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25/02/2016

DANS L'ENFER DE VERDUN

L’ENFER DE VERDUN

 

 

Aucune bataille, aucune tragédie n'a autant marqué la mémoire des Français que la bataille de Verdun.

 

Elle fut la plus meurtrière de toutes les batailles de la Grande Guerre de 1914-1918, après toutefois l'offensive de la Somme qui mobilisa majoritairement des Britanniques.

 

La bataille de Verdun dura 302 jours sur un front de cinq kilomètres sur dix.

 

Commencée le 21 février, elle s'est achevée le 18 décembre 1916... sans aucun résultat, les Allemands ayant reperdu tout le terrain gagné les premiers jours.

 

Pratiquement tous les soldats français y participèrent chacun à leur tour avec le sentiment que la France jouait sa survie à cet endroit...

 

Amère lucidité

 

Quelques jours avant d'être tué à Verdun, le 12 novembre 1916, le capitaine Jean Vigier, reçu premier à l'École normale supérieure en 1909 et à l'agrégation de philosophie en 1912, écrit : « Je m'indigne de l'énorme inutilité de nos pertes. Tout disposé que je sois à me sacrifier, je voudrais du moins que le gaspillage des vies et des forces fût connu un peu plus chaque jour et que le péril qui nous menace, Mourir de notre victoire, soit entrevu et conjuré » (*).

 

Tout d'un coup, un déluge de feu

 

Verdun à la veille de la bataille (carte : Alain Houot, pour Herodote.net, 2016)Le 21 février 1916, à 7h30, un déluge de feu s'abat sur les forts de Verdun et sur les tranchées où sont tapies trois divisions françaises.

 

L'artillerie allemande mobilise 1300 obusiers en tous genres.

 

Pendant neuf heures, sur un front de quinze kilomètres, elle déverse un feu roulant avec une intensité jamais encore connue.

 

Un total de deux millions d'obus ravagent la zone. C'est au point que, par exemple, la fameuse cote 304 va perdre 7 mètres de hauteur et ne plus culminer qu'à 297 mètres !

 

Au milieu de l'après-midi, un grand silence tombe sur le champ de bataille.

 

La bataille de Verdun

 

À 16h45, l'infanterie allemande monte à l'assaut des lignes françaises. Certains soldats sont équipés d'un lance-flammes. C'est la première fois qu'est employée cette arme terrible. Ainsi commence la première bataille de l'ère industrielle, avec du matériel en quantité et l'objectif d'exterminer l'adversaire.

 

Verdun, sur la Meuse, en Lorraine, est un camp retranché qui pénètre comme un coin dans les lignes allemandes. Une citadelle souterraine a été construite en 1625, sous Louis XIII, et modernisée à partir de 1887 en même temps que l'on érigeait les puissants forts de Douaumont et de Vaux.

 

À la veille de la Grande Guerre, la place fortifiée comporte plusieurs dizaines de forts reliés à la citadelle par des souterrains et des voies ferrées. Elle est réputée la meilleure d'Europe.

 

Mais, bien que Verdun ne fût relié à l'arrière que par une seule route, de Verdun à Bar-le-Duc, l'état-major français n'a pas cru utile d'y mettre des troupes en nombre suffisant, au grand désespoir du commandant de la région, le général Philippe Pétain.

 

Pire, les différents forts qui entourent Verdun ont été désarmés en août 1915, le général Joseph Joffre estimant que leurs canons seraient plus utiles aux troupes de campagne dans leurs offensives et en particulier celle qu'il prépare avec les Anglais sur la Somme...

Percer le front

 

La cote 304, l'une des positions les plus disputées de la bataille de VerdunC'est à Verdun que le chef d'état-major général allemand Erich von Falkenhayn (54 ans) a décidé de porter une offensive décisive. En cet endroit où le front forme un saillant, il voit la possibilité d'attaquer les retranchements français de trois côtés.

 

De ce fait, il bénéficie aussi, à la différence des Français, de nombreuses voies ferrées qui facilitent les approvisionnements en matériels et en hommes. Enfin, les manœuvres d'approche peuvent se dérouler dans une relative discrétion à l'abri du manteau forestier

 

Falkenhayn veut en finir avec une guerre de positions qui dure depuis la bataille de la Marne, dix-huit mois plus tôt.

