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03/04/2017

TROIS HOMMES GRIS


Trois hommes gris 

par Anabelle

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Ils sont trois.
Trois hommes gris.
Quelconques, fatigués, le regard rendu inexpressif par la lassitude.
Ils sont assis à quelques mètres les uns des autres, dans un bus de banlieue.

Il est très tôt. 5 h 30. 5 h 45 peut-être. Ce dont je suis sûre, c’est qu’il fait encore nuit, il fait froid, l’humidité du petit matin leur colle à la peau et les fait frissonner.
En dehors de ces trois ombres tristes et du chauffeur, le bus est vide. Vide comme leurs regards. Vide comme leurs cœurs qu'en cet instant aucune pensée, aucun sentiment, aucune sensation ne traverse.
Sans opposer de résistance, les trois fantômes se laissent ballotter par les nids de poule et les dos d’âne qui ponctuent leur trajet. Par intermittence, ils poussent de longs soupirs, puis sombrent à nouveau dans leur torpeur habituelle.

Leur journée commence à peine. Pourtant, ils sont déjà las. Las de ce qu’ils ont vécu, las de ce qui les attend, las de la grisaille ambiante qui les enveloppe et les étouffe à petit feu.
Oui, c’est vrai, leur journée commence à peine. Mais ils sont épuisés. Épuisés et découragés de se sentir si laids, si peu vivants, si inutiles, à l’image de ce qui les entoure.

Les freins du bus, usé d’avoir tourné en rond sur le même parcours des milliers de fois, poussent à chaque feu rouge des cris aigus d’agonie douloureuse. Mais cela fait bien longtemps que les trois hommes gris ne perçoivent plus cette plainte. On s’habitue à tout. On se ferme à tout lorsque l’on est profondément malheureux.
De la buée recouvre les vitres et transforme en halo imprécis les rares lumières de la ville endormie. Une odeur entêtante de chien mouillé alourdit l’air.


Elles sont trois.
Trois petites vies grises.
Trois histoires sans scénario, sans message, sans lecteur.
Trois solitudes immenses. Voilà bien la seule caractéristique de taille chez nos trois hommes, mais là, le Créateur a fait les choses de façon étonnamment démesurée.
Trois silhouettes immobiles, têtes baissées, repliées sur elles-mêmes.

Le terminus approche et, avec lui, l’instant où les trois hommes vont descendre pour s’éparpiller dans la nuit.
Ne va pas t'imaginer qu’il va enfin se produire quelque chose, qu’ils vont soudainement relever la tête et découvrir qu’ils ne sont pas seuls dans ce bus sinistre, qu’ils vont faire connaissance, s’intéresser les uns aux autres.
Ne va pas espérer qu’un événement spectaculaire va se produire et donner de l’épaisseur à des vies qui n’en auront jamais.

Ne rêvons pas. Nous ne sommes pas dans un conte. Je te parle de la vraie vie, avec tout ce qu’elle comporte de cloisonnements, de murs invisibles, de freins, d’indifférence, de moments d’hiver comme suspendus, quand la vie semble s’être retirée pour hiberner en attendant des jours meilleurs.
Non. Ils ne se parleront pas. Ils ne prendront jamais conscience de la présence de deux autres battements de cœur tout près d’eux. Ils se seront juste frôlés, auront respiré le même air moite pendant quelques minutes, auront sursauté aux mêmes soubresauts du bus.

C’est tout.

Voilà que le bus s’arrête dans un hurlement strident de frottements mécaniques.
Terminus. Tout le monde descend.
L’un après l’autre, les trois hommes se lèvent lentement, traversent le véhicule et descendent. Leurs gestes sont automatiques, stéréotypés, déshumanisés. Peut-être l’un d’entre eux marmonne-t-il au chauffeur un « bonne journée » à peine audible. Ce dernier ne répond pas, impatient de rentrer au dépôt après cette nuit interminable à sillonner des rues désertes à la recherche d’improbables voyageurs.

Ils sont trois.
Trois hommes gris, un instant côte à côte sur le trottoir.
Une pluie fine et froide se met à tomber, comme pour leur confirmer qu’il ne faut rien attendre du jour qui va bientôt se lever.
Ils se mettent en marche. Chacun sa direction, chacun sa destination, chacun son métier. Englués dans leur train-train, ils n’ont pas conscience du rôle qu’ils vont jouer. Ils n’ont pas conscience de la partition à trois instruments qu’ils vont être amenés à exécuter, là, maintenant. D’une certaine façon, le morceau de musique a déjà commencé. Je sais, c’est bizarre une partition qui commence par une succession de silences, ponctués de quelques soupirs. Mais pourquoi pas ? Toute partition est unique et le compositeur de celle-ci l’a ainsi débutée : soupirs et silences de trois hommes gris dans un bus de banlieue.


