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29/05/2017

NOUVELLE DE FERGUS

De l’influence des pets sur l’enseignement des mathématiques 

Fergus

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UNE CLASSE ANCIENNE

1963 : une classe de garçons, tous vêtus d’une blouse grise, dans une austère institution catholique cernée de hauts murs, tel un pénitencier...

Je le reconnais sans peine : ma scolarité a été chaotique. Régulièrement viré pour indiscipline des courageux établissements – tant publics que privés – qui m’accueillirent, je connus en outre de longues heures de colle entre deux exclusions, mobilisant parfois un pion pour ma seule personne. Pas vraiment rentable pour le système répressif. Ces temps de colle ne furent toutefois pas perdus pour moi : je mis en effet ces périodes d’incarcération à profit pour m’intéresser à de nombreux sujets peu ou pas abordés dans les programmes scolaires, tels les civilisations précolombiennes, la révolte des Camisards ou les gisements minéralogiques du Massif Central. Je les mis surtout à profit pour dévorer le Petit Larousse en m'imprégnant de mots rares et de citations latines pêchées dans les pages roses du dictionnaire et dont je me mis à émailler mes rédactions. Au point de me faire rappeler à l'ordre par mon excellente prof de lettres : « Le latin doit rester au devoir de français ce que le caillou est au plat de lentilles : une exception ! » Cette année-là, et pour la première fois de ma scolarité, j’avais en outre affaire à un prof d’histoire passionné dont l’enthousiasme communicatif pour la Révolution – quel que soit le programme, il revenait toujours sur les Cordeliers ou les Jacobins – rejaillissait sur toute la classe, moi y compris. Bref, tout allait pour le mieux, et la seconde se présentait sous les meilleurs auspices.

C'était compter sans l'arrivée de la brabançonne Léopoldine Zwertvaegher, la nouvelle prof de maths. De taille moyenne, sans âge, sans seins, sans fesses, sans humour, sèche comme une trique, elle était, avec son chignon maintenu par un incroyable peigne bleu azur surmonté de deux angelots grassouillets, l’archétype de la vieille fille revêche et autoritaire. Une caricature à la Justine Putet*. Et son accoutrement vestimentaire ne contribuait pas à améliorer son image de grenouille de bénitier atrabilaire et grotesque. Car Mademoiselle Zwertvaegher avait un don réel pour dénicher les fringues les plus improbables. Dès qu'une horreur apparaissait sur le marché, c'était pour elle. Dès qu'un invendable surgissait des réserves d'un commerçant désabusé à l'occasion d'une braderie de la dernière chance, elle se jetait dessus avec l'appétit d'un insecte nécrophage pour un cadavre décomposé. Plus c'était démodé, plus c’était conster-nant, plus c'était hideux, plus ça l'emballait. Il fallait lui reconnaître ça : Léopoldine Zwertvaegher avait pour la laideur un goût très sûr !

Laideur ou pas, cela ne nous regardait pas. Après tout, libre à elle de se transformer en épouvantail à étourneaux pourvu qu'elle soit une bonne prof. Au sens où l'entendait la Direction, cela va sans dire. Et sur ce plan, force est de reconnaître que Mademoiselle Zwertvaegher s'acquittait de sa tâche avec efficacité. Et pour cause : le malheureux qui séchait sur une équation se voyait illico appelé au tableau pour subir de plein fouet le châtiment redouté : une démo personnalisée. L'infortunée victime prenait alors en pleine tronche les relents fétides d'une haleine professorale à mi-chemin entre le fumet plantaire d'un clodo et les remugles d'un charnier avicole.

Conséquence inattendue : le travail personnel redoubla d’intensité. Euclide, Pythagore et Thalès reléguèrent aux oubliettes Guy des Cars, Simenon et San-Antonio. Tout naturellement les notes s'en ressentirent et les moyennes en mathématiques atteignirent cette année-là des sommets inexplorés. Sauf pour le gros Marcel. Nul en maths il était, nul en maths il resta, par manque de motivation : le pauvre était privé d'odorat !

En l'occurrence, Marcel ne connaissait pas sa chance. Insensible à l'haleine nauséabonde de Léopoldine, il était également indifférent à ses flatulences lorsque, par malheur pour nos narines, la prof de maths dégazait jusque dans la classe, pour cause de dérèglement intestinal chronique. Car, en plus de puer du bec, Mademoiselle Zwertvaegher pétait !