 

D'après ses Mémoires, écrites après le conflit, il aurait projeté de « saigner l'armée française » par des bombardements intensifs. C'est aussi ce qu'il écrit dans une lettre d'intention adressée à l'empereur avant l'offensive.

 

Mais, d'après les témoignages du général von Mudra et du Kronprinz Guillaume de Prusse, fils de l'empereur Guillaume II, il semblerait que les Allemands aient seulement eu pour objectif de percer le front à Verdun en vue de prendre l'armée française à revers.

 

Informé par ses espions de la préparation par les Alliés d'une offensive sur la Somme, peut-être Falkenhayn a-t-il voulu les prendre de vitesse en attaquant un point mal défendu de la ligne de front ?

 

Rien ne dit d'ailleurs que la prise de Verdun, à plus de 230 km de Paris, eut changé le cours de la guerre...

 

Falkenhayn prépare son offensive dans le plus grand secret. Il fait creuser des tunnels en béton au plus près des tranchées françaises. À ses six divisions présentes sur le terrain, il en ajoute deux. Toutes sont placées sous le commandement du Kronprinz.

 

Les convois circulent de nuit par souci de discrétion avec des soldats, coiffés non plus du casque à pointe mais d'un nouveau casque d'acier (le fameux Stahlhelm).

 

Les services de renseignements français ont vent de ces préparatifs. Ils apprennent aussi que l'offensive allemande est programmée pour le 11 février. Mais comme trop souvent, ils ne sont pas pris au sérieux par l'état-major.

 

In extremis, quelques jours avant la date initialement prévue pour l'offensive, Joffre accepte d'envoyer quelques renforts à Verdun.

 

Les Français vont bénéficier d'une chance inouïe car une tempête de neige imprévue oblige les Allemands à différer leur offensive de dix jours. Les renforts sont à pied d'oeuvre le jour où elle se produit pour de bon...

Tenir !

 

Les poilus résistent héroïquement au premier choc, contre-attaquent et arrivent même à reprendre des tranchées aux Allemands, en dépit de la perte du fort de Douaumont, seulement gardé par 57 soldats.

 

Parmi les premières victimes figure le lieutenant-colonel Émile Driant (60 ans), écrivain, gendre du général Boulanger et député de Nancy. Les jours précédents, conscient de ce que tramait l'ennemi, il a adressé des suppliques à la Chambre des députés et au gouvernement pour leur demander de renforcer la place de Verdun. En vain. Il est tué au bois des Caures de même que 1 700 de ses 2 200 chasseurs.

 

Noël Édouard Marie Joseph, vicomte de Curières de Castelnau (24 décembre 1851, Saint-Affrique, Aveyron ; 19 mars 1944 ; Montastruc-la-Conseillère, Haute-Garonne)Le général vicomte Édouard de Castelnau (65 ans), adjoint de Joffre, bien plus compétent que celui-ci mais qui a le tort immense d'être monarchiste et catholique, se rend sur place le 24 février au matin et organise la riposte.

 

Il fait monter au front tous les renforts disponibles avec l'objectif de tenir coûte que coûte la rive droite de la Meuse, contre l'avis de plusieurs officiers du Grand Quartier Général (GQG) qui se seraient accommodés d'un abandon du saillant et d'un renforcement de la rive gauche.

 

Il a heureusement le soutien du gouvernement et du Président du Conseil Aristide Briand. Celui-ci est conscient que la perte de la citadelle n'aurait aucune incidence sur les opérations militaires mais il devine aussi l'impact désastreux qu'elle aurait sur le moral des citoyens.

 

Le lendemain, à sa demande, on va réveiller en pleine nuit le général Philippe Pétain (60 ans) dans une maison de passe parisienne où il prenait du bon temps pour l'amener à Chantilly, au GQG, où Joffre lui confie le commandement de la IIe Armée. 

 

Pétain se rend à Verdun mais, cloué au lit par une bronchite, il laisse à Castelnau le soin d'organiser la riposte et de renforcer la rive droite. Enfin rétabli, Pétain met en place une liaison avec Bar-le-Duc, à l'arrière. En 24 heures, 6 000 camions montent vers le front en empruntant cette « Voie sacrée » (selon le surnom donné par l'écrivain Maurice Barrès). L'assaut allemand est repoussé et la brèche colmatée.

