence réside seulement dans la manière gentille de se confronter ou de s’affronter : plutôt débattre que se battre ou combattre : ça oui ! Mais la divergence reste. Et éviter un problème ne le résout pas davantage.
Une pratique orientale chrétienne instructive
En arabe, en syriaque (et probablement en hébreu), notre signe de la croix est accompagné par la profession de foi trinitaire, mais nous y ajoutons : «Au nom du Père… du Dieu unique. Amen » ! Ainsi, nos jeunes générations et nos auditeurs Juifs et Musulmans comprennent que « Père, Fils et Saint-Esprit » n’est pas un monsieur, son fiston et un copain à eux, mais un seul et unique Dieu, avec Sa Parole et Son Esprit.
Une expression géniale de saint Cyrille de Jérusalem
En parlant du « Père » (Septième Catéchèse Baptismale, 1-2), le saint évêque s’écrie : « De la « monarchie » à la paternité » ! Puisse notre pensée s’élever plus haut… » que le seul monothéisme naturel. Le nôtre est aussi un Dieu unique. L’hébreu « ehad » אחד de « Ecoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est un Seigneur-Yahweh unique » a été transcrit ou translittéré en arabe, dans le Coran, par « ahad » أحد, le même mot. Mais, en arabe, « ahad » signifie « l’un de… » et doit être suivi par un complément de nom, par exemple «l’un des seigneurs, l’un des maîtres ».
Le Dieu unique est un Père pour le peuple Juif, dans le Judaïsme. Il est seulement Seigneur dans l‘Islam (en supposant que « Allah », à l’origine dieu nabatéen, soit Dieu). Pour nous, Dieu est le Père, universel et absolu.
L’on ne saurait se lasser de répéter pourquoi Jésus a utilisé cette métaphore de Père-Fils. C’est parce que le peuple juif pouvait la comprendre facilement plutôt que des expressions philosophiques ou métaphysiques « à coucher dehors », telles « la substance de Dieu, Sa Parole ». A la fin du premier siècle, saint Jean n’hésitera pas, probablement pour éviter des malentendus grotesques et pénibles (comme celui qui objecte : « Allah ne peut pas avoir d’enfant puisqu’Il n’a pas de compagne ! »), à parler du »Verbe » de Dieu.
Le grand islamologue et historien Jay Smith nous explique que cette obsession de nier à Allah une paternité physiologique et une compagne féminine constitue une réaction aux origines nabatéennes de l’Islam où le dieu « Allah » avait une compagne ou une épouse (de nos jours, on ne sait plus !) qui s’appelait « Allaate » ou « Al-Ouzzah » et une fille, « Manaate » (on retrouve les quatre dans le texte coranique).
La Trinité, trine unité : un seul Dieu avec Sa Parole et Son Esprit
L’évangéliste Jean nous a donné la clef : « Au commencement était le Verbe ; le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu » (Jn 1, 1). « L’Esprit Saint » : nous avons emprunté l’expression du grec des Septante « πνεύμα άγιον ». Mais, en hébreu et en araméen, il s’agit bien de « ruah haqqodech, ruha di qudcha רוח הקודש רוחא די קודשא « l’Esprit de la Sainteté », celle-ci étant Dieu lui-même, trois fois saint. Donc, Dieu et Sa Parole et Son Esprit, nous les  ou Le trouvons dès le premier chapitre de la Genèse : « Au commencement Dieu créa… et l’Esprit de Dieu planait sur les eaux… et Dieu dit …»  A nos frères aînés dans la foi, les Juifs, nous pouvons poser innocemment la question : « Comment le seul et unique Dieu pouvait-elle se payer la tête de notre premier parent, en se parlant avec Lui-même et disant : « Ha ha ! Voici Adam devenu comme l’un de nous » ? Et qu’on ne vienne pas nous répondre qu’Il parlait avec les anges !
Les premiers apologistes chrétiens arabophones
Confrontés aux Musulmans qui, en arabe, reprenaient les objections juives contre la Trinité, l’Incarnation et la divinité du Christ, les premiers penseurs chrétiens arabes ou arabophones ont rédigé des réponses franches, claires et relativement simples. Pratiquement, ils ont repris le vocabulaire biblique sur Dieu, son Verbe et Son Esprit, sans s’embourber dans des considérations philosophiques. C’est dans ce sens que s’expriment, entre autres, Taodros bin Qurrah, Nicétas de Constantinople, Ibrahim de Tibériade. Le « Verbe est l’intelligence de Dieu », et l’Esprit son principe vital. Allez imaginer Dieu sans Intelligence et sans Vie !
L’objection islamique mortelle contre la Trinité !
La question de la Trinité ne relève pas de la pédanterie ni d’élucubrations d’intellectuels fatigués ! Jusqu’à nos jours, des chrétiens, par exemple dernièrement, dès le début de cette année, une cinquantaine de Coptes en Egypte ont dû payer leur vie pour rendre ce témoignage (en grec « μαρτυρία martyria », martyre). Les militants djihadistes qui ont attaqué trois églises et qui ont assailli les autocars des pèlerins de Anba Samuel, dans le département de Mynia, ont implicitement et explicitement exigé des « nazaréens » de renoncer à la Trinité et à la divinité du Christ ! Parmi les martyrs de Minya il y avait beaucoup d’enfants. Eux non plus n’ont pas renoncé à la Trinité ! En Occident, nous n’avons pas besoin de djihadistes qui tuent des enfants : les parents eux-mêmes en tuent des milliers, par l’avortement !
Pendant des siècles, l’objection contre la Trinité a fait confondre les « nazaréens » avec les « polythéistes, associateurs » (muchrikun مشركون) qui auraient associé à Allah Issa le Messie et sa mère.
 
