logo Blog50.com
Blog 50 est un service gratuit offert par Notre Temps

26/05/2017

UN ROMAN E PH.LABRO


Philippe Labro :

"Ma mère, je lui dois énormément"

© Philippe Quaisse/Pasco

LETTRES


Il a touché à tout avec succès : radio et télévision, écriture de chansons et de scénarios pour le cinéma. Plus que jamais, l’écrivain se livre, avec un récit dévoilant le mystère de la vie de sa « petite maman ».
À 80 ans,  vous écrivez un livre sur « votre petite maman »*, comme vous dites avec tendresse. Pourquoi ?
Quand vous regardez votre vie avec du recul, les êtres humains les plus importants, qui sont vos parents, surgissent dans votre mémoire. « Si tu es devenu ce que tu es, c’est un peu à cause de ce qu’ils étaient », se dit-on. J’ai toujours su qu’il y avait un mystère autour de la vie de ma mère. Et comme journaliste et romancier, cela m’intéressait. Ma femme, Françoise, qui m’a souvent indiqué la bonne direction à prendre, m’a dit : « Il faut qu’un jour tu écrives la vie de Netka – c’est le surnom de ma mère, Henriette – parce que sa vie est un roman ! » Mes frères, également, m’ont encouragé. J’ai donc commencé à réfléchir à ce projet, de son vivant. Je l’interrogeais, je prenais des notes. Lorsqu’elle a disparu, j’ai eu accès à des archives, des lettres, des poèmes. Ceci, ajouté à des fiches d’état-civil, des éléments de généalogie, un voyage en Pologne, a donné la matière du livre.
Quel est donc le mystère de la vie de Netka ?
C’est une enfant illégitime. Elle est née de père inconnu. Elle a un frère, Henri, plus âgé d’un an. Leur mère les a posés comme des valises, de pension en pension, jusqu’à ce que Netka se mette à travailler, à l’âge de 20 ans.Elle a vécu des abandons successifs. Elle a connu la honte et l’humiliation de ne pouvoir dire de qui elle était la fille.
Il est apparu que sa mère était une jeune institutrice française tout à fait anonyme, et son père, un comte polonais richissime, qui possédait la moitié de la Biélorussie. Tous ces éléments ont construit, au départ, une existence privée d’amour. Mais, miracle de la vie – c’est plus fréquent qu’on le croit –, à 20 ans, elle rencontre l’amour avec mon père, qui a le double de son âge. Ils ont quatre garçons, et elle devient alors une sorte de diffuseur d’amour, en s’oubliant elle-même. Elle avait pourtant beaucoup de talents. Elle écrivait des poèmes et était très cultivée. Mais elle a tout abandonné pour se consacrer aux siens. Elle a préféré le bonheur à la gloire. Je lui dois énormément. Avec mon père, elle a eu cette vertu que je conseille à tous les parents : encourager la vocation d’un enfant, sans jamais la contrarier.


Ma mère a tout abandonné pour se consacrer aux siens. Elle a préféré le bonheur à la gloire. Je lui dois énormément.