 

Le 6 mars, les Allemands lancent une nouvelle attaque de grande ampleur à Mort-Homme, un hameau justement nommé, sur la rive gauche de la Meuse.

 

La bataille de Verdun de février à octobre 1916 (carte : Alain Houot, pour Herodote.net, 2016)« On les aura ! » écrit Pétain dans le célèbre ordre du jour du 10 avril... Le général, à défaut d'avoir les renforts qu'il réclame, obtient que ses troupes soient régulièrement renouvelées pour pallier à l'usure nerveuse et compenser les pertes. C'est ainsi que, par rotations successives (la « noria » ou le « tourniquet »), toute l'armée française va connaître l'enfer de Verdun !

 

En juin, 65 des 95 divisions sont déjà passées à Verdun.

 

Les unités qui montent vers le front croisent sur la « Voie sacrée » celles qu'elles vont remplacer ou ce qu'il en reste : « C'est plus une armée, c'est des cadavres ! », souffle un territorial à leur vue.

 

Les Allemands, quant à eux, choisissent au contraire de simplement combler les vides par des renforts...

 

Naissance du mythe Pétain

 

À Paris, le gouvernement d'Aristide Briand et les députés s'irritent de plus en plus du général Joffre, qui exerce une dictature de fait en gérant tout seul les opérations militaires sans en informer les élus. Ces derniers s'accommoderaient de cette « dictature » si elle s'avérait efficace mais c'est loin d'être le cas. Aussi préparent-ils l'opinion au départ du « vainqueur de la Marne ». Et pourquoi ne pas le remplacer par Pétain ?

 

C'est ainsi que, dès la deuxième quinzaine de mars 1916, la presse loue le « vainqueur de Verdun », économe du sang des soldats (« Le feu tue ! » a-t-il coutume de dire). Son ordre du jour du 10 avril (ci-dessous) va nourrir sa légende. Mais il tarde à obtenir des résultats et dès le 1er mai 1916, est remplacé par Robert Nivelle. L'échec de ce dernier au Chemin des Dames, l'année suivante, va faire oublier sa contribution à la victoire de Verdun et rendre à Pétain son panache...

 

IIe Armée

État-major

3e Bureau

 

Le 9 avril est une journée glorieuse pour nos armées ; les assauts furieux des armées du Kronprinz ont été partout brisés : fantassins, artilleurs, sapeurs, aviateurs de la IIe Armée ont rivalisé d'héroïsme.

Honneur à tous !

Les Allemands attaqueront sans doute encore, que chacun travaille et veille pour obtenir le même succès qu'hier !

Courage !... On les aura !...

 

Ph. Pétain

 

[ordre du jour N° 94 du 10 avril 1916]

 

La contre-offensive

 

Robert Nivelle (15 octobre 1856, Tulle ; 23 mars 1924, Paris)Le général Joseph Joffre, commandant en chef des armées françaises, s'irrite de ce que Pétain s'en tienne à une stratégie défensive par souci d'épargner la vie des soldats.

 

Il veut d'autre part donner la priorité à l'offensive de la Somme.

 

Il s'agace enfin de ce que la presse encense Pétain. Il éloigne donc celui-ci dès le 1er mai 1916 en lui confiant le commandement des armées du Centre et le remplace par le général Robert Nivelle, partisan résolu de l'offensive, quelles qu'en soient les difficultés face aux barbelés et à l'artillerie.

 

Au prix d'un bombardement incessant, les Allemands n'ont encore progressé que de 7 km en moyenne.

 

Blessés français dans le fort de Vaux, près de Verdun, en 1916

 

Le 24 mai, ils s'emparent de Mort-Homme et de la cote 304 cependant que la tentative du général Charles Mangin de leur reprendre le fort de Douaumont se solde par un échec sanglant.

 

Le fort de Vaux tombe à son tour aux mains des Allemands le 7 juin.

 

Les troupes du Kronprinz (le fils et héritier de l'empereur Guillaume II) passent à l'attaque le 21 juin et prennent les forts de Thiaumont et Fleury.

 

Le 22 juin apparaissent les terrifiantes bombes au phosgène, un gaz mortel en quelques secondes.

 

Le 11 juillet, les Allemands lancent une dernière offensive sur le fort de Souville.

