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31/03/2017

PÉDOPHILIE DANS L'EGLISE

Pédophilie dans l’Eglise : Les bonnes questions que pose Cash investigation

(à consulter : http://pluzz.francetv.fr/videos/cash_investigation_,155101717.html)

L’émission Cash investigation et le site Médiapart diffusent une longue enquête sur les crimes de pédophilie dans l’Église. Un travail de vérité indispensable, qui ne doit pas négliger les avancées dans la lutte engagée contre ce drame.
À propos de l'articleLes agressions sexuelles sur mineur sont malheureusement une blessure profonde dans notre société, qu’elles sévissent au cœur des familles, dans l’école, ou même dans l’Église. Surtout dans l’Église, dont on attend l’inconditionnelle protection de l’enfant, du plus fragile. Les enquêtes montrent que la « tolérance zéro »  affichée par le pape et l’institution ecclésiale ne suffit pas à régler des années de négligence, voire de complicité. L’occasion de faire le point sur ce qui — malgré tout — a déjà été fait, et sur ce qu’il reste à faire. 
À lire aussi sur notre site : "Que faire des prêtres pédophiles?"

FAUX. Une organisation internationale protège les pédophiles
Bien sûr, l’Église catholique est hiérarchique et universelle. Ce qui donne tout son poids à la parole du pape lorsqu’il dénonce avec vigueur les agressions sexuelles et annonce la « tolérance zéro ». Mais  contrairement à l’approche de Cash investigation, l’Eglise n’est pas une multinationale pyramidale. Sauf à être démis par le pape, les évêques sont seuls maîtres de leur diocèse, tout comme les supérieurs vis-à-vis  de leurs congrégations religieuses. Et c’est bien là le problème : cette autonomie peut laisser perdurer selon les lieux et les communautés les vieux travers de négligence et de dissimulation.


VRAI ET FAUX. L'Église n'a pas pris la mesure du fléau
C’est vrai, et la longue enquête menée par Cash investigation et Médiapart le montre, il y a encore des prêtres pédophiles en place, qu’ils aient été condamnés ou qu’ils reconnaissent (notamment en caméra cachée) leur culpabilité.
Mais il est faux d’affirmer que l’Eglise de France ne fait rien : Depuis six ans, l’Église a signalé 137 affaires à la justice, 27 prêtres sont mis en examen, 9 se trouvent en prison, selon les dernier chiffres communiqués par la Conférence des évêques en janvier 2017.


VRAI et FAUX. Les évêques protègent les pédophiles
Le documentaire diffusé par France 2 est assez éloquent sur la question. Certains évêques peinent à prendre les mesures pourtant décidées en assemblée plénière à Lourdes et inscrites dans une plaquette diffusée depuis 2002 : « Lorsque quelqu’un a connaissance d’atteintes sexuelles sur des mineurs de moins de 15 ans, il doit en informer la justice. La dénonciation s’impose ». Manifestement, les histoires anciennes ne sont pas traitées systématiquement, et l’apurement du « passif » est encore à faire dans bien des cas, rendu aussi parfois compliqué par le refus ou la difficulté pour les victimes de porter plainte.


Certains évêques peinent à prendre les mesures pourtant décidées en assemblée plénière à Lourdes et inscrites dans une plaquette diffusée depuis 2002

Mais considérer que l’Église protège les agresseurs est aujourd’hui largement erroné. En février dernier, Mgr Dominique Lebrun, archevêque de Rouen, annonçait la suspension d’un prêtre mis en examen pour des faits de pédophilie. Mgr Emmanuel Delmas, évêque d’Angers, invitait les éventuelles victimes d’un prêtre aujourd’hui décédé à se manifester pour que leur parole soit entendue. En région parisienne, un jeune prêtre contre qui une jeune fille de 17 ans portait plainte pour agression sexuelle a été immédiatement suspendu de ses fonctions avant même que la justice soit saisie. La « tolérance zéro » semble enfin entrer en vigueur.


... Mais considérer que l’Église protège les agresseurs est aujourd’hui largement erroné

VRAI. L’Église a du mal à communiquer
L’enquête de Cash investigation cherche — selon les principes de l’émission — à dénoncer les dysfonctionnements, et « oublie » ce que l’Église a déjà fait. Certainement désorientés par les méthodes spectaculaires et le style incisif d’Elise Lucet, les représentants de l’Eglise ont eu du mal à exprimer clairement cet engagement contre la pédophilie, jusqu’à refuser de participer à la table ronde diffusée après le long reportage. Certes, le sujet douloureux et complexe aurait mérité un dialogue plus ouvert avec les institutions ecclésiales ou les spécialistes de ce sujet, qu’ils soient théologiens, psychiatres, sociologues, etc. Mais être absent du débat est une occasion manquée de prendre la parole et réaffirmer l’engagement ferme contre la pédophilie.