Véridique : elle pétait ! Mais attention, pas des pets francs et sonores d'amateur de fayots. Pas plus que des perlouses espiègles et sympathiques de noctambule en virée. Et moins encore des vents aimables ou des flatulences délicatement parfumées comme les vôtres ou les miennes. Enfin, surtout les vôtres... Léopoldine Zwertvaegher diffusait des pets silencieux, hypocrites et chafouins. Des pets à son image. Des pets sournois qui envahissaient peu à peu votre espace vital, s'insinuaient sous les bureaux, glissaient sur les cahiers, s'infiltraient dans les manches, grimpaient le long des blouses, et finissaient par vous envelopper d'une puanteur pestilentielle et durable. Léopoldine Zwertvaegher n'avait pas le pet cassoulet. Léopoldine Zwertvaegher avait le pet fourbe !

Remarquez, moi je m'en fichais. Installé au fond de la classe, le dos calé contre le mur, la lame de mon Opinel en main pour graver le pupitre de chêne, je n'étais guère soumis aux émanations délétères du méthanier ambulant : Léopoldine déambulait de préférence dans les premiers rangs, comme si elle répugnait à s'aventurer vers les marécages où se rassemblaient les médiocres, les paresseux et les fauteurs de troubles. Ce qui, paradoxalement, avait pour effet d'asphyxier le clan des chouchous, d'intoxiquer les fondus du cosinus, d'anéantir les surdoués de l’hyperbole.

Jusqu'au jour funeste où cette peau de toutou prit conscience de son erreur tactique et décida de concentrer ses attaques sur la chienlit mathophobe des derniers rangs, sur ce ramassis de vauriens incapables d’apprécier la rigueur d’un théorème, la poésie d’un tronc de cône ou l’indicible beauté d’un calcul trigonométrique.

Dès lors, le méthanier mit régulièrement le cap sur nous, intestins en éveil et sphincter aux ordres. Parvenue à distance de tir, Léopoldine larguait une caisse de concentré avant de se carapater mine de rien à l'autre bout de la classe. Bonjour le parfum d’équarrissage ! Une véritable infection !

En huit jours, je dus subir trois dégazages de magnitude maximale. Le premier m'irrita. Le deuxième me révolta. Au troisième, j'explosai :
─ Y'en a marre, allez chier ailleurs !
La vieille taupe n'en crut pas ses oreilles :
─ Plaît-il, Monsieur Fergus ?
─ Vous m'avez parfaitement entendu. C'est pas parce que les maths sont emmerdantes qu'il faut vous croire obligée de l'illustrer constamment. Ras le bol de vivre dans les odeurs de chiotte ! De l'air !

Suffoquée, la mère Zwertvaegher. Jamais de sa vie on n'avait osé lui parler sur ce ton, jamais quiconque n’avait ainsi attenté à son autorité. Mais on pouvait faire beaucoup mieux, la suite le lui démontra :
─ Vous... vous... Sortez ! glapit la momie.
─ Avec plaisir ! Je ne vais pas me laisser intoxiquer par une vieille bigote ridicule, une déchaînée du trou de balle, une latrine ambulante. Même quand tu parles, ça empeste. T'as la gueule qui pue l’vieux cul, Léopoldine !... Et ton corps. T'as vu ton corps ? Sexy comme un bidet. Attirant comme une clé à molette. T'es pas une femme, Léopoldine, t’es un ersatz. Et t’auras beau invoquer Dieu tous les soirs dans ta piaule, c'est pas demain la veille que tu mettras le grappin sur un mâle. À la rigueur un dingue. Ou un infirme : aveugle, sourd et anosmique comme Marcel. Et encore, abstinent depuis vingt ans !... Tu veux que je sorte ? T'as raison, je préfère me tirer. Salut Léo, à tes amours !

Fin de la tirade. Effondrée, la mère Zwertvaegher, laminée, détruite, anéantie. Incapable d'émettre la moindre protestation. Incapable, une nouvelle fois, de contrôler ses émanations intestinales, au grand dam de mes condisciples.

Je quittai la classe dans une odeur de merde. Et l'école dans le parfum automnal des feuilles mordorées qui tournoyaient avant de s’abattre sur un sol humide où perçaient, ça et là, clitocybes et agarics. De l'air, enfin ! Et une liberté retrouvée. Pour quelques jours ?... Quelques semaines ?... Allez savoir...

Nous étions le 11 octobre 1963. Édith Piaf et Jean Cocteau venaient de mourir à quelques heures d’intervalle. La radio diffusait Blowin’ In The Wind. 

_________
* Justine Putet est le nom de l’un des personnages du célèbre roman Clochermerle de Gabriel Chevalier. Pour mémoire, rappelons que ce roman de mœurs narre les déchirements d’une communauté villageoise du Beaujolais autour du projet d’érection d’une... vespasienne.
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(Short Editions)

17:23 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

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