Il faut répondre à cette charge et à cette objection : pour notre vie spirituelle et pour notre vie tout court !
En Occident, on n’a pas l’air d’être conscient de la gravité de cette objection et de ce malentendu, parfois intentionnellement nourri. Mais, sans diplomatie, toutes ces victimes tombées en Occident à Paris, Bruxelles, Madrid, Londres, Berlin etc…, malgré les tergiversations et les manipulations politiques et médiatiques, n’auraient pas été visées si elles étaient musulmanes sunnites. Donc, les agresseurs présumaient que ces personnes à tuer étaient soit des incroyants soit des nazaréens polythéistes. D’après le Coran 9 : 5 et 29, il faut soit les tuer soit les combattre jusqu’à les tuer, à moins qu’ils n’acceptent l’humiliation et ne versent la capitation جزية jizyah une taxe pour chaque mâle adulte et sain. Chronologiquement, ce chapitre 9 du Coran, et le texte dit « le verset du sabre », constituent le dernier mot du Coran qui abroge bien 124 textes bienveillants. Position unanime des exégètes musulmans anciens et autorisés. Les savants musulmans contemporains cherchent à diluer cette attitude ou à la nier, par souci de plaire, d’apaiser et d’attirer.
Le Coran critique des triades, pas notre Trinité !
« Savoir pour ne pas se faire avoir » ! En sachant ceci, nous sauvons notre foi, notre coexistence et notre peau. Brièvement, le Coran se déchaîne en accusant de blasphème celles et ceux qui professent que « Allah est l’un de trois » ou « le troisième de trois ». Jamais de la vie : pour nous, Dieu est un avec Sa Parole et Son Esprit !- Dans une ironie que le Père Gallez trouve cinglante, Allah demande à Issa, Messie, Fils de Maryam : « As-tu dit aux hommes : Prenez-moi et ma Mère comme dieux en dehors (ou : en dessous) d’Allah ? » (Coran 5 : 116). Le pauvre Issa, ahuri, se dérobe : « Comment aurais-je pu dire ce qui, pour moi, n’est pas vérité ? Si j’ai dit cela, Tu le sais ( !) ». Le même P. Gallez, se fondant sur des textes apocryphes gnostiques et autres,  identifie « l’Esprit d’Allah » (Esprit étant féminin en hébreu et en araméen) comme « Mère du Christ », plutôt que Maryam, une maman humaine. Malgré la documentation parfaite du Père, le Coran ne prend l’expression « mère de Issa » que dans le sens physiologique, par exemple : « Et sa mère était une sainte ; tous les deux (Issa et sa mère) mangeaient des aliments »(Cran 5 : 75).
Conclusion
Supposons que les attentats djihadistes en Occident ne contiennent aucun moteur ou facteur religieux, comme le voudraient faire croire politiciens et journalistes, dans la ligne des apologistes musulmans qui s’empressent toujours de déclarer : « Ceci n’a rien à voir avec l’Islam ». Supposons. Mais, en Orient, en Syrie, en Irak, en Egypte, au Nigéria, au Pakistan, dans les Philippines… on tue les chrétiens parce qu’ils sont chrétiens. Ceux-ci ne se lassent pas de prier pour leurs agresseurs et de déclarer avec fierté au Seigneur-Trinité : « C’est à cause de Toi que l’on nous met à mort tout le long du jour, nous avons passé pour des brebis d’abattoir» (Ps 44 (43), 22 ; Rom 8, 36).
Que le Seigneur nous affermisse dans la foi et le témoignage, jusqu’au sang ! Et si beaucoup d’entre nous n’éprouvent aucun enthousiasme pour le martyre, eh bien qu’ils prient pour les pauvres chrétiens persécutés en Orient, en Asie, en Afrique ! Nous autres, nous avons existentiellement besoin « de la grâce de Jésus Seigneur,  de l’amour de Dieu le Père, et de la communion du Saint-Esprit » ! (2 Cor 13, 13).