Certainement désorientés par les méthodes spectaculaires et le style incisif d’Elise Lucet, les représentants de l’Eglise ont eu du mal à exprimer clairement cet engagement contre la pédophilie

VRAI. La France est moins touchée que d’autre pays
Les chiffres de prêtres pédophiles sont vertigineux : 5% du clergé aux Etats-Unis, 7% en Australie… L’enquête évoque seulement 0,5% des prêtres français coupables de tels actes. Peut-être, comme le suggèrent les journalistes de Médiapart, cette estimation est-elle inférieure à la réalité. Mais il y a des éléments objectifs qui permettent d’affirmer que l’Eglise de France est moins touchée par ce fléau. Tout d’abord, dès 2000, l’épiscopat a pris en compte ce drame, même s’il a été traité timidement dans les premières années. Ensuite, le nombre élevé de laïcs engagés dans la vie paroissiale réduit les « situations à risque ». Enfin, dans une France sécularisée, il y a moins de pensionnats ou d'établissements, de « patronages » et d'activités diverses tenus directement par des prêtres et religieux, cadre dans lequel des agresseurs ont malheureusement sévi trop souvent.
À lire aussi sur notre site : "Pédophilie : Comment protéger nos enfants?"

VRAI et FAUX. Les victimes ne sont pas accueillies
L’accueil des victimes – même pour des faits très anciens – est le point névralgique de la lutte contre la pédophilie. Longtemps oubliées, les victimes peuvent désormais s’adresser aux cellules d’écoute qui se mettent progressivement en place dans les diocèses. Que les évêques puissent recevoir et écouter les victimes est une étape importante pour aider à la reconstruction de la personne, ce qui ne semble pas encore suffisamment fréquent : les victimes le regrettent et en ont besoin.  Là encore, l’épiscopat, dans sa diversité, prend petit à petit conscience de cette responsabilité. Reste que c’est en premier lieu la justice qui doit intervenir : la victime et aussi toute personne ayant connaissance d’un fait d’agression sexuelle doit prendre contact avec le procureur de la République. (voir les conseils de Pèlerin : « Comment protéger nos enfants »).

SOURCE : PÈLERIN

17:18 Publié dans DIVERS | Lien permanent | Commentaires (0)

INA COMPIL

                                                     INA COMPIL

30/03/2017

MARIE COLLINS


Marie Collins : "L’enjeu essentiel, c’est la souffrance des victimes de pédophilie"

 

 

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Marie COLLINS

 

 

En jetant une lumière crue sur les défaillances de l’Église de France dans le suivi des prêtres pédophiles, l’émission Cash Investigation, diffusée le 21 mars sur France 2, a fait l’effet d’un électrochoc. Pèlerin a souhaité élargir le débat en rencontrant l’Irlandaise Marie Collins, une ancienne victime. Un témoignage lucide et éclairant.

Pourquoi avoir quitté la Commission pontificale pour la protection des mineurs, le 1er mars ?
J’ai siégé trois ans dans cette commission voulue par le pape François. Dès le début, nous avons été confrontés à des résistances importantes de la part de la curie (gouvernement du Vatican, NDLR), notamment de la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF). Son préfet, le cardinal Gerhard Müller, a maintes fois refusé de coopérer.
Par exemple, alors que le pape avait souhaité la création d’un tribunal spécial pour que les évêques ayant couvert certaines affaires rendent enfin des comptes, le cardinal a prétendu que ce n’était pas nécessaire car les institutions adéquates existaient déjà ! Si c’était vrai, on se demande quelles décisions elles ont prises à l’encontre des intéressés… La CDF a également refusé de nous montrer les recommandations envoyées aux évêques en matière de protection des enfants, souvent différentes pour chaque pays, et que nous aurions aimé unifier pour qu’elles soient mieux appliquées. Constatant que nous étions empêchés de travailler, j’ai préféré partir.

En bref
Marie Collins s'est investie sans compter au sein de la Commission pontificale pour la protection des mineurs, mise en place par le pape François en mars 2014. Si sa démission récente constitue un signal d'alarme, cette femme de conviction souligne aussi les progrès réalisés par l'Église catholique dans la lutte contre la pédophilie, notamment en Irlande, son pays d'origine.