— Un p’tit noir serré.
Le serveur n’a pas écouté la voix sourde et grave. Inutile, il sait. Déjà, il attrape une tasse et exécute avec dextérité des gestes des milliers de fois répétés. Dix ans que tous les matins de la semaine, à peine descendu du bus, notre premier homme gris vient chercher ici, dans une petite tasse de caféine, l’énergie et la motivation qui lui manquent.
Dix ans d'assiduité sans failles : jamais absent, jamais malade, jamais en déplacement. Toujours là, à 6 h 04, pour son p’tit noir serré. Debout, tout au bout du comptoir comme pour ne pas déranger. Raide comme la mort dans son imperméable gris. Silencieux et sinistre comme une friche industrielle plongée dans le brouillard. Alors plus besoin de l’écouter. Plus besoin de le saluer, ni de lui demander « comme d’habitude ? ». La journée sera longue. Autant s’économiser.
Le serveur dépose la tasse sans un regard pour son client. Il ne lui accordera pas la moindre attention. Il sait que, dans six minutes précises, il repartira sans un mot et laissera à côté du sucre qu’il n’aura pas utilisé le montant exact de la note. Sans un centime de pourboire. Je te jure ! Pas un centime de pourboire en dix ans. Alors inutile de se fendre d’un sourire ou d’entamer une conversation de courtoisie.

Pourtant, le rituel immuable de l'homme gris va connaître ce matin une infime variante. Tellement subtile que lui-même ne s’en rendra pas compte. Elle sera pourtant à l’origine de tant de bouleversements dans d’autres vies, à commencer par la tienne !...

Comme tous les matins, l’homme gris repousse le sucre de quelques centimètres, jette un œil absent à l’image qui en décore l’emballage, puis tourne sa cuillère dans la tasse pour amener le café à température idéale. Son geste est lent, précis. Il part du fond de la tasse pour remonter à la surface avant de replonger. Obtenir la température idéale : la seule quête qui habite encore l’homme gris. Le seul idéal qui le fasse se mouvoir et dont la vie ne l’ait pas dépouillé concerne la température de son café.
Triste vie, songe-t-il, triste époque...
Le rituel dure quelques minutes, tandis qu’il écoute deux routiers installés à l’autre bout du comptoir.
— Le patron veut me confier les livraisons à destination du sud de l’Espagne. J’ai accepté. Ça me changera des Teutons ! Vivement le soleil, les tapas et les petites brunes à fort caractère. Je ne supporte plus la pluie, les saucisses et les grandes blondes mollassonnes...
Tu souris ? Le second routier, lui, acquiesce d’un gros rire gras. L’homme gris approuve aussi. Il voudrait s’adresser à l’inconnu pour le lui dire. Ça se fait au comptoir d’un café, non ? S’immiscer dans une conversation. Donner son opinion quand personne ne vous la demande.
Une petite flamme vient de naître dans son regard habituellement vide. Une petite flamme qui vient de loin. Une petite flamme qui renaît de cendres anciennes, froides depuis si longtemps. Une petite flamme qui brûla en Andalousie, il y a presque vingt ans... 
La petite flamme se bat vaillamment pour durer, réchauffe soudain l’homme gris, envahit tout son corps et va jusqu’à remuer les strates les plus profondes de sa mémoire.

— Andalousie, juillet 1993, murmure-t-il pour lui-même.
Ce fut son rêve à Elle avant de devenir son paradis à lui. Elle dut le tanner pour qu’il consente à l’accompagner un mois dans cette région dont il ignorait à peu près tout. Elle dut le tanner pour qu’il consente à partir pour ce mois qui s'avérerait être Le mois de bonheur de sa vie.
Un mois passé main dans la main, dans un éblouissement de tous les instants.
Un mois de fusion des corps comme des esprits. Loin du train-train quotidien, il découvrait l’amour fou : celui qui submerge, qui illumine, qui éblouit, qui enjolive tout ce qui l’entoure.
L'ambiance de conte de fées des palais de Séville, de Grenade, de Cordoue semblait là pour refléter la féerie de leur histoire. L’animation exubérante des soirées, lorsque les Espagnols se déversaient joyeusement dans les rues, était l’image de leur propre exaltation. Les spectacles de flamenco mettaient en scène la passion tourmentée qui leur faisait passer des nuits blanches et torrides.