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09/06/2017

DE LA MORT À LE VIE...


De la vie à la mort. Et vice-versa... 

par Fergus

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Déjà quatorze mois que je suis mort !

Une semaine plus tôt, j’avais fêté mes trente et un ans avec les copains de la caserne Chaligny. J’ai cassé ma pipe en me rendant chez mes grands-parents maternels, à Andermatt, en Suisse. Ça s’est passé dans les lacets du col de la Furka. La faute à un grand bouquetin mâle surgi de nulle part devant les roues de ma Golf. Coup de volant machinal pour éviter l’animal, et hop ! un saut de trois cents mètres dans le vide. J’ai rendu mon dernier soupir au milieu des saxifrages et des rhododendrons, sous le regard étonné des marmottes... 

Lorsque je vivais, j’étais à mille lieues d’imaginer ce qui m’attendait après la mort. En vérité, je n’en attendais strictement rien, sauf à nourrir la vermine le moment venu. Le temps que ma carcasse soit totalement nettoyée de la barbaque que j’entretenais dans la souffrance au gymnase pour être au top de la forme physique, rapport à mon métier de sapeur-pompier. J’ai pourtant été élevé par mes parents dans la tradition catholique, avec à la clé promesses de paradis ou menaces d’enfer – en guise de carotte et de bâton – pour maintenir le garnement que j’étais dans le droit chemin. Évidemment, ça faisait belle lurette que je ne croyais plus à ces sornettes. Pas plus qu’aux dieux ou aux démons... J’ai abordé la mort en athée convaincu, dénué de toute illusion sur le futur de mon âme au lendemain de mon trépas terrestre...

La surprise n’en a été que plus grande.

En fait, je suis bien incapable de vous dire ce que je suis désormais. Une chose est sûre : je n’ai plus de corps. Je me résume à une sorte de pensée flottante. Au début, ça m’a un peu contrarié, vu que mon corps et moi on s’était plutôt bien habitués l’un à l’autre. Et puis j’ai rapidement compris les avantages de la situation : plus de souci alimentaire, plus de tortures musculaires, plus de problèmes d’habillement, de logement, de transport, de boulot, plus de maladie ni de rage de dents, plus d’impôts, de taxes, de cotisations, de loyers, de procès-verbaux. Plus de sexe également, mais bon, rien n’est jamais parfait. D’ailleurs, en admettant que, dans mon état, je puisse encore disposer d’une enveloppe charnelle équipée de tous ses attributs, je serais bien embarrassé sur le plan bagatelle, vu que je ne croise quasiment pas de nanas depuis que j’ai mis les pieds – façon de parler ! – dans cet univers de limbes. C’est bien simple, en un peu plus d’un an, je n’ai rencontré que six EFI dans mon genre (par EFI, entendez Esprit Flottant Identifié) : Zoé Bouzigues, tailleuse dans une fabrique de pipes de Cogolin, morte en 1964, écrasée par la chute d’une grue ; Diego Moralès de la Peña, un journaliste colombien pro-gouvernemental exécuté en 2002 par les FARC ; Akihiro Fujiwara, un magistrat japonais empoisonné au fugu par des yakusa en 1972 ; Pamela Picklenuts, une étudiante californienne découpée en morceaux, congelée puis dévorée par son boyfriend en 1981 ; Félix Kabongo, un sergent tutsi décapité par une machette hutu en 1994 ; et ce brave Eoghan.

