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04/10/2016

SATIN ROUGE

Satin Rouge 
Jean Baptiste De Groodt

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8h30. Le jour se lève sur la lagune. Claire remonte le rideau de sa cabine pour profiter de l’approche vers la gare Santa Lucia. Dans moins d’une heure elle sera dans les rues de Venise.
Elle sort l’invitation de son sac, pour se convaincre à nouveau qu’elle a dit oui à Jean-Baptiste.
«l’Hotel Carlton on The Grand Canal vous invite à son grand bal Carnavalentin ».

Ils ne se connaissent pas, ou presque. De rendez vous professionnels en confessions de plus en plus intimes lors de déjeuners, ils se sont approchés, frôlés. Depuis un an, ils correspondent par écrit, sans se voir, sans se parler. Claire vit en région parisienne, Jean-Baptiste a déménagé à La Rochelle il y a quatorze mois.
Ils ont fait connaissance de la façon la plus banale qui soit : Claire est chef de Pub pour une petite agence de communication dans le 8ème arrondissement, Jean-Baptiste directeur de projet pour la Voilerie Rochelaise, un fabricant de voiles et accastillage pour le nautisme de compétition.

Alors que le train ralentit pour entrer en gare Santa Lucia et déverser son flot de touristes, Claire se remémore leur première entrevue : deux ans auparavant, dans les locaux de l’agence, pour présenter le premier rush d’un film pour le lancement d’une nouvelle grand-voile en composite de conception révolutionnaire, Jean Baptiste faisait partie de l’équipe de direction qui supervisait la réalisation. Il était simplement vêtu d’un jean, d’une chemise blanche. Claire ne l’aurait probablement pas spécialement remarqué, s’il n’avait eu une énorme tache sur sa chemise. Deux mois plus tard ils déjeunaient ensemble, simplement. Attirés l’un par l’autre, cela ne faisait aucun doute, ce n’est que la veille de son départ, après un dernier verre à la sortie du bureau qu’il l’avait enlacée, pour un baiser, un simple baiser sur un bord de trottoir près de Saint Augustin. Il était alors en couple, elle aussi.

Depuis, ils ne se sont pas revus, leur relation devenant uniquement épistolaire, et passant de lieux communs à de douces confidences. Un soir, elle reçut un sms de Jean-Baptiste : « J’ai une idée, retrouvons-nous à Venise, en costumes, dans la folie du carnaval ». Surprise, Claire s’était demandée si elle avait envie que leurs retrouvailles prennent cette tournure. Jean-Baptiste a pris l’initiative : « Il parait que c’est vraiment fabuleux. Je m’occupe des réservations ».
Claire surprend son reflet dans la vitre du train : elle sourit au souvenir de ce baiser. Il l’avait enlacée doucement. Elle avait senti la chaleur de son corps, la douceur de sa peau. Furtivement. Une odeur aussi. Douce et sensuelle.

Elle reçut par courrier billets de train et réservations pour l’hôtel et le grand bal. Mais elle tenait alors à maitriser les retrouvailles. Claire réserva une chambre à l’hôtel Marconi, près du Rialto. Elle n’en dit rien à Jean-Baptiste. « Garder mon indépendance et pouvoir m’éclipser si besoin ».