L’homme gris tremble.
Il tremble à l’évocation de cette période bénie où il vécut si intensément, où il fut un homme double, tant Elle était devenue un autre lui-même, où il ne douta pas un seul instant que leur amour était unique, éternel, invincible.
Il tremble d’avoir pourtant perdu son âme sœur, d’avoir brisé le lien qui les unissait alors qu'il le croyait indestructible. Il tremble d’errer maintenant, amputé de la moitié de lui-même, dans un monde gris et glacé. Depuis longtemps. Depuis si longtemps.
Triste vie, songe-t-il, triste époque...

La main de l’homme gris tremble encore lorsqu’elle plonge dans la poche de l’imperméable où attendent quelques pièces. Il s’en saisit. Son trouble rend son geste brusque, si bien que sa main entraîne dans son sillage une carte de visite. Elle tombe lentement de la poche, comme une feuille morte portée par un vent d’automne. Elle finit sa course au pied du comptoir, entre un mégot écrasé et une petite flaque de boue laissée par les chaussures de l’homme.

Il se lève. Il quitte le café sans un mot, sans un geste à la cantonade. Pour une fois, il est pressé de gagner son bureau et ses tâches routinières. Se souvenir fait mal. Or il ne veut plus avoir mal. Il ne veut plus jamais ressentir le déchirement de la perte de l’Autre, la souffrance de l’amputé.

Il n’a pas senti la carte tomber. Il ne s’apercevra pas qu'il l'a perdue. Il ne l’a d'ailleurs jamais regardée. En faisant un effort, il pourrait se remémorer le visage lumineux de la jeune fille qui la lui a donnée quelques jours plus tôt, dans le bus du soir. Quand elle s’est approchée de lui et lui a dit sans préambule « aucune nuit n’est éternelle, vous devez croire au retour du jour », il s’est demandé comment être humain pouvait être si beau. Il a bu la jeune fille du regard sans écouter ses paroles, a saisi la carte qu’elle lui tendait sans la voir et l’a fourrée dans sa poche sans y penser.
— Comment peut-on être si belle ? s’est-il répété plusieurs fois alors que la jeune fille descendait du bus en lui faisant un signe amical.
Puis, de nouveau, le gris a tout recouvert, l’homme s’est concentré sur sa lassitude et a oublié la jeune fille.

C’est ainsi que la carte a atterri sur le carrelage malpropre du bistrot, sans que personne ne la remarque. C’est ainsi que, finalement, tu seras sauvée.


« Dans la vie, on ne fait pas ce que l'on veut, mais ce que l'on peut ».

Le deuxième homme gris marche rapidement, les yeux résolument fixés sur ses chaussures fraîchement cirées. Comme chaque matin, entre la gare routière et l’entrée de son entreprise, il se répète en boucle cette phrase si souvent entendue, tellement rabâchée par son père qu’elle fait maintenant partie de lui, aussi sûrement que son gros grain de beauté sur l’épaule et que les touffes de poils disgracieuses sur ses phalanges.
Inutile de prononcer ce qui vient après. La première phrase suffit à faire résonner dans tout son être la remarque cinglante qui suivait la devise de son père et qu’il lui asséna durant toute son enfance.
— Et dans ton cas, mon fils, ça se limite à bien peu de choses.

Le deuxième homme gris accélère, le regard plus que jamais collé à ses chaussures. Ne rien voir autour. Ne pas se laisser distraire. Ne penser à rien d’autre. Se remplir des reproches et du mépris paternels avant de pénétrer dans les locaux de l’entreprise. Qu’ils imprègnent tous les pores de sa peau, ses veines, ses neurones. Qu’ils investissent les milliards de cellules de son corps. Pour que, tout à l'heure au travail, ses actes, ses décisions, le moindre de ses mouvements n'obéissent qu'à un seul objectif : faire mentir le jugement de son père.

À trop contempler ses chaussures, l'homme gris finit par buter sur un tas informe. Surpris, il se fige et oublie pour quelques secondes la litanie paternelle. Une chose (comment l'appeler autrement ?) occupe tout le trottoir. Il devra passer au-dessus ou patauger dans le caniveau pour poursuivre sa route. C'est une forme longiligne, recouverte d'une épaisse couverture miteuse. Autour, des sacs en plastique au ventre rebondi : les quelques restes d'une vie qui mérita un jour ce nom. Deux bouteilles de vin, vides, gisent à proximité. Elles ont rempli leur mission : offrir la chaleur et l'oubli qui ont permis à la chose de survivre à cette nuit glacée et humide.
L'odeur est épouvantable. L'homme gris a la nausée. Pourtant, il ne bouge pas. Au contraire, il s'imprègne de cette vision, il se laisse envahir par les effluves acides. Car il en est sûr, la chose est là pour lui, elle a un service à lui demander et elle a un message à lui délivrer.