Eoghan Quigley, le petit gars de Killybegs, emporté par une lame sournoise lors d’une tempête durant l’hiver 1976. Il n’était âgé que de dix-neuf ans. C’était seulement sa troisième sortie à bord du chalutier de son oncle Brendan, le Finnabair II. 

L’irlandais a été mon premier EFI. Je l’ai rencontré dans les tous premiers instants de ma transmutation alors que je flottais au dessus des débris de ma Golf, un peu déboussolé par ma mort soudaine. Nous étions sur la même longueur d’ondes, j’ai tout de suite sympathisé avec lui. 
─ Bienvenue au club ! m’a-t-il dit d’emblée. Je m’appelle Eoghan Quigley. 

L’irlandais s’exprimait en langage limbique, une sorte d’espéranto cosmique, commun aux mânes de toutes les nationalités. À mon grand étonnement, je lui ai répondu de la même manière :
─ Euh... enchanté... Moi, c’est Hippolyte Gerboise. 

Eoghan m’a tout de suite mis au parfum : 
─ Ça doit te paraître bizarre d’être ici, dans cet état. Ça fait ça à tous les nouveaux. Il est vrai que c’est très surprenant dans les premiers instants de la transmutation. Mais tu verras, tu t’y feras très vite. Dorénavant, tu vas pouvoir te balader à ta guise dans l’espace et le temps. Mais attention, uniquement dans les limites de ton capital vie.
─ Tu veux dire... de ma vie terrestre ?
─ Si c’était le cas, tu aurais totalement disparu dans l’accident. Quand je dis capital vie, je parle de l’existence terrestre que tu as réellement vécue, complétée par celle que tu aurais menée à son terme normal sans l’irruption de ce bouquetin. En clair, ça signifie que tes possibilités d’exploration sont, comme les miennes, bornées par des dates infranchissables : d’un côté, notre date de naissance ; de l’autre, la date à laquelle nous aurions normalement dû décéder si nous n’avions pas péri prématurément... En ce qui me concerne, j’ai aujourd’hui 48 ans, dont 19 de vie terrestre. Eh bien, je dispose encore de 34 années de limbes... 
─ Ah oui ? Et comment peux-tu savoir qu’il te reste 34 ans ?
─ Élémentaire, mon cher Hippolyte : il m’est rigoureusement impossible d’accéder à quoi que ce soit au delà du 21 juillet 2039. J’en conclus logiquement qu’à cette date, mes limbes s’évanouiront dans le néant comme elles se sont évanouies pour d’autres avant moi, et comme elles s’évanouiront pour toi quand tu auras atteint le terme de ton propre capital vie.

Zut ! moi qui me réjouissais déjà de bénéficier d’une forme de vie éternelle.
─ Si je comprends bien, je ne dispose que d’un nombre limité d’années jusqu’au jour J, celui de ma disparition totale et définitive. D’ici là, je peux me balader à mon gré, mais uniquement entre ma date de péremption et celle de ma naissance... Un peu frustrant, non ?
─ Bof ! pas plus que de vivre sur terre avec, pour seule perspective, d’alimenter les asticots au bout du chemin. Et puis tu verras : malgré les limites temporelles qui nous sont imposées, c’est plutôt funny comme expérience. D’autant plus que tu peux aller partout sur le globe, même au Zimbabwe ou au Sri Lanka si ça te chante. 
─ Ravi de l’apprendre... Mais dis-moi, Eoghan, que sommes-nous censés faire ?
─ Heu... rien de particulier : observer le monde, prendre du plaisir à voir s’agiter les vivants, retourner voir la famille ou les amis, assister aux premières loges à des événements historiques, superviser le tournage d’un film X, vérifier la validité des prévisions d’Elisabeth Teissier... Tu peux faire ce que tu veux, dans les limites que je t’ai indiquées. Pour y parvenir, rien de plus facile : il te suffit de te concentrer sur une scène, ou un personnage, ou bien encore un lieu...

Allez savoir pourquoi, le souvenir d’un concert rock donné l’été précédent au Festival des Vieilles Charrues s’est imposé à moi tandis qu’Eoghan me parlait. En un battement de limbes, je me suis retrouvé dans la Bretagne profonde... en plein fest-noz au cœur des Monts d’Arrée.