Elle vérifie à nouveau : les codes de réservation de la chambre sont bien dans son sac. Avec son plan de Venise. Chambre 141, Hotel Marconi, Riva del Vin. A une encablure du Carlton, mais combien de canaux à traverser ? Peu importe, elle savoure déjà ses flâneries à venir à travers la sérénissime.
« Comment nous retrouverons-nous ? Nous reconnaitrons-nous, costumés ? » avait-elle demandé à Jean-Baptiste. « Je suis certain que nous saurons nous retrouver». Elle s’était contentée de cette réponse énigmatique.
Le train s’immobilise enfin. Claire prend son sac et descend le cœur léger, impatiente déjà de revêtir sa tenue d’apparat et de commencer le jeu. Comment se reconnaitront-ils ?
Elle sort de la gare. Et de l’autre côté du canal, l’Hotel Carlton on The Grand Canal s’élève face à elle. Quelques tables rondes nappées de blanc, une façade aux tons d’ocre jaune, pas de bateau amarré aux palines en cette heure matinale. « A tout à l’heure, l’hôtel » dit Claire à haute voix. Elle longe le canal par la gauche, traverse le canal. Elle croise les vénitiens en sens inverse, qui partent à l’assaut de leur train matinal. Claire est subjuguée par leur extrême élégance : hommes et femmes sont d’une classe absolue et sensuelle.
En moins d’un quart d’heure, elle atteint l’Hôtel Marconi où elle pourra se préparer en toute quiétude, sans la crainte d’être reconnue avant l’heure, à l’intersection de deux couloirs, à la réception, dans l’escalier. Jean-Baptiste lui a réservé une chambre au Carlton. « Ta tenue sera prête, à ta disposition, sur le lit. Une robe de satin rouge. ».
C’est trop facile avait aussitôt pensé Claire : tu vas connaitre ma tenue, mais je devrais te chercher ? Il n’en est pas question. Cependant, tu as raison Jean-Baptiste : ma tenue est prête, à ma disposition, sur le lit. Mais de mon hôtel. Tu devras me trouver, comme je devrai te trouver également.
Ils se sont donné rendez vous à 20h30. L’invitation précisait : « DRESS CODE : Déguisement de Carnaval indispensable. Portez un cœur avec vous ! Start Time : 19h30 ».
Claire a aussi confié à son agence de voyage la charge de lui trouver la robe de circonstance. Elle a juste précisé la couleur : or.
Elle découvre son hôtel en même temps que la splendeur du Rialto. Comme beaucoup de bâtiments vénitiens a-t-elle remarqué en traversant ponts et canaux, derrière une façade sans âme, c’est une symphonie de marbres de toutes les couleurs, de dorures, de stucs et de sculptures qui l’accueille dans le hall.
Elle monte dans sa chambre et s’émerveille en découvrant la robe qu’elle portera ce soir : lumineuse et dorée. Elle ne peut réprimer un fou rire et se pare du masque assorti : elle est méconnaissable.
Comment nous reconnaitrons-nous ? Claire a tout de suite imaginé que des yeux, aussi maquillés soient ils derrière un masque, ne pourraient lui mentir longtemps. Et c’est sûre d’elle et impatiente de démasquer Jean-Baptiste qu’elle quitte le Marconi pour flâner à travers les ruelles tortueuses de Venise jusqu’au soir.

