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28/09/2017

LE RÊVE BRISÉ DE NATHALIE


Le rêve brisé de Nathalie

par Fergus

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Samuel Frydman s’affala sur son fauteuil avec une indicible volupté en émettant un grognement de satisfaction. D’un geste malhabile, il déboutonna le bas de son gilet pour donner un peu d’aisance à son obésité naissante. Fameuse, cette fricassée de poissons de roches. Quant à ce klevner, si délicieusement fruité, quelle belle trouvaille ! Comme chaque jour, les yeux du producteur se portèrent sur le Modigliani qui trônait en face de lui : un portrait de femme brune au visage émacié, acquis à prix d’or onze ans plus tôt chez Christie’s au détriment d’un pétrolier texan et d’un lord de l’Amirauté britannique. La femme était entièrement vêtue de noir, à l’exception d’une fine cravate rouge ornée d’une épingle dorée. Elle posait sur le quinquagénaire un regard ambigu fait d’un curieux mélange d’humanité et de cynisme. Tout le charme de la toile était là, dans ce regard étrange et paradoxal. Frydman était connu dans les milieux artistiques pour l’acuité de son jugement et la finesse de ses analyses de la chose humaine. En dépit de cette réputation maintes fois vérifiée, il ne parvenait pourtant pas, après de longues années d’observation, à définir avec certitude quel sentiment profond animait cette mystérieuse brune au regard noir...

Venue de l’interphone, la voix d’une autre femme le tira de sa rêverie :
— Un certain Gérard Delhumeau désire vous rencontrer pour vous soumettre un projet de scénario, monsieur. 
— Delhumeau ? Connais pas. Cet homme a-t-il rendez-vous avec moi ?
— Non, monsieur...
— Eh bien, ma petite Hazel, renvoyez-le comme d’habitude sur Melle Finzi ou M. Serfati. Je les paye pour ça, non ?
— Certainement, monsieur. Mais je vous rappelle que Melle Finzi et M. Serfati sont partis hier soir vous représenter à la Mostra de Venise pour le film de Kassavetz : Drogue, sexe et vielle à roue.
— Ah, c’est vrai, j’oubliais la Mostra. Eh bien, cet homme attendra leur retour, voilà tout !
— C’est que... ce M. Delhumeau insiste pour être reçu aujourd’hui même. En fait, il est déjà venu plusieurs fois depuis ce matin, et je ne parviens pas à m’en débarrasser. Naturellement, j’aurais pu faire appel à la sécurité, mais ce Delhumeau affirme être un ami de Jack Lang...
— En clair, vous voudriez que je m’en charge, n’est-ce pas ? Impossible, ma bonne Hazel, vous savez bien que j’attends Depardieu d’une minute à l’autre.
— Vous avez rendez-vous avec lui à 15 heures, monsieur. Dans 22 minutes ! Et il sera en retard, comme d’habitude. En retard et aviné.
Frydman soupira.
— C’est bon, Hazel, faites entrer ce Chalumeau.
— Delhumeau, monsieur.

Une poignée de secondes plus tard, l’homme franchissait la porte capitonnée. Á vue de nez, il pouvait avoir dans les quarante-cinq ans. Il était vêtu d’un costume de prêt-à-porter bon marché, passablement lustré aux genoux, et tenait dans sa main droite une serviette de cuir datant au bas mot du paléozoïque. Frydman lui trouva une ressemblance avec James Stewart. Comme l’acteur américain, ce Delhumeau était grand et plutôt embarrassé de sa taille. La comparaison toutefois s’arrêtait là : aucun charme particulier n’émanait de ce visage oblong au nez légèrement dévié. La boxe peut-être ? En outre, l’homme était pâle comme un bidet, d’aspect presque maladif : M. Smith au Sana ! Le producteur réprima un sourire. Il fit asseoir le visiteur et se composa un visage sévère, comme il sied à un personnage de son importance.