Qu’en pense le pape ?
Je n’en sais rien. En trois ans, nous n’avons jamais réussi à obtenir un rendez-vous avec lui. C’est étrange, tout de même. Heureusement, il a écrit, en juin 2016, une lettre apostolique en forme de motu proprio, intitulée « Comme une mère aimante ».
(...)
À la lumière de votre expérience, quel conseil donnez-vous aux victimes ?
Le silence constitue la pire réponse. Non seulement parce qu’il retarde cette prise de conscience et la guérison possible de la victime. Mais aussi parce qu’il permet au prédateur de continuer de nuire. Un conseil : mieux vaut aller directement voir la police plutôt que de s’adresser à l’évêque.


Le silence constitue la pire réponse et retarde la guérison de la victime

Trop souvent, par le passé, celui-ci a seulement cherché à imposer le silence. Cela est d’autant plus facile que la victime, paradoxalement, se sent coupable de ce qui lui est arrivé.
(...)
La situation a-t-elle changé en Irlande ?
Complètement. Les leçons ont été tirées. Par exemple, un prêtre soupçonné de tels agissements doit quitter son ministère immédiatement, dans l’attente de la conclusion de l’enquête. Une sage précaution. Cependant, à cause de ces affaires et d’autres scandales survenus dans des orphelinats notamment, l’Église catholique a perdu énormément de son influence et de son autorité sur la société irlandaise.

(...)

Retrouvez notre interview complète dans le numéro 7009 de Pèlerin du jeudi 30 mars 2017.

 

18:22 Publié dans DIVERS | Lien permanent | Commentaires (0)

29/03/2017

SAINT-AIMÉ

 

Saint-Aimé 

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Mathieu Kissa

Saint-Aimé est un petit bourg de trois bons milliers d’habitants, sympathique et accueillant, au carrefour de deux routes départementales.
Loin de la mer, loin de la montagne, loin des touristes, ce n’est pourtant pas un village isolé, ni arriéré. Pas de problème d’internet et ça capte bien. Les vacanciers qui vont loin vers la mer, ou loin vers la montagne, peuvent faire étape le midi au café-brasserie du Chien qui boie (le a est effacé), le soir à l’hôtel du Coup de Fusil (rendez-vous des chasseurs).
Mais ça reste la campagne... pas de pollution décelable, un paysage presque intact, c’est calme... les jeunes partent. Il y eut bien quelques tentatives de certains élus pour faire entrer la commune dans la modernité. Mais curieusement rien ne s’est fait, ni centre commercial, ni zone artisanale, à peine un malheureux rond-point (quand même !).

Alex venait à Saint-Aimé tous les étés, passer quelques semaines chez Pierre et Simone Sagard, des cousins éloignés de ses parents. Il restait deux semaines sur la Côte d’Azur avec ces derniers, qui possédaient un appartement en bord de mer ; puis, chaque année depuis cinq ans, il venait à Saint-Aimé. Il aurait pourtant pu s’offrir des vacances plus brillantes, ses parents en avaient les moyens, et lui-même avait un petit boulot pendant l’année scolaire. Il avait vingt-et-un ans, il suivait des études de mathématiques.
Seulement, à Saint-Aimé, il y avait la petite-cousine, Sophie... Et chaque année les beaux projets de vacances, aventureuses ou fastueuses, se brisaient sur Sophie. Et chaque année c’est le cœur battant qu’il reprenait la route de Saint-Aimé et de la ferme des cousins Sagard.
Sophie avait dix-neuf ans, aidait ses parents à la ferme et rêvait de partir à la ville. Là-bas, c’est sûr, elle serait plus libre, comme son cousin Alex...
Enfants, ils s’étaient vus souvent, pendant les vacances. Puis ils s’étaient perdus de vue pendant plusieurs années. Et c’étaient deux adolescents boutonneux et gauches qui s’étaient retrouvés, intimidés de ne pas reconnaître le compagnon de jeux de naguère. Mais très vite ils redevinrent amis, se firent des confidences, puis, les vacances finies, s’écrivirent régulièrement. Au fil des ans ils se sentirent plus proches.
Cette année, ils étaient tombés dans les bras l’un de l’autre à l’arrivée d’Alex et passaient leur temps à sillonner la campagne environnante à allure d’amoureux en vélo.