Il ne fait aucun doute qu'un être humain s'est réfugié sous la couverture. Aucune partie de son corps n'est visible, mais l'homme gris le sait. Il est même certain qu'il s'agit d'une femme. D'où vient cette conviction ? Une intuition, car rien de ce qu'il voit ne le lui prouve. Il est pourtant catégorique : c'est une femme qui gît sur le bitume et, par sa seule silhouette, elle lance un appel au secours muet que l'homme gris perçoit aussi bien que si elle hurlait.

Sans un mot, il prend dans sa poche le billet de 5 € gagné la veille à un jeu de hasard. Il n'a même pas pris la peine de le ranger dans son portefeuille. 5 € ! Qu'en fera-t-il ? Ce n'est pas avec cela qu'il changera de vie, qu'il prouvera quoi que ce soit à son père, qu'il fuira la grisaille et le vide de son existence. La chose en revanche en tirera peut-être le moyen de survivre une nuit de plus.
L'homme gris se penche, lentement. L'odeur le force à retenir son souffle. Il glisse le billet entre la couverture et un sac en plastique. La chose le trouvera lorsqu'elle ramassera son barda avant de reprendre sa route.
Ah non ! Tu n'y es pas du tout. Il n'y a aucune générosité, ni aucune révolte dans ce geste. Le sort de la chose laisse notre homme gris complètement indifférent. Il a déjà suffisamment de raisons pour pleurer sur lui-même pour verser une larme sur autrui. Ses yeux sont secs à jamais pour ses semblables. Mais il a perçu le message que doit lui livrer la chose : s'il ne parvient pas très vite à prouver à son père et au monde qu'il est un homme digne d'intérêt et de respect, c'est bientôt lui qui se cachera sous une misérable couverture, c'est lui qui aura besoin des 5 € d'un passant pour noyer dans l'alcool la peur, la faim et les souvenirs d'une vie ratée. Il l'a toujours su. La chose le lui rappelle : s'il ne convainc pas très vite son père, il finira comme elle, épave engloutie, oubliée comme si elle n'avait jamais existé. 

Au risque de mouiller ses chaussures fraîchement cirées, l'homme gris descend dans le caniveau et poursuit sa route.
« Dans la vie, on ne fait pas ce que l'on veut, mais ce que l'on peut », murmure-t-il.
Il a déjà oublié la chose. Il a déjà oublié le billet de 5 € qu'une bourrasque vient chercher dans sa cachette pour l'entraîner loin de son destinataire initial. Il vole un moment, s'engouffre dans une ruelle protégée du vent où il retombe, tranquillement. Ne t'inquiète pas, il y restera jusqu'à ton arrivée, jusqu'à l'instant où tu te pencheras pour le ramasser.
Et c'est ainsi que, finalement, tu seras sauvée.


Le troisième homme gris tente pour la énième fois de remonter le col de son imperméable. Il a froid, mais il ne peut accélérer le pas pour se réchauffer. Une méchante bronchite lui coupe les jambes, de violentes quintes de toux l'obligent régulièrement à s'arrêter pour reprendre son souffle.
Il semble si mal que les rares passants et les balayeurs déjà à l’œuvre le dévisagent un instant : a-t-il besoin d'aide ? Mais dès qu'ils découvrent son visage, ils détournent la tête et pressent le pas : ils ont vu, ils ont compris. Ils ne veulent pas en savoir davantage. Ils préfèrent oublier au plus vite la vision qui pourrait bien perturber leur début de journée.
Car, si certains cachent la noirceur de leur cœur, ce n'est pas le cas de l'homme gris. Oui, il est violent. Oui, il est cruel et malfaisant. Et il en est fier. En tout cas, il l'assume, il l'affiche sur son visage comme sur un étendard. Ses traits durs, ses sourcils toujours froncés, la méchante cicatrice qui barre l'une de ses joues, le rictus sadique qui fige ses lèvres laissent peu de place au doute : l'homme gris déborde de haine comme une décharge déborde d'ordures.