— Ainsi, monsieur Destrumeau, vous êtes un ami personnel de Jack Lang ?
— Delhumeau. Ami personnel, c’est beaucoup dire. J’ai fait sa connaissance au hammam. À poil dans la buée, ça nivelle les différences sociales et ça crée des liens, forcément.
— Je vois... Écoutez, mon vieux, je suis complètement surbooké et nous n’avions pas rendez-vous, fit observer Frydman d’une voix autoritaire. J’ai donc très peu de temps à vous consacrer, aussi je vous prie d’être le plus bref possible. Que puis-je pour vous, monsieur Désormeaux ?
— Delhumeau, Gérard Delhumeau, précisa le visiteur sans se laisser démonter par le ton de son interlocuteur.
— Au fait, monsieur Delhumeau, au fait ! 
Le visiteur frappa son porte-documents élimé du plat de la main. Quelques particules de cuir s’échappèrent sur la moquette. 
— J’ai là un scénario qui va vous intéresser.
— Eh bien, laissez-le moi, suggéra Frydman en faisant mine de se lever pour clore l’entretien. S’il s’inscrit dans notre ligne de production, mes collaborateurs ne manqueront pas de vous le faire savoir dans les plus brefs délais.

Vissé sur son siège, Delhumeau n’avait pas bougé d’un pouce.
— Permettez-moi au moins de vous présenter le synopsis. Titre du film : « Le rêve brisé de Nathalie ». C’est l’histoire d’un producteur, un type dans votre genre, embarqué dans une histoire sordide. 
Frydman s’était confortablement réinstallé dans son fauteuil. Une petite lueur brilla dans ses yeux. Après tout, cet intermède imprévu pouvait se révéler amusant.
— Un producteur ? Une histoire sordide ? Allons bon !

Imperméable à l’ironie, Delhumeau poursuivit : 
— Au début du film, notre homme, un dénommé Feldmann...
— Pourquoi Feldmann ?
— Pourquoi pas Feldmann ? Notre homme, donc, n’est qu’un professionnel de troisième zone qui vivote en produisant, par manque de moyens, des nanars tournés avec des équipes d’inconnus ou de has been. Naturellement, pas question pour lui d’en rester là : sa place est au Festival de Cannes, en haut des marches, avec les stars. Seulement voilà, y’a une sacrée concurrence dans son business, enfin vous êtes bien placé pour le savoir...
— Je vous le confirme, en effet. Mais continuez, dit Frydman en se grattant in petto les neurones avec perplexité.
— Notre homme est très ambitieux, genre les dents qui déchirent la moquette, si vous voyez ce que j’veux dire. Manque de bol, son chiffre d’affaires ne progresse pas aussi vite qu’il l’aurait souhaité. Feldmann se lance alors dans une série de magouilles financières pour booster son compte en banque. Et ça marche : entre les fausses factures, les sociétés écran et les déclarations fiscales bidon, sans compter les aides détournées du CNC, il parvient très vite à se constituer une pelote confortable...

Imperceptiblement, le producteur avait froncé les sourcils. Cette histoire, c’est grosso modo la sienne. Jusqu’au nom, Feldmann, qui ressemblait à son propre patronyme. Après toutes ces années, serait-il possible que... ? Frydman se fit plus avenant :
— Un cigare, monsieur Bellotaux ? Je les fais venir directement de La Havane. Ou préférez-vous un drink ? Whisky ? Gin ? Vodka ? Tequila ?
— Delhumeau... Non merci, j’ai arrêté de fumer il y a dix ans, et je ne bois jamais d’alcool. 

Le type avait répondu calmement, sans signe apparent d’animosité ou de tension. Frydman se sentit rassuré : l’individu était manifestement inoffensif... Encore que...
─ Notre homme dispose désormais d’un paquet de fric assez conséquent. Dès lors, il peut larguer les bras cassés qui l’entourent et travailler avec des professionnels sérieux. Les succès commerciaux s’enchaînent. Deux ou trois films obtiennent des Césars. L’un d’eux décroche même le Prix Louis-Delluc. En moins de dix ans, Feldmann accumule une petite fortune...