 

La bataille de Verdun d'octobre à décembre 1916 (carte : Alain Houot, pour Herodote.net, 2016)Mais la situation se retourne lentement en leur défaveur. Le 1er juillet, l'offensive alliée sur la Somme soulage le front de Verdun. Nivelle peut lancer des contre-attaques à partir du 4 août.

 

Le 24 octobre, enfin, l'armée française entame une contre-offensive décisive.

 

Sous les ordres de Mangin, elle reprend le fort de Douaumont en quatre heures (dans ce fort, le 8 mai 1916, pendant l'occupation allemande, l'explosion accidentelle d'un dépôt de grenades avait tué 679 soldats ; à cet endroit s'élève aujourd'hui une chapelle du souvenir).

 

Le fort de Vaux est à son tour repris le 2 novembre.

 

Après dix mois d'enfer, la bataille de Verdun prend fin le 15 décembre 1916 sans qu'aucun camp ait gagné un pouce de terrain. L'avantage reste aux Français mais c'est au prix d'une terrible hécatombe. Verdun est le tournant de la Grande Guerre et, pour les poilus, le symbole de toutes ses horreurs.

 

Erich Georg Anton von Falkenhayn (11 septembre 1861, Burg Belchau ; 8 avril 1922, Potsdam)Verdun a fait une victime de choix en la personne d'Erich von Falkenhayn. Désavoué par l'empereur Guillaume II pour s'être entêté dans cette bataille sans véritable enjeu, il a été remplacé le 29 août 1916 par Paul von Hindenburg et Erich Ludendorff, les vainqueurs de Tannenberg.

 

Ces derniers, partisans d'une guerre totale, vont obtenir aussi la tête du chancelier Theobald von Bethmann Hollweg et soumettre la classe politique allemande à leurs vues.

 

Autre « victime », Joseph Joffre en personne ! Le président Raymond Poincaré et le Président du Conseil Aristide Briand obtiennent sa démission et le remplacent par Robert Nivelle, alors considéré comme le vainqueur de Verdun.

 

Pour éviter de heurter l'opinion publique, Poincaré élève Joffre à la dignité de maréchal de France, le 25 décembre 1916. C'est la première fois depuis 1870 que la République accorde un tel honneur à un militaire.

 

Le bilan humain de la bataille

 

Du côté français, le total des pertes (morts, blessés et disparus) est évalué à 379 000 et, du côté allemand, à 335 000. Cela fait de la bataille de Verdun la plus meurtrière des batailles de la Grande Guerre de 1914-1918 après l'offensive de la Somme.

 

Victimes de la bataille de Verdun : Voici un relevé des pertes françaises à Verdun, du 21 février au 15 décembre 1916, d'après le Service Historique des Armées (sous la cote 12 N 3) :

 

Tués : 61 269 (1925 officiers, 59 344 sous-officiers et hommes)

Disparus : 101 151 (1808 officiers, 99 343 sous-officiers et hommes)

Blessés : 216 337 (5 055 officiers, 211 282 sous-officiers et hommes)

Total : 378 757 morts, disparus ou blessés.

 

D'après Christophe Simonin, de l'Association 1914-1918 et de l'Association nationale du souvenir de la bataille de Verdun.

 

À ces pertes humaines s'ajoute la destruction de neuf villages, jamais reconstruits... Il vaut la peine de lire Les croix de bois de Roland Dorgelès pour voir combien la bataille de Verdun a marqué les esprits. On peut aussi visiter l'ossuaire monumental de Douaumont, en forme de croix, avec un obus pointé vers le ciel ! Il conserve les restes d'environ 150 000 combattants non identifiés.

 

Verdun fut bien une victoire française. À preuve ce qu'en dit le Kronprinz (fils et héritier de l'empereur allemand) dans ses Mémoires : « Pour la première fois, j'eus conscience de ce que c'était que perdre une bataille. Doute de soi-même, sentiments amers, jugements injustes contre autrui se heurtaient dans mon cœur et pesaient lourd dans mon esprit. Je le reconnais ouvertement, il me fallut quelque temps pour reprendre mon sang-froid et pour retrouver une foi solide ».

André Larané (Herodote.net)

 

 

17:06 Publié dans HISTOIRE | Lien permanent | Commentaires (0)

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