Mes mots t'effraient ? Pourtant, cet homme détestable sera le principal acteur de ton sauvetage. S'il connaissait son rôle dans cette histoire, je crois bien qu'il en serait malade ! Imagine : un homme abject dans le rôle du chevalier délivrant la princesse ! A-t-on jamais vu contre-emploi si flagrant ? Sans doute le refuserait-il et préférerait-il rentrer chez lui sur le champ, utilisant sa bronchite comme prétexte pour ne pas aller travailler et, ainsi, empêcher que ne se réalise ce qui doit arriver.

L'homme gris entre dans un bâtiment. L'écart de température avec l'extérieur déclenche une nouvelle quinte de toux. À moins que son corps, rongé par la haine, ne tente désespérément de se débarrasser du fiel qui finira par le tuer. Peine perdue : ce fiel-là se régénère, se renforce lorsqu'on essaie de l'éradiquer, se propage comme une gangrène.

L'homme gris prend l'ascenseur. Au dixième étage, il pénètre dans les locaux de l'entreprise qui l'emploie. Comme tous les matins, il est le premier arrivé. Parfait, il n'aura pas de mains à serrer, pas de café à partager, pas de bavardages à supporter. Pendant deux heures, il étudie ses dossiers de la journée : il recense les « clients » à visiter, prend connaissance des sommes à leur extorquer, définit dans quel ordre les rencontrer. À un moment, il s'arrête sur le dossier qui nous intéresse. Peut-être hésite-t-il ? D'autres agents de recouvrement s'y sont cassé les dents, la somme à percevoir n'est pas élevée, le contrevenant semble occuper une position importante dans une puissance étrangère... Mais ne t'inquiète pas, je suis certaine que, loin de le décourager, ces informations renforcent son intérêt pour notre dossier : il aime la difficulté, il aime se battre, il aime faire plier les forts. Je ne serais pas surprise qu'il le place tout en haut de la pile. À moins qu'il ne décide de le traiter en dernier, s'il veut garder le meilleur pour la fin.
Je ne peux pas te dire à quelle heure il sonnera à notre porte. Mais il sonnera.
Et c'est ainsi que, finalement, tu seras sauvée.


Le troisième homme gris a quitté son bureau. Son attaché-case renferme les dossiers des mauvais payeurs qu'il va harceler aujourd'hui. Il n'est pas tout à fait 8 h. Les premiers employés ne vont pas tarder. L'homme gris est content de les avoir évités. Arrivé à l'accueil, avant de retrouver le froid et la grisaille, il vérifie la première adresse de sa liste. Tu vois ! Je te l'avais bien dit. Cette adresse est la nôtre. Ou plutôt celle de nos employeurs. Nous, bien sûr, nous n'avons pas d'adresse, puisque nous n'existons pas. Officiellement en tout cas.

L'homme gris marche à nouveau dans la rue, tête baissée, refrénant les quintes de toux qui l'assaillent dès qu'il sort. En quelques minutes, il arrive devant notre porte. Avant de sonner, il tente de mémoriser le nom de celui qu'il cherche. Que ces noms étrangers sont compliqués, alambiqués ! Il renonce : tant pis, il lira son papier, même si cela impressionne moins que lorsqu'il plonge son regard haineux, lourd de menaces, dans les yeux de la personne qui ouvre et qu'il clame d'une voix métallique :
— Je viens voir M. Untel.

Ça y est ! Il sonne. Aussitôt sur le qui-vive, tu abandonnes ton repassage en cours et te caches au plus près de la porte d'entrée. Madame s'inquiète :
— Qui cela peut-il bien être à une heure pareille ?
Monsieur est en train de s'habiller. Je finis de préparer les enfants qui partiront bientôt pour l'école. C'est donc Madame qui ouvre. L'homme gris se montre immédiatement agressif. Il n'aime pas les riches, et encore moins les riches qui n'honorent pas leurs dettes. Il agite un document sous le nez de Madame qui ne comprend pas tout. Il prononce des chiffres, récite des articles de lois, menace d'intenter un procès jusqu'à ce que Madame s'affole.
— Attendez. Je vais chercher mon mari.
C'est l'instant que tu guettes, que tu espères depuis si longtemps. Des mois, peut-être même des années, vu le nombre de saisons que nous avons vues défiler derrière les fenêtres de notre prison.
Quand Madame a gagné le fond de l'appartement, tu bondis. Comme toujours, tu es pieds-nus. Tu as la présence d'esprit de saisir la paire de chaussures que j'ai sortie pour l'un des enfants, puis tu sors de l'appartement comme une flèche, sous le regard interloqué de l'homme gris.
Il n'essaie pas de te retenir : ce ne sont pas ses affaires. En revanche, Monsieur arrive déjà et il t'a vue. Il a compris le danger. Il va partir à ta poursuite.
Nos trois hommes gris ont terminé leur partition. À toi, à présent, de te lancer dans ton morceau de soliste. Je ne peux plus rien pour toi. Qu'espérer et prier. 