Frydmann frémit : décidément, ce scénario ressemblait de plus en plus à sa propre histoire ! Difficile de croire à un simple hasard. Le producteur sentit la nervosité le gagner. Delhumeau, lui, gardait un calme olympien. 
─ C’est alors que survient Nathalie. Depuis qu’elle est gamine, Nathalie rêve de faire du cinéma. À force de ténacité, elle finit par s’introduire dans le milieu par le biais de la figuration, puis elle réussit à décrocher des petits contrats. Rien de bien folichon. Rien à voir surtout avec les rêves dont elle s’est nourrie durant des années. Son histoire bascule un soir d’été sur un tournage en Provence. Feldmann est venu en voisin de son luxueux mas du Luberon. Les prises de vue terminées, tout le monde se retrouve dans un restaurant de Manosque. Nathalie est un peu éméchée. Elle monte dans la Porsche de Feldmann...

Frydmann tressaillit. Son rythme cardiaque s’accéléra. Sa tension fit un bond. Sa main gauche, posée sur l’accoudoir du fauteuil, se mit à trembler légèrement. Prenant sur lui, le producteur raffermit pourtant sa voix :
— Et bien sûr, la fille se fait sauter. Beaucoup trop conventionnel, monsieur Debureaux ! 
— Delhumeau... Nathalie ne se fait pas sauter, elle est violée par ce gros porc. Pour éviter les complications, il lui promet un rôle important dans une prochaine production. Les mois passent, Nathalie reste au bord du chemin avec ses illusions perdues et sa vertu outragée. Un soir de juin, une ambulance dépose une jeune suicidée aux urgences de l’hôpital Cochin. Les médecins réanimateurs sont impuissants : Nathalie emporte dans la nuit ses rêves de cinéma...

Le visiteur renifla avant de poursuivre :
─ Le lendemain du suicide, le père de Nathalie, un employé de la SNCF, découvre une lettre dans laquelle la jeune fille a vidé son sac. Nathalie, il l’a élevée seul depuis la mort de sa femme, emportée douze ans plus tôt par un cancer. Elle est sa « petite princesse », son « rayon de soleil » dans une vie terne et déprimante d’agent des gares. Fou de rage et de désespoir, le cheminot se procure une arme...
Nouveau reniflement.
─ Il se procure une arme et fonce chez Feldmann, bien décidé à trouer la peau de ce fumier. Mais avant de mourir, cette ordure doit souffrir...

Delhumeau plongea sa main droite dans la poche de sa veste. Frydman avait déjà positionné la sienne dans le tiroir de son bureau.
Trois coups de feu retentirent. Le visiteur s’affaissa sur son siège. Deux tâches rouges s’élargissaient sur sa poitrine et une fontaine de sang s’écoulait à gros jets de sa gorge ; la moquette buvait l’offrande avec avidité.

Quelques secondes s’écoulèrent. Hazel, affolée par les détonations, surgit dans le bureau. Frydman était prostré dans son fauteuil. Un pistolet était posé sur le sous-main de cuir vert. Le producteur de tourna vers sa secrétaire pour se justifier :
— Il... il était venu pour me tuer... Il avait une arme dans sa poche droite... J’ai tout compris : c’était le père de la petite que j’ai... Celle qui s’est suicidée... Nathalie Delhumeau, son nom m’est revenu... Je n’avais pas le choix : c’était lui ou moi. 
Hazel haussa les épaules en soupirant.
— Debonneau, elle s’appelait la suicidée, Valérie Debonneau !

Entre temps, la secrétaire, surmontant sa répugnance, s’était approchée du cadavre. D’un geste tremblant, elle tira le bras droit de la victime. La main surgit de la poche, crispée sur un paquet de kleenex. 

Frydman écopa de dix-huit ans de réclusion ferme.
Détenu à Clairvaux, il a désormais accompli la moitié de sa peine. Il est le seul prisonnier français à posséder un Modigliani dans sa cellule.
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