Ils étaient trop occupés d’eux-mêmes pour prêter attention à l’émoi qui agitait Saint Aimé et les bourgs alentour cet été-là. Précédée d’une rumeur qui s’était enflée rapidement, la nouvelle avait claqué comme un coup de tonnerre en début d’année : le maire avait obtenu le concours du conseil général et du conseil régional, pour son projet de parc d’attractions et de loisirs – « de dimension internationale ! » – sur la commune de Saint-Aimé... La population était divisée en deux camps. Les pour : ils espéraient tirer avantage d’un afflux de touristes, pour eux-mêmes (les plus nombreux) ou pour l’ensemble du canton (il y en avait quelques-uns). Les contre : tous les enracinés dans leur terre, habitués au calme et à l’harmonie de leur pays, et quelques écolos idéalistes, souvent pas natifs de Saint Aimé.
Le maire rêvait du prestige qu’il gagnerait dans le département, voire plus loin, en cas de réussite du projet. Le conseil municipal était partagé, moitié-moitié. Les mauvaises langues prétendaient que l’affaire avait été montée par Lachaume, puissant entrepreneur du chef-lieu, qui se battait depuis des années pour s’assurer une stature nationale. À cela, les pour avaient rétorqué que l’attribution du marché se ferait dans les règles, après l’enquête d’utilité publique. Lachaume avait obtenu le marché.
Le soir, à la table des Sagard, comme à celle de toutes les familles du bourg, la discussion revenait souvent sur le parc de loisirs. Les Sagard, ils étaient plutôt contre : Pierre se plaignait souvent de son gros travail et de son petit revenu, mais pour rien au monde il n’aurait renoncé à sa terre, et ne concevait pas de voir sa campagne abîmée, détruite en quelques semaines. Une mesure d’expropriation frappait l’un de ses champs, et ça le mettait en fureur, malgré la garantie d’une généreuse indemnisation. Lorsque Sophie ou l’un de ses deux frères plus jeunes se risquaient à émettre l’idée que peut-être ce projet leur permettrait de travailler au pays, Pierre se fâchait tout rouge et criait que ses fils reprendraient sa ferme et qu’il ferait bon voir que sa fille se vende aux marchands pourris de la ville et aux touristes, affublés d’épithètes divers et variés selon l’humeur et le jour.
Sophie sentait alors le feu de la révolte couver en elle. Ne voyait-il pas, ce père qu’elle aimait pourtant, qu’elle le quitterait pour aller à la ville si les choses ne bougeaient pas ici ?

Un soir, Simone dit qu’on parlait dans le bourg d’un accident survenu à un arpenteur qui travaillait à la préparation du chantier. Il s’était cassé une jambe dans un chemin creux. Tout le monde avait vaguement entendu parler de cette histoire, sauf Alex et Sophie, qui avaient passé la journée à la campagne et n’avaient pas mis les pieds au village.
— Je me demande bien comment il a fait, ce couillon, pour se casser une patte à cet endroit-là ! ricanait Pierre sans lever le nez de sa soupe.
— C’est vrai, renchérissait Simone, à la rigueur se tordre la cheville, c’est plein de cailloux et d’ornières dans ce chemin, mais se casser une jambe, c’est incroyable !
— Ces gens de la ville, c’est tous des empotés, il a dû se prendre les crayons dans les pieds de son appareil, ajouta Pierre en rigolant, imité par ses deux fils, puis toute la tablée.
— Et vous savez pas ce qu’il est allé raconter aux pompiers ? s’exclama Rémi, le frère cadet de Sophie... Qu’une grosse branche d’arbre lui était tombée dessus !
Et les rires de se déchaîner autour de la table. Il avait fait une chaleur à crever toute la journée, pas un poil de vent, et ce rigolo qui voyait des branches tomber toutes seules...
Alex s’arrêta de rire avant les autres. Ils y étaient passés en fin de journée, Sophie et lui, dans ce chemin, après l’accident de l’arpenteur, poussant leurs vélos à la main. Et il la revoyait parfaitement, cette branche, en travers du passage, fraichement arrachée d’un ormeau qui mourait à droite du chemin. Ils avaient dû soulever leurs bicyclettes pour franchir l’obstacle.