Tu dévales les escaliers, enfiles les chaussures et te voilà dehors. Tu cours, tu cours, tu cours jusqu'à l'épuisement.
Quand un violent point de côté t'oblige à faire une courte pause, tu te caches dans une ruelle. C'est là que tu tombes sur le billet de 5 €. Bien sûr, tu as faim. Il n'y a pas un instant où je ne t'ai vue affamée depuis que nous avons été vendues. Alors, malgré la peur, tu sors de ta cachette et entres dans un café tout proche. Au comptoir, le serveur te regarde avec méfiance. Tu as les cheveux ébouriffés, tu portes un tee-shirt à manches courtes en plein hiver et une vieille jupe trop courte et déchirée. Mais le billet que tu agites ostensiblement devant ses yeux le rassure :
— Que prendra cette petite demoiselle ?
— Comme le monsieur, là-bas.
— Un chocolat chaud et un croissant ? C'est parti.

Tu dévores le croissant, bois le chocolat d'un trait, quitte à te brûler. Puis tu récupères les miettes tombées sur ta jupe. Ce faisant, tu remarques la carte de visite qu'un des hommes gris a laissée tomber par terre quelques heures plus tôt. Tu la trouves jolie : un cœur y est dessiné, ainsi qu'une main tendue vers une autre. Tu as appris à lire avant notre exil, tu peux donc en déchiffrer le texte : « aucune nuit n’est éternelle, vous devez croire au retour du jour ».
Tu demandes au serveur si tu peux utiliser le téléphone. Il accepte, en râlant. Tu composes le numéro inscrit sur la carte et tombe sur une belle voix de femme qui t'invite à parler, à lui raconter. Alors tu lui dis. Tout.
Elle te rassure. La police viendra bientôt te chercher.
Et c'est ainsi que, finalement, tu seras sauvée.


— J'aime ton histoire, maman. Crois-tu qu'elle m'arrivera un jour ?
— J'en suis certaine.
— Tu veux bien me la raconter à nouveau ?
— Non, il faut dormir. Il est très tard et tu sais combien la journée sera dure demain. Mais je te promets que je te la raconterai à nouveau. En attendant, n'oublie pas :
Un jour, ils seront trois.
Trois hommes gris.
Quelconques, fatigués, le regard rendu inexpressif par la lassitude.
Ils seront assis à quelques mètres les uns des autres, dans un bus de banlieue.
Et c'est ainsi que, finalement, tu seras sauvée.
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17:28 Publié dans CONTES | Lien permanent | Commentaires (1)

18/01/2017

LES LUTINS

 Les lutins
  • Conte de Grimm

    - LES LUTINS


     