Comment a-t-elle encouragé la vôtre ?
Lorsque j’avais 15 ans, elle a lu dans Le Figaro l’annonce d’un concours à l’occasion du Salon de l’enfance, pour créer un petit journal fait par des lycéens. Elle m’a dit : « Vas-y ! C’est pour toi. » Je m’y suis tellement lancé que j’ai été nommé directeur du journal. Quelque temps plus tard, elle apprend que la bourse Zellidja – qui existe toujours – permet à des jeunes de partir à l’étranger.
La contrepartie est d’écrire un mémoire sur ce que l’on a découvert. Je propose un sujet sur la presse britannique et pars, à 16 ans, en stop en Grande-Bretagne. Puis, à 18 ans, en classe, j’entends dire que quelques bourses d’étudiants restent à attribuer. Je lève le doigt. Là encore, ma mère m’a conforté. Je suis resté deux ans aux États-Unis. À ce moment, nous avons entamé avec ma mère une correspondance hebdomadaire. Elle ne s’est jamais interrompue, même quand elle aurait pu être remplacée par le téléphone. Je crois beaucoup au pouvoir des mots, à la correspondance écrite. Dans ses dernières lettres, sa main tremble – elle est morte à 99 ans.
Il faut s’écrire, se parler en famille ?
En famille, il faut se dire les choses, même quand elles ne sont pas agréables. Entretenir le lien. Quand mes parents sont morts, je me suis posé la question : Les ai-je assez vus ? Assez écoutés ?Je pense que tout se ramène à un simple mot : amour. La phrase la plus universelle est celle du Christ : « Aimez-vous les uns les autres. »
Votre mère a aimé au-delà du cercle familial…
Toute personne qui passait dans la maison, ami, copain, était accueilli. Elle qui avait souffert d’être abandonnée avait le désir d’accueillir. Avec mon père, elle l’a fait au risque de leur vie, en recueillant des réfugiés juifs pendant la guerre, ce qui leur a valu le titre de Justes parmi les nations du mémorial Yad Vashem, en Israël. Je pense qu’elle s’identifiait à ces fuyards, des êtres abandonnés.
Et vous, votre tour venu, avez-vous donné de vous-même ?
Pendant la première partie de ma vie, je me suis trop occupé de moi. Quand j’ai débuté, j’avais de fortes ambitions et le journalisme ne me suffisait pas. J’ai écrit des scénarios, des chansons, j’ai commencé à écrire des romans. Mais avec l’âge vient la réflexion. Si vous ne donnez pas, vous ne recevez rien. À mes enfants, j’ai enseigné que  la vie n’est pas un boulevard à sens unique, mais à deux voies. Tu donnes, je reçois ; je donne, tu prends. Le proverbe indien, « Tout ce qui n’est pas donné est perdu », est tellement vrai ! Le chanteur Guy Béart, lui, disait : « Le meilleur des choses ne coûte rien. »
Cette attitude devant la Vie – avec un grand V – ne peut venir, selon moi, qu’avec l’expérience. Cela inclut la confrontation avec le malheur, la souffrance, les échecs, les erreurs. Au bout d’un moment, vous savez qu’il faut ouvrir votre cœur si vous voulez que celui des autres s’ouvre. Aujourd’hui, c’est un bonheur extraordinaire de voir grandir mes petits-enfants. Observer leur développement, les talents poétiques de leur innocence, me donne une joie intérieure indescriptible. Tous les grands-parents peuvent témoigner de cela.
Après : « Aimez-vous les uns les autres », le Christ dit : Comme je vous ai aimés ». Pour vous, d’où vient l’amour ?
Qu’est-ce qui fait que ce globe terrestre existe, qu’il abrite les plantes, les animaux, et le génie de l’homme ? Je me pose régulièrement ces questions. Et n’ai pas trouvé la réponse. À la question : « Croyez-vous en Dieu ? », le génial physicien Albert Einstein répondait : « Donnez-moi une définition de Dieu, et je vous dirai si j’y crois. » Mais il écrivait par ailleurs : « Nous sommes prédéterminés, objets d’une force que nous ne contrôlons pas, c’est aussi vrai pour l’insecte que pour l’étoile, pour les plantes que les hommes. Nous dansons au son d’une musique mystérieuse jouée à distance par un flûtiste invisible. » J’ai fait de ce « flûtiste invisible » le titre de l’un de mes livres.
Avons-nous encore une liberté, si nous sommes prédéterminés ?
Bien sûr. Je précise que la liberté se gagne. La chance s’attrape. Comme le dit une jolie métaphore venue d’Orient : « Il faut vivre la main tendue et ouverte vers le ciel : si l’oiseau passe, il faut l’attraper. » La conscience de la précarité nous fait dire que chaque jour est un miracle. Demain matin, où serons-nous ? Les Orientaux, plus que nous, sont conscients de l’impermanence, de l’intranquillité, de la fragilité. Nous accordons beaucoup de valeur à la raison. C’est précieux, la rationalité, mais il faut savoir un peu l’oublier. Savoir s’émerveiller. Il y a ceux qui savent regarder la mer, comme le faisait ma mère, du balcon de son appartement sur les hauteurs de Nice, et ceux qui ne savent pas.


Nous accordons beaucoup de valeur à la raison. C’est précieux, la rationalité, mais il faut savoir un peu l’oublier. Savoir s’émerveiller.

Au milieu de l’écriture du livre sur votre mère, vous avez subi un épisode de dépression. Y avez-vous vu un lien avec ce travail de mémoire ?
Je ne le pense pas. J’avais eu une grave dépression lorsque j’avais une cinquantaine d’années. J’étais vice-président de la radio RTL et l’on me demandait d’être président. Je me trouvais devant un obstacle infranchissable. On parlerait aujourd’hui de « burn out ». Cette fois-ci, je pense que ce sont à nouveau des causes professionnelles qui m’ont fragilisé. Mais au bout d’un an, j’ai repris l’écriture du livre. C’est ma fierté. Mes enfants, mes neveux et nièces pleurent en le lisant !
* Ma mère, cette inconnue, de Philippe Labro, Éd. Gallimard, 188 p.  ; 17 €.

Source : "PELERIN"

17:24 Publié dans LETTRES, Loisirs | Tags : lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.

 
Accueil Blog50 | Créez gratuitement votre blog | Avec notretemps.com | Toute l'info retraite | Internet facile | Vos droits | Votre argent | Loisirs | Famille Maison | Cuisine | Jeux | Services | Boutique