L’affaire fut rapidement oubliée. Les travaux d’été aux champs occupaient une bonne partie des gens, d’autres étaient partis en vacances. Pendant ce temps Gilbert Lachaume, patron de l’entreprise du même nom, avait décidé de garder ses bureaux ouverts, pour préparer les travaux qui devaient commencer dès la rentrée. Ingénieurs, géomètres, métreurs, inspecteurs de tous poils quadrillaient quotidiennement le territoire communal.
« On n’est plus chez soi, je l’avais bien dit ! » marmonnait le père Ducret en poussant une brouette de petit bois dans le bas de la rue des Fossés. Une camionnette Lachaume venait de l’obliger à serrer à droite, lui qui, à jeun, tenait le milieu de la rue avec sa brouette depuis cinquante ans.
Nos deux amoureux croisaient à tout instant, dans les recoins les plus reculés, des hommes pressés, pas souriants, malpolis. Ils en vinrent à se demander où ils pourraient se réfugier l’année prochaine, quand ce parc de malheur aurait dévoré leurs sentiers préférés, leurs caches secrètes au cœur de fourrés rafraîchissants.
Leurs vagabondages les menèrent de plus en plus souvent dans une petite clairière tapissée d’un épais herbage, entourée de hauts arbres vénérables. Ils n’avaient jamais rencontré d’intrus dans ce coin qu’ils trouvaient délicieux. Ils s’allongeaient l’un contre l’autre dans l’herbe douce et fraîche, à contempler le ciel d’azur, un léger nuage blanc qui passe là-haut, et le lointain feuillage des arbres qu’on a pourtant l’impression de pouvoir toucher en tendant le bras.
Leurs conversations étaient faites de niaiseries, de rires, de petites chamailleries qu’un baiser terminait, et de silences... Il arrivait, rarement, qu’ils parlent d’autre chose que d’eux-mêmes. Un jour, Sophie demanda à Alex :
— Tu crois que les arbres seront toujours là, l’année prochaine ?
— Ça m’étonnerait, répondit-il avec une moue attristée. Il y aura plutôt un train fantôme, ou un vaisseau de la mort, ou alors un parking. En tout cas ça fera du bois pour l’hiver...
Sophie soupira :
— À tout prendre, je préférerais un manège pour les petits, des chevaux de bois, avec à côté un marchand de glaces et une baraque à frites !
— Mais c’est complètement dépassé, voyons... Même les enfants trouvent ça ringard ! répliqua Alex, amer.
Elle tenta de le réconforter de son mieux, faisant des projets d’avenir à deux, mais elle-même, sentant la fin des vacances approcher, se sentait le cœur un peu lourd.
Toutefois elle était belle, ils étaient amoureux, elle sut trouver les mots et les gestes qu’il fallait pour dérider son compagnon. Quelques minutes plus tard, ils étaient bien trop occupés l’un de l’autre pour prêter attention aux grincements des hauts arbres qui les entouraient, agités par un vent venu de nulle part.

Le soir, au dîner, on parla d’un nouvel incident, arrivé dans la journée à un technicien de l’entreprise Lachaume. Rémi avait été l’un des premiers à lui venir en aide, et il avait vu la voiture :
— Le toit défoncé au milieu, jusqu’aux portières, avec une branche comme ça, énorme, tombée dessus ! Incroyable... L‘arbre avait pourtant l’air sain...
Et Rémi de continuer, après quelques cuillères de potages :
— Et vous savez pas ce qu’il nous a dit, le gars ? Que le chêne s’était mis à faire un raffut du diable, les branches bougeaient dans tous les sens, craquaient, tant et si bien qu’il en est tombée une !
— C’est la chaleur qui a dû lui taper sur la carafe, affirma Pierre. Il n’y avait pas un souffle d’air, les arbres s’agitent pas comme ça tout seuls...
On rit moins que la première fois. On l’avait quand même vue, cette branche qui avait aplati la voiture du géomètre. Une chance qu’il n’ait pas été dedans. Simone, qui parlait peu d’habitude, fit remarquer qu’on entendait des bruits bizarres la nuit dans les bois alentour, depuis quelque temps. Et comme les hommes commençaient à s’esclaffer, elle s’insurgea :
— Mais je ne suis pas la seule à l’avoir entendu, je pourrais vous nommer bien des gens qui disent comme moi ! Et elle poursuivit gravement : Qui sait si la forêt ne se défend pas contre les misères qu’on lui prépare...
Les hommes voulurent se moquer d’elle, mais leurs sarcasmes n’ébranlèrent pas Simone.