Eoghan m’a rejoint tandis que j’observais d’un regard perplexe la corolle des danseurs tourner lentement, le petit doigt levé, au son de la bombarde et du biniou.
─ Ça ne marche pas ton truc, lui ai-je fait remarquer, je visais un concert rock à Carhaix, je tombe sur une gavotte à Poullaouen. 
─ Normal, c’est comme au tir à l’arc : les premières fois, on atteint rarement le cœur de la cible ! Question d’expérience. Cela dit, félicitations ! pour un coup d’essai, tu as presque réussi un coup de maître en débarquant ici : les deux localités sont voisines et, même si ce n’est pas celui que tu visais, tu es parvenu à cibler un événement musical. Crois-moi, pour une première tentative, c’est déjà remarquable ; tu aurais pu tout aussi bien débouler dans une conserverie de sardines à Essaouira. Tiens, moi par exemple : la première fois, je visais le pub de Paddy Mulligan pour voir mes potes se torcher à la Guinness comme tous les samedis soirs, eh bien, j’ai atterri à la cafétéria du Vatican au milieu des groupies du pape !... Tout ça, c’est une affaire de rodage, un simple problème de concentration. Dans quelques jours, tu maîtriseras parfaitement tes objectifs... Bon, c’est pas tout ça, je file au Crazy Horse, je n’ai pas encore assisté à la revue 2018. A plus...

Resté seul, j’ai analysé la situation tandis que les danseurs entamaient un rond de Saint-Vincent dans la salle des fêtes de Poullaouen. Ainsi, je pouvais effectivement me promener dans l’espace et le temps. Mais pour quoi faire ? Pour qui voir ? Pour aller où ? Pas facile de prendre une décision quand l’éventail des possibilités est aussi large. J’ai finalement choisi de me projeter de quelques heures dans l’avenir pour observer la réaction de ma copine Yolande à l’annonce de mon décès ; la pauvre fille étant d’une nature émotive, je craignais qu’elle ne s’effondre en apprenant ma disparition.

Malgré mes efforts de concentration, je ne suis pas tout à fait parvenu à cibler mon objectif. J’ai quand même réussi à zoomer sur Yolande. Je l’ai trouvée trois jours après l’annonce de mon vol plané fatal dans les alpages helvètes. Elle gisait, alanguie et le corps luisant de sueur, sur des draps en bataille, vêtue de sa seule gourmette. À son côté, le dos calé contre la tête du lit, un grand rouquin athlétique la contemplait : le caporal-chef Antonin Balbuzard – mon pote Tony –, nu comme un ver lui aussi. Tous les deux fumaient une clope après avoir fait l’amour comme des enragés, à en juger par l’état de la literie. On a beau être réduit à l’état de limbes, il y a des spectacles qui heurtent. Écœuré, j’ai tiré un trait définitif sur Yolande et ce blaireau de cabot-chef. Quand même, cette Yolande, quelle salope ! Et ce Tony, un sacré faux-cul !

J’ai rencontré Zoé Bouzigues deux mois plus tard, après avoir assisté à la montée de l’Alpe d’Huez dans le Tour de France 2021. D’énormes progrès avaient été accomplis en matière de lutte contre le dopage. Désormais, le nombre des coureurs sains s’élevait à 13 % de l’effectif. Sans transition, j’étais revenu à Paris pour filer à l’Élysée durant les grandes grèves de l’automne 95. Un énorme flot de manifestants, conduit par les cheminots, s’écoulait sur les Grands Boulevards noyés sous les décibels et les fumées rouges des feux de bengale. Tandis que le gouvernement serrait les rangs autour d’un Juppé droit dans ses bottes, le Président, avachi dans un fauteuil une Corona en main, se passionnait pour un tournoi de sumos retransmis en différé du japon sur le câble. C’est alors que Zoé est apparue, curieuse de découvrir les appartements privés du monarque républicain. Tout content de voir enfin débarquer un autre EFI dans ma nouvelle vie, je me suis présenté à elle en frétillant des limbes. Zoé m’a répondu sans aménité. J’avais pourtant très envie de meubler ma solitude en faisant copain-copain avec elle. Malgré son ton peu chaleureux, je le lui ai dit. « Hé ho, on n’a pas taillé les pipes ensemble ! » m’a balancé la fille de Cogolin avec une étonnante agressivité. Bonjour l’ambiance ! Pour une fois que j’avais de la compagnie... Vexé, j’ai préféré m’esquiver. Cap sur Eoghan. 