    C'était un cordonnier qui était devenu si pauvre, sans qu’il y eût de sa faute, qu’à la fin, il ne lui resta plus de cuir que pour une seule et unique paire de chaussures. Le soir, donc, il le découpa, comptant se remettre au travail le lendemain matin et finir cette paire de chaussures ; et quand son cuir fut taillé, il alla se coucher, l'âme en paix et la conscience en repos ; il se recommanda au bon Dieu et s'endormit.
    Au lieu du cuir le lendemain matin, après avoir fait sa prière, il voulait se remettre au travail quand il vit, sur son établi, les souliers tout faits et complètement finis. Il en fut tellement étonné qu'il ne savait plus que dire. Il prit les chaussures en main et les examina de près : le travail était impeccable et si finement fait qu'on eût dit un chef-d’œuvre : pas le moindre point qui ne fut parfait. Un acheteur arriva peu après, trouva les souliers fort à son goût et les paya plus cher que le prix habituel. Avec l'argent, le cordonnier put acheter assez de cuir pour faire deux paires de chaussures, qu'il tailla le soir même, pensant les achever le lendemain en s’y mettant de bonne heure. Mais le matin, quand il arriva au travail, les deux paires de souliers étaient faites, posées sur son établi, sans qu'il se fût donné la moindre peine ; au surplus, les acheteurs ne lui manquèrent point non plus : et c’étaient de vrais connaisseurs, car il lui laissèrent assez d'argent pour qu'il pût acheter de quoi faire quatre paires de chaussures. Et ces quatre paires-là aussi, il les trouva finies le matin quand il venait, plein de courage, pour se mettre au travail. Et comme par la suite, il en alla toujours de même et que ce qu’il avait coupé le soir se trouvait fait le lendemain matin, le cordonnier se trouva non seulement tiré de la misère, mais bientôt dans une confortable aisance qui touchait presque à la richesse.
    Peu de temps avant la Noël, un soir, après avoir taillé et découpé son cuir, le cordonnier dit à sa femme au moment d'aller au lit : « Dis donc, si nous restions éveillés cette nuit pour voir qui nous apporte ainsi son assistance généreuse ? »
    L’ épouse en fut heureuse et alluma une chandelle neuve, puis ils allèrent se cacher, tous les deux, derrière les vêtements de la penderie et où ils restèrent à guetter. À minuit, arrivèrent deux mignons petits nains tout nus qui s'installèrent à l'établi et qui, tirant à eux les coupes de cuir, se mirent de leur agiles petits doigts à monter et piquer, coudre et clouer les chaussures avec des gestes d'une prestesse et d'une perfection telles qu'on n’arrivait pas à les suivre, ni même à comprendre comment c'était possible. Ils ne s'arrêtèrent pas dans leur travail avant d'avoir tout achevé et aligné les chaussures sur l'établi ; puis ils disparurent tout aussi prestement.
    Le lendemain matin, l'épouse dit au cordonnier :
    - Ces petits hommes nous ont apporté la richesse, nous devrions leur montrer notre reconnaissance : ils sont tout nus et il doivent avoir froid à courir ainsi. Sais-tu quoi ? Je vais leur coudre de petits caleçons et de petites chemises, de petites culottes et de petites vestes et je tricoterai pour eux de petites chaussettes ; toi, tu leur feras à chacun une petite paire de souliers pour aller avec.
    - Cela, dit le mari, je le ferai avec plaisir !
    Et le soir, quand ils eurent tout fini, ils déposèrent leurs cadeaux sur l’établi, à la place du cuir découpé qui s'y entassait d'habitude, et ils allèrent se cacher de nouveau pour voir comment ils recevraient leur présent. À minuit, les lutins arrivèrent en sautillant pour se mettre au travail ; quand ils trouvèrent sur l'établi, au lieu du cuir, les petits vêtements préparés pour eux, ils marquèrent de l'étonnement d'abord, puis une grande joie à voir les jolies petites choses, dont ils ne tardèrent pas à s'habiller des pieds à la tête en un clin d’œil, pour se mettre aussitôt à chanter :

    Maintenant nous voilà comme de vrais dandys !
    Pourquoi jouer encor les cordonniers ici ?

    Joyeux et bondissants, ils se mirent à danser dans l'atelier, à gambader comme de petits fous, sautant par-dessus chaises et bancs, pour gagner finalement la porte et s'en aller, toujours dansant. Depuis lors, on ne les a plus revus ; mais pour le cordonnier tout alla bien jusqu'à son dernier jour, et tout lui réussit dans ses activités comme dans ses entreprises.

    II

    Il y avait une fois une pauvre servante qui était travailleuse et propre, qui balayait soigneusement chaque jour la maison et portait les ordures sur un grand tas devant la porte. Un matin, de bonne heure, comme elle arrivait déjà pour se mettre au travail, elle y trouva une lettre ; mais comme elle ne savait pas lire, elle laissa son balai dans un coin, ce matin-là, et  alla montrer la lettre à ses maîtres. C'était une invitation des lutins qui demandaient à la servante de servir de marraine à l’un de leurs enfants. Elle n'était pas décidée et ne savait que faire, mais à la fin, après beaucoup de paroles, ses maîtres réussirent à la convaincre qu’on ne pouvait pas refuser une invitation de cette sorte, et elle l’admit. Trois lutins vinrent la chercher pour la conduire dans une montagne creuse où vivaient les petits hommes. Tout y était petit, mais si délicat, si exquis qu’on ne peut pas le dire. L’accouchée reposait dans un lit noir d’ébène poli, à rosaces de perles, avec des couvertures brodées d'or ; le minuscule berceau était d'ivoire et la baignoire d'or massif.
    La servante tint l’enfant sur les fonts baptismaux, puis voulu s'en retourner chez ses maîtres mais les lutins la prièrent instamment de demeurer trois jours avec eux. Elle accepta et demeura ces trois jours, qu'elle passa en plaisir est en joie, car les petits hommes la comblèrent de tous ce qu'elle aimait. Quand enfin elle voulut prendre le chemin du retour, ils lui bourrèrent les poches d'or et l’accompagnèrent gentiment au bas de la montagne. Arrivée à la maison, comme elle pensait avoir perdu assez de temps, elle s'en alla tout droit chercher le balai qui était toujours dans son coin. Elle commençait à balayer, quand des gens qu'elle n'avait jamais vus descendirent et virent lui demander qui elle était et ce qu'elle désirait. Parce que ce n'étaient pas trois jours, mais bien sept ans q’elle avait passés chez les petits hommes de la montagne ; et ses anciens patrons étaient morts dans l'intervalle.