La semaine suivante, il ne se passa pas une journée sans qu’un incident du même genre ne se produisît. Plusieurs personnes furent blessées, et pas seulement des techniciens ou des ouvriers de Lachaume, mais aussi un touriste qui prenait des photos dans les bois, et un employé municipal qui débroussaillait un fourré.
Tous paraissaient choqués par leur mésaventure. Les témoignages concordaient : l’impression soudaine d’une menace indéfinissable mais terriblement angoissante, puis, très vite, l’accident brutal, dans un vacarme assourdissant. Toutes les victimes prétendaient avoir été agressées, mais par qui ?
Personne ne riait plus à Saint-Aimé. Bien sûr, ici comme ailleurs, on n’est pas superstitieux. On ne croit plus depuis longtemps aux sorcières jeteuses de sorts. N’empêche ! Quand personne n’est capable de donner une explication rationnelle, qu’est-ce qui reste ? Car enfin, il en faut bien, une explication, sinon c’est encore pire... Alors des rumeurs commencèrent à circuler : unetelle avait un don pour guérir les aphtes, ne saurait-elle pas aussi jeter un sort sur le maire, sur tout le village, même ? Ou bien, c’était Lachaume qui avait le mauvais œil, un concurrent évincé plantait des aiguilles dans son effigie en chiffon.
Les plus chauds partisans du projet, inquiets, s’insurgeaient contre ces âneries. Tous les incidents affaiblissaient leur position dans l’opinion publique, et les rumeurs ne feraient qu’aggraver leur situation.
D’ailleurs beaucoup d’opposants, comme Pierre Sagard, étaient aussi irrités de ces rumeurs. Maintenant qu’elle était là, mieux valait laisser la gendarmerie faire son enquête et attendre le résultat.
En effet, aux agents de Lachaume s’étaient ajoutés les gendarmes sur les routes et les chemins environnants, et quelques journalistes venaient humer les premières effluves de sensationnel.
Alex et Sophie les croisaient sans plus les voir. C’étaient les derniers jours de vacances, leurs derniers jours ensemble. Ils n’avaient plus le temps de penser à autre chose qu’aux quelques heures de bonheur qu’il leur restait, et ils étaient bien les seuls à ne pas être oppressés par cette avalanche d’accidents... Les seuls à oser encore se promener dans les chemins de la forêt, sans hâter le pas en jetant des regards inquiets de droite et de gauche.
Ils passaient de longs moments dans leur clairière favorite, qui, curieusement, restait épargnée par les visites et inspections des géomètres.
La chaleur devenait étouffante sur la région quand, enfin, l’orage éclata une nuit, un de ces gros orages qui annoncent la fin de l’été. On ne dormit pas beaucoup cette nuit-là sous les toits de Saint-Aimé : aux coups de tonnerre venait se mêler le hurlement de la tempête qui tordait les arbres et les faisait grincer, gémir affreusement.

Le lendemain, l’air était plus frais, plus léger, et le soleil faisait son grand retour dans un ciel nettoyé. Les villageois se sentaient mieux, comme libérés, débarrassés de leur tension des jours précédents.
Les deux amoureux partirent tôt sur leurs bicyclettes, le cœur un peu serré : plus que trois jours ensemble... Ils roulèrent longtemps, refirent les routes, les sentiers empruntés durant ces semaines de bonheur. Et tout naturellement ils se retrouvèrent l’après-midi dans « leur » clairière, sous leur chapiteau de verdure, à l’abri des vénérables hêtres.
L’orage avait fait des dégâts, des branches mortes gisaient sur l’herbe. Ils s’allongèrent sur leur couche fleurie, plus silencieux que d’habitude. Les mots venaient difficilement, posés entre de longs silences, bercés par le bruissement des feuillages.
— Tu m’écriras ? demanda Sophie timidement, mais sûre de la réponse.
— Tous les jours, jura Alex en se disant qu’il téléphonerait : il entendrait ainsi la voix aimée, et surtout il doutait de sa capacité à renouveler chaque jour son inspiration poétique.
— D’ailleurs ça ne sera pas trop long, à la Toussaint, à la Noël au plus tard, je te rejoindrai. J’aurai eu le temps de convaincre mes parents de me laisser partir, d’ici là.
Alex ne répondit pas tout de suite. Un sourire lui donna le temps de réfléchir, un instant. Il lui semblait que Sophie brûlait les étapes. Ce n’était pas une question d’argent : son travail leur permettrait de subsister, et il savait pouvoir compter sur ses parents en cas de besoin. Mais, plus encore que la rupture avec le confort de sa vie de célibataire, c’est pour Sophie qu’il craignait le déracinement et l’exil dans une ville inconnue, dans un milieu d’étudiants si différent du petit monde de Saint Aimé.
— Tu es sûre que ton père ne va pas t’enfermer dans ta chambre jusqu’à ce que tu m’oublies ? finit-il par lui demander.
— Mais non, je le connais ! Il crie un peu mais il n’a jamais rien su me refuser...
Ils regardèrent le ciel pur et calme à travers les trouées du feuillage. D’où ils étaient, les branches paraissaient entraîner les troncs dans leur balancement régulier et gémissant, juste au-dessus d’eux. Une vague inquiétude s’emparait d’Alex.
Après quelques instants Sophie poursuivit, élevant la voix :
— De toute manière, je n’ai plus envie de travailler au parc d’attraction. Et d’ici la Toussaint tous les bois seront rasés, et à Noël on ne reconnaîtra plus Saint-Aimé, le parc sera en chantier et il y aura des parkings et des routes partout ! Je préfère ne pas voir ça... Elle criait presque.
Alex ne trouva rien à dire. Il regardait le ciel. Le malaise s’accentuait. Il serra Sophie contre lui, ne quittant pas les branchages des yeux. Quelque chose d’anormal se passait. Les gémissements des arbres étaient devenus des grincements sinistres, les branches se tordaient dans tous les sens, les troncs se balançaient sous l’action d’une véritable tempête.
Ils ne sentaient aucun souffle sur leur visage, et le ciel était toujours aussi serein. Mais les oiseaux ne chantaient plus, n’étaient plus là.
— Mais qu’est-ce qui se passe ? s’écria Sophie, en se serrant plus fort contre Alex, les hurlements des arbres couvrant sa voix. Le garçon se redressa. Est-ce qu’il devenait fou ? Il voyait nettement les branches, les troncs se plier, se tordre vers eux, et se sentait étouffer sous la menace de ces géants devenus hostiles, qui les encerclaient.
Sophie poussa un cri : la branche la plus proche s’était projetée sur elle dans un affreux grincement. La jeune fille avait pu se jeter en arrière, et la grosse branche gisait à ses pieds, arrachée à l’arbre qui se tordait de plus belle.
— Sauvons-nous ! lança Alex, entraînant sa compagne hors de la clairière. Au même instant, une autre branche écrasait leurs vélos couchés sur l’herbe. Ils coururent plusieurs minutes avant de s’apercevoir que tout était redevenu calme, le long de la petite route qui sortait de la forêt. Sans parler, se tenant par le bras et titubant parfois, ils marchèrent jusqu’à la ferme.