J’ai retrouvé l’irlandais à New York le 8 décembre 1980. Il faisait un froid de canard, à en juger par l’attitude frileuse des piétons. Un homme venait d’en abattre un autre à coups de revolver.
─ Salut ! m’a dit Eoghan. Le type au flingue, c’est Mark Chapman, 25 ans et pas toute sa tête. La victime, c’est l’idole de mon adolescence : John Lennon. Il avait 40 ans. Il est mort en appelant sa femme Yoko, mais personne ne l’a entendu... (soupir limbique) Quel gâchis ! Par saint Patrick, ça fait quelque chose de le voir étendu là... Tu me cherchais ou c’est un hasard ?
─ Je te cherchais. Est-ce que tu connais Zoé Bouzigues ?
─ Celle qui s’est pris une grue sur la tronche ? Laisse tomber, c’est une caractérielle. Si tu veux voir une nana sympa, branche-toi plutôt sur Pamela Picklenuts, elle est sur la même longueur d’ondes que nous, contrairement à John Lennon (nouveau soupir limbique)... Qui as-tu rencontré d’autre en dehors de Zoé ?
─ Ben justement, pas un rat à part toi. Moi qui pensais me faire des tas de relations, j’ai l’impression de flotter en plein désert. Comment est-ce possible, alors qu’il meurt chaque jour des milliers de personnes sur terre ?
─ Ça, mon pote, c’est lié aux ondes cosmiques. Il existe des millions de canaux, et nous ne sommes que quelques centaines tout au plus à naviguer sur chaque longueur d’ondes. N’oublie pas que la majorité des défunts ne sont pas concernés par la prolongation limbique dont nous bénéficions ; il n’y a que les gens comme toi et moi, ceux qui ne sont pas allés au bout de leur parcours terrestre pour cause de meurtre ou de décès accidentel. Si tu le souhaites, je te communiquerai les noms de quelques EFI intéressants. En attendant, fais ce que je t’ai dit : branche-toi sur Pamela ; tu verras, c’est une fille dynamique et rigolarde, tout le contraire de Zoé.

Va pour Pamela. J’ai laissé Eoghan avec la dépouille encore fumante de l’ex-Beatle pour me concentrer sur l’américaine. Bingo. Elle assistait avec une étonnante exubérance à la finale du Superbowl 2024. J’ai regardé à ses côtés les Chicago Bulls mettre la pâtée aux New York Giants, plus intéressé par la prestation des pom-pom girls que par celle des joueurs. Le match terminé, nous avons bavardé à bâtons rompus puis décidé de faire un bout de route ensemble. Pamela a beaucoup insisté pour commencer par son assassinat, elle tenait absolument à me présenter le séduisant Spencer. Etudiant comme elle à UCLA, son meurtrier était à l’évidence un as de l’économie et du... couteau à désosser. La façon dont il l’avait occise puis découpée en morceaux avec la précision d’un boucher émerveillait Pamela au plus haut point. Mais plus encore que son dépeçage, ce qui fascinait le plus la californienne était la manière dont Spencer l’avait accommodée par la suite. En fin gastronome, il ne s’était pas contenté de la boulotter noyée dans le ketchup comme l’aurait fait le premier quidam venu. Spencer – français par sa grand-mère – s’était au contraire attaché à la cuisiner chaque jour différemment : mitonnée en bourguignon, rôtie aux fines herbes, poêlée aux échalotes, grillée en brochettes, mijotée en pot-au-feu, nappée de sauce basquaise, habillée de chapelure... Pamela voyait dans le soin apporté par son boy-friend à la déguster dans ces multiples variations de l’art culinaire une immense preuve d’amour. J’y voyais pour ma part la preuve d’un dérangement gravissime de la calebasse. Mais après tout, si ça faisait plaisir à Pamela... Hélas ! pour ma nouvelle copine, Spencer n’avait pas pu aller au bout de la dégustation par la faute des enquêteurs du FBI. Un bifteck de mollet, une escalope de fesse et deux côtes avaient échappé à l’assiette du boy-friend pour finir sans gloire dans un incinérateur. 