19h30. Claire est douchée, maquillée, parée, parfumée. Samsara ne la quitte jamais. Prête donc. Encore une heure à attendre.
Attendre ? Mais pourquoi ? Il a fixé les règles ; elle ne s’est pas engagée à les respecter. Elle va prendre la main. Le bal ouvre bien à 19h30, non ? « Start Time : 19h30 » dit l’invitation.
Le pied hésitant et le cœur battant, elle sort de l’hôtel pour découvrir une Venise métamorphosée : la nuit est tombée tandis qu’elle se préparait, et les lumières de la ville se sont allumées en même temps que les vêtements multicolores. Les masques et robes rivalisent d’audace et de grandeur. Elle sent cette foule à l’aise dans son habit de carnaval.
19h45, elle franchit le seuil de l’Hôtel Carlton.
« Donnez-moi votre cœur » lui demande un personnage loufoque en tenue de la commedia dell’arte, en français derrière un accent italien chantant. Claire se trouble. Pourquoi lui parle-t-il français ? Et son masque ? Et sa robe ? Elle est si prévisible que cela ? Elle présente alors le cœur qu’elle avait préparé à Paris, elle recevra en échange un cœur vénitien au moment de partir.
Pourquoi me parle-t-il en français ? Elle se sentait forte et en sécurité derrière son masque, mais en une phrase, cet italien a ébréché ses certitudes. Et si Jean-Baptiste maitrisait la partie depuis le début ? Un sentiment étrange la parcourt alors. Une crainte mêlée d’excitation contenue. Elle est venue chercher des sensations. Elle devine qu’elle en trouvera, mais peut être pas celles pour lesquelles elle est montée dans le train hier soir.
Pendant tout le repas, elle cherche à capter le regard des hommes, persuadée que là se tient la clé de sa quête : lors de leurs différents repas, leurs plus belles confidences s’étaient faites les yeux dans les yeux. Elle est sûre de reconnaitre Jean-Baptiste du premier regard. De son côté, elle s’est promise de demeurer silencieuse, trop certaine de pouvoir être trahie par les intonations de sa voix reconnaissable.
Comment nous reconnaitrons-nous ? Elle mesure mieux la difficulté qui l’attend en entrant dans la grande salle de bal où la musique et la danse battent déjà leur plein. La lumière relativement tamisée ne fait qu’accroitre l’anonymat des hommes cachés derrière leurs masques. Les corps se frôlent et s’esquivent, s’enlacent et se fuient. Claire danse sans discontinuer depuis la fin du repas. De bras en bras, jamais un seul regard ne lui parle. Celui-ci semble trop grand, celui là trop petit. Ce dernier est italien, celui-ci bien trop vulgaire.
1h00 du matin. La douce euphorie qui l’anime depuis son départ de Paris s’étiole petit à petit, tant lui semble vaine sa recherche de Jean-Baptiste. Quelle présomptueuse tu es se dit-elle. Si elle avait joué le jeu et revêtu la robe choisie par Jean-Baptiste...
La foule se fait plus dense dans le bal. Les effets de l’alcool et de la danse se font sentir. La fête se débride. Claire se laisse chavirer au gré de ses cavaliers. D’hommes, de femmes. D’inconnus assurément. Elle perd pied.
Afin de retrouver le cours de sa pensée, elle se dirige vers le bar, tant bien que mal, collée de toute part par les couples de danseurs.
Une main l’agrippe alors par le coude. Un homme l’attire soudainement, l’emmène et ils traversent la salle. Il avance d’un pas sûr, pousse une porte, traverse un long couloir entre des colonnes de marbre vert. Il ouvre une autre porte et précède Claire dans un escalier faiblement éclairé de lumignons rouges. Deux étages. Une autre porte. Un autre couloir. Claire se laisse guider par l’inconnu. Qui est-il ? Peu lui importe.
Enfin un numéro sur une porte. 223. Et une chambre. Les mêmes lumignons rouges. Les manières de l’homme sont directes mais pas violentes. Il plaque Claire contre le mur. Elle se laisse faire, envahie de tous les sentiments qui l’ont traversée depuis Paris : l’excitation, la crainte, la joie, la peur, l’envie, l’ivresse.
Leurs masques ne leur permettent pas un baiser. Muette, rester muette. Ne pas se découvrir. Claire essaye de garder le contrôle sur ses sens, mais le désir est trop fort. Petit à petit, elle s’abandonne à cet inconnu qui sait si bien jouer avec son corps. Elle n’attend plus Jean-Baptiste depuis longtemps, usée de l’avoir trop mal cherché.
Dans la douceur suave de cette chambre mal éclairée, elle se laisse envahir de plaisir, ne gardant plus pour seul habit que son masque.
Quand elle se réveille, Claire voit le jour poindre derrière les persiennes. Qui est-il ? Qui est ce bel amant qui a sublimé sa nuit ? Elle le cherche. Il n’est pas couché à ses côtés. Pourtant elle entend du bruit. Elle n’est pas seule. Où est-il, qui est-il ? Elle parcourt la pièce du regard. Un rai de lumière est visible sous une porte qui doit être celle de la salle de bain. Tendant l’oreille, elle entend couler une douche. Elle continue à inspecter cette chambre, les murs rococos couverts de volutes dorées et d’angelots, le sol d’une épaisse moquette.
Et soudain le choc. Claire s’enfonce dans le lit, son cœur s’emballe. Elle sent une subite tension dans son crâne, puis dans tout son corps qui se raidit.
Là, négligemment posé sur le sol, à un mètre du lit : une robe de bal étincelante. En satin rouge.
L’impensable serait-il advenu ? Claire se lève d’un pied mal assuré, les tempes battant à tout rompre. Elle s’arrête après trois pas, réalisant qu’elle est totalement nue. Le bruit de la douche s’arrête. Prise d’une soudaine pudeur, elle ramasse la robe de satin rouge qu’elle porte devant elle pour protéger son corps du regard de l’homme qu’elle va découvrir en ouvrant la porte de la salle de bain. Encore un pas. La main sur la poignée, elle hésite : « et pourquoi je ne pars pas, maintenant ? ». Mais elle veut savoir. Elle ouvre la porte. Et une onde électrique lui transperce le ventre. Jean-Baptiste. Il a gagné la partie. Il tourne la tête et lui sourit. Elle le trouve très beau.
« Comment as-tu fait ? Je n’avais pas la robe de satin rouge
- J’avais en tête, depuis quatorze mois, un guide infaillible,
- ...raconte...
- La tentation de ton parfum. »
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16:54 Publié dans LETTRES | Lien permanent | Commentaires (0)

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