Simone ne comprit rien à leurs propos, plutôt décousus ; elle courut chercher Pierre et les garçons qui travaillaient aux champs. Ceux-ci se rendirent à la clairière en compagnie du maire qu’ils avaient alerté.
Arrivés sur place, ils trouvèrent les vélos enroulés autour d’une énorme branche, deux autres branches de même calibre écrasées dans l’herbe, et tous les arbres alentour endommagés, les troncs blessés, tordus...
Le maire, qui pensait à des actes de malveillance contre son projet, prévint les gendarmes qui interrogèrent Alex et Sophie. Leur récit fut cette fois plus cohérent, mais embarrassa fort le maréchal des logis chargé de l’enquête.

Le lendemain, Gilbert Lachaume, venu rassurer tout le monde et reprendre fermement la direction des opérations, n’arriva pas à Saint-Aimé. Sur la route, à un kilomètre du bourg, son beau 4X4 Mercedes noir aux vitres teintées fut aplati par une énorme branche de platane.
On enterra Gilbert Lachaume et le projet de parc de loisirs le jour du départ d’Alex. Les deux amoureux n’étaient pas retournés dans les bois.


Ils se sont mariés, ont deux enfants et ils vivent en ville, à quelques centaines de kilomètres de Saint-Aimé, où ils passent deux semaines tous les étés. Ils sont même retournés se balader en forêt, après plusieurs années d’hésitations. Mais ils ont frissonné lorsqu’ils sont arrivés à leur clairière abandonnée.
Pourtant, plus aucun incident n’est survenu dans les environs depuis le décès de Lachaume. La forêt a pansé ses plaies et Saint-Aimé est redevenu un petit bourg paisible, où plus rien ne se passe.
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(Short Editions)

18:01 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

28/03/2017

MA PETITE SOEUR VA ENTRER AU COUVENT

 