Au début de notre relation, je me suis bien amusé avec Pamela. Comme l’avait affirmé Eoghan, cette fille-là avait une pêche d’enfer, et c’était un vrai plaisir de passer un moment en sa compagnie. Malheureusement, j’ai vite découvert qu’elle avait un problème récurrent : elle répugnait à sortir des Etats-Unis. Hors des states, rien ou presque ne trouvait grâce à ses yeux : ni les lieux, ni les gens, ni l’organisation sociale. J’ai bien réussi à la traîner à Venise, à Prague, à Ouarzazate – j’y étais allé au Club Med avec Yolande – et même à Katmandu et sur les pentes escarpées du Machu Picchu. Mais sans parvenir à susciter chez elle d’intérêt véritable pour les joyaux de l’architecture ou pour les coutumes locales. Trop ceci... Pas assez cela... En résumé : trop ringard ! Seul comptait pour elle l’american way of life. Au bout de quelques semaines, dominées par la fréquentation assidue des rodéos, des matches de base-ball ou des parades de majorettes, j’ai rendu mon tablier, la californienne était décidément trop éloignée de mes propres pôles d’intérêt. So long, Pamela.

Quelques mois se sont écoulés, au cours desquels je suis parti – le plus souvent seul, parfois en compagnie d’un EFI de rencontre – à la découverte du monde et, dans mes limites temporelles, de son histoire passée et future. De temps à autre, Eoghan m’accompagnait dans mes pérégrinations. À l’inverse, il m’arrivait de le suivre dans ses propres errances.

Précisément, nous étions sur le point de nous transporter en Suisse au matin du 17 juillet 2031 pour assister à l'effondrement du glacier du Rhône, fragilisé par le réchauffement de la planète, lorsque j’ai réalisé que j’allais me trouver à deux pas du lieu de mon accident. Une irrépressible envie de revoir, toutes affaires cessantes, les circonstances de ma mort m’a saisi. J’en ai fait part à Eoghan : 
─ Si ça te t’ennuie pas, j’aimerais faire un crochet par le col de la Furka pour m’installer dans la Golf, juste avant l’accident.
─ Comme tu veux, mon pote, on a tout notre temps.

L’instant d’après, nous étions à bord de la Volkswagen dans la descente vers Andermatt. Une radio FM suisse alémanique diffusait sur la mini-chaîne un vieil instrumental folk : Mini Lüt par le Trio Oesch. Hippolyte-le-terrestre – cet autre moi en chair et en os – conduisait avec aisance. Dans deux virages, le bouquetin allait surgir devant les roues de la Golf. J’attendais calmement le moment fatidique lorsque soudain j’ai perçu un frémissement dans mes limbes. Aussitôt, je me suis senti investi d’un étonnant pouvoir, j’avais tout à coup l’impression de pouvoir déplacer les montagnes par la seule force de mes petites ondes, l’impression de pouvoir modifier le cours des choses... Naturellement c’était idiot... Et pourtant... Pourtant je me suis concentré comme jamais. Pour voir. Devant la Golf, la route défilait... Plus qu’un virage... Plus que cent mètres... J’étais au bord de l’explosion. Plus que cinquante mètres... trente... vingt... C’est alors que le lecteur de CD a disjoncté...

... Un sifflement strident a brutalement envahi l’habitacle. Le sapeur Gerboise, surpris par cette violente irruption de décibels, a écrasé la pédale de frein. Au même moment, un bouquetin débouchait sur la chaussée. L’animal, effrayé par le crissement des pneus, a évité de justesse la calandre de la voiture en se jetant sur la voie montante. Une autre Golf, pilotée par un quadragénaire désinvolte, gravissait rapidement le col. Dans un réflexe malheureux, le conducteur a braqué vers le vide. La voiture a plongé dans le ravin. Hippolyte-l’EFI a disparu du monde limbique à l’instant précis où la Volkswagen se disloquait sur les rochers... Eoghan Quigley a aussitôt rejoint le nouvel EFI. Il observait sa dépouille terrestre gisant dans les rhodos devant la carcasse de la Golf. Puis il s’est présenté : 
─ Je m’appelle Eoghan Quigley. Et toi ?
─ Walter Imboden... Euh... Je me sens tout drôle...
─ Sûr que ça doit te paraître bizarre d’être ici, dans cet état. Ça fait ça à tous les nouveaux arrivants. Il est vrai que c’est très surprenant dans les premiers instants de la transmutation...
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(Short Editions)

17:32 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

05/06/2017

RETOUR EN ARRIÈRE VEILLÉE DE PENTECÔTE-ROME-CIRCO MAXIMO

VEILLÉE DE PENTECÔTE - JUIN 2017 - AU CIRCO MAXIMO

17:30 Publié dans RELIGION | Lien permanent | Commentaires (0)

 
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