Ma petite soeur a 21 ans et elle entre au couvent

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Dans un monde qui accorde de moins en moins de place à Dieu, qu’est-ce qui pousse une jeune femme à devenir religieuse ?
Ma petite sœur, avec qui j’ai grandi – et qui passait son temps à chanter, à dessiner et à me chaparder mes vêtements – s’apprête à couper sa chevelure bouclée et à prendre l’habit pour devenir religieuse dans un ordre contemplatif cloîtré. Voici plusieurs mois que j’essaie de me faire à cette idée. J’ai enfin réussi à prendre un peu de temps avec elle pour lui poser les questions qui me brûlent les lèvres.
Aleteia : À quel moment t’es-tu dit que tu avais peut-être la vocation ? 
Je me rappelle, quand j’avais environ 12 ans, j’allais à la messe en semaine. Je pensais à Dieu le matin mais après je l’oubliais pour le reste de la journée. Et j’avais pourtant envie de rester dans l’église et de ne pas oublier Dieu. Je pense que mon désir a commencé là. Bien sûr, ce désir n’était pas encore très clair dans mon cœur, mais il a grandi au fil du temps.
Tu as seulement 21 ans ! Comment sais-tu que tu es prête à faire un tel choix de vie ?  
Eh bien, je n’ai pas dit que je l’étais. Mais le couvent est un lieu pour se former. Saint Benoît considère le couvent comme une école de l’amour. On ne va pas à l’école si l’on sait déjà tout. On va à l’école pour apprendre. Or, je me sens prête à apprendre, à être formée. Donc d’une certaine manière, je ne suis pas encore prête pour le couvent car je ne suis pas encore religieuse. Je ne suis pas encore celle que j’espère devenir après avoir été religieuse toute ma vie.
On comprend facilement pourquoi les ordres apostoliques sont si nécessaires – ils enseignent, ils s’occupent des mourants, ils accomplissent d’innombrables belles œuvres. Mais pourquoi le monde a-t-il besoin de religieuses contemplatives ?
Parce que Dieu écoute nos prières. Il veut que l’on prie. Dieu nous a créés dotés de la capacité à prier les uns pour les autres et à s’entraider. Nous tous qui appartenons à la famille humaine sommes liés par le corps du Christ. Par ce lien d’amour, nous pouvons nous offrir les uns les autres à Dieu et être ainsi des transmetteurs de la grâce de Dieu les uns pour les autres.
Il y a tant de besoins dans le monde pour lesquels la prière est la seule réponse possible. Voilà pourquoi le monde a besoin de religieux contemplatifs.
Qu’espères-tu offrir au monde par cette vocation ? 
Eh bien, je ne sais pas ce que je peux faire pour le monde. C’est l’affaire du Seigneur. Je ne peux pas faire grand-chose à moins que Dieu n’élève ma prière et ne la rende utile à quelqu’un d’autre quelque part. Jésus a promis que si nous demeurions en Lui, nous porterions beaucoup de fruits. Donc j’ai simplement l’intention de demeurer en Lui, et peut-être qu’au ciel je verrai les fruits que Dieu a produits avec ma vie.
As-tu un peu peur ?
Oui, bien sûr. Quand les gens apprennent que je vais devenir religieuse dans un ordre cloîtré, ils ont tendance à imaginer que je dois adorer me lever en pleine nuit, manger du pain blanc, me promener pieds nus dans mes sandales l’hiver… Eh bien non, je n’aime pas ça.
Mais j’ai l’espoir qu’après une vie passée à l’école de l’amour, je finirai par apprécier cela. Oui, j’appréhende un peu l’âpreté de cette vie, à laquelle je ne suis pas habituée, au niveau humain.
N’as-tu pas peur de t’ennuyer à la longue ? 
Il est certain que l’ennui est une des croix qui se présentent à nous, de même qu’une mère est confrontée au stress. Les religieuses contemplatives ne connaissent pas le stress. Mais elles peuvent connaître l’ennui.
Ceci dit, leur vie faite de prière et de travail est agréablement rythmée, et la sympathique heure de récréation le soir permet de se retrouver pour discuter ou chanter. Et puis il y a de si belles amitiés ! Si bien qu’elles connaissent de grandes joies dans leur mode de vie simple et austère.
As-tu déjà remis en question ta vocation ? Comment as-tu traversé ces moments de doute ? 
J’ai bien sûr pu vouloir renoncer à certains moments. Je pense que ce qui m’a vraiment aidée, c’est de me rendre « pour de vrai » dans un couvent de rencontrer des religieuses, et de réaliser qu’elles sont des êtres humains normaux vivant des journées ordinaires et heureuses. Cela a contribué à dissiper toutes les images idéalistes que je m’étais créées.
Si on commence à se dire que les bonnes sœurs ne vivent pas comme des humains normaux, on en conclue logiquement  : « Je ne pourrais jamais vivre comme ça, car moi, je suis un humain ordinaire. »
Les religieuses n’aiment pas toujours prier ! Il leur arrive d’être distraites, comme tout le monde. Elles ne sont pas tout le temps dans les hauteurs de la contemplation. Mais on entre au couvent pour se donner à Dieu dans sa nature humaine propre, pour simplement vivre avec lui au jour le jour.
Que ressens-tu à l’idée de quitter ta famille et tes amis ? 
Alors là, c’est très dur. J’aime tellement mon chez moi. J’aime ma famille. Franchir la grille du cloître est un geste absolu.
C’est clairement le plus grand sacrifice que j’ai jamais fait pour Dieu. Ce qui rend le fardeau léger (Mt 11, 30), c’est que je quitte une famille pour entrer dans une autre. Ce n’est pas comme si je m’engageais toute seule dans la souffrance et les difficultés.
J’entre dans une famille merveilleuse, avec une mère et des sœurs. Et Jésus.
Propos recueillis par Anna O’Neil.

ALETEIA

17:17 Publié dans RELIGION | Lien permanent | Commentaires (0)

 
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