    III

    Une mère avait eu son enfant enlevé du berceau par les lutins qui, qui avaient mis à sa place un petit monstre à grosse tête avec le regard fixe, occupé seulement de boire et de manger. Dans sa détresse, elle alla demander conseil à sa voisine, qui lui dit de porter le petit monstre à la cuisine, de l'installer devant la cheminée et d'allumer le feu pour faire bouillir de l'eau dans deux coquilles d’œuf : « Le monstre ne pourra pas s'empêcher de rire, lui dit-elle, et dès l'instant qu'il rit, c'en est fini de lui. »
    La femme fit tout ce que sa voisine lui avait dit de faire, et Grosse-Tête, en la voyant mettre l'eau à bouillir dans des coquilles d’œufs, parla :

    Moi qui suis vieux pourtant
    Comme les bois de Prusse,
    Je n'avais jamais vu cuisiner et dans un œuf !
    Et le voilà qui éclate de rire, et il riait encore quand déjà surgissaient toute une foule de lutins qui rapportèrent le véritable enfant, l’installèrent devant le feu et emportèrent avec eux le monstre à grosse tête. 

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26/01/2016

- CANDIDE de VOLTAIRE

CANDIDE de VOLTAIRE

 

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(résumé)

Le jeune Candide, dont le nom traduit à la fois la naïveté et la crédulité vit dans le "meilleur des mondes possibles" chez son oncle, le baron de Thunder-ten-Tronckh.

 

Enfant naturel, Candide mène une existence heureuse dans cet univers idyllique : Le baron et la baronne de Thunder-ten-Tronckh possèdent en effet "le plus beau des châteaux". Candide est ébloui par la puissance de son oncle, et par les sophismes lénifiants du docteur Pangloss, le précepteur. Il admire également Cunégonde, la fille du baron. Tout bascule le jour des premiers ébats de Candide et de Cunégonde. La réaction du baron est brutale, Candide est banni et chassé de cet Eden. Il se retrouve dans "le vaste monde".

 

Candide est pris dans une tempête de neige et connaît la faim et le froid. Il est enrôlé de force comme soldat de l'armée bulgare. I prend la fuite. Capturé, il est condamné à recevoir quatre mille coups de bâton. Il échappe de justesse à la mort. Il assiste alors à la guerre et à ses massacres : c'est "une boucherie héroïque". Candide déserte et fuit jusqu'en Hollande. Il y découvre l'intolérance, et notamment l'hypocrisie sectaire d'un prédicateur huguenot. Il retrouve Pangloss rongé par la vérole. Son ancien précepteur a des allures de gueux. Il lui apprend que le beau château du baron Thunder-ten-Tronckh a été détruit et que Cunégonde a été violée et éventrée par les soldats bulgares. L'armée bulgare a également tué le baron, la baronne et leur fils. Candide et Pangloss sont recueillis et embauchés par Jacques, un bon anabaptiste qui les emmène au Portugal où le réclame son commerce. Hélas, au large de Lisbonne, leur navire connaît une horrible tempête. Le bateau du généreux négociant est englouti et ce dernier périt dans le naufrage. Candide et Pangloss en réchappent par miracle. Dès leur arrivée à Lisbonne, se produit un épouvantable tremblement de terre. Candide et Pangloss participent eux opérations de sauvetage, mais nos deux héros sont arrêtés pour propos subversifs et déférés à l'Inquisition. Pangloss est pendu et Candide flagellé. Une vieille dame le soigne et le mène de nuit dans une maison isolée. Il est présenté à une superbe femme : Cunégonde. Elle lui confirme qu'elle a été violée et éventrée, et que c'est par miracle qu'elle est encore en vie : "on ne meurt pas toujours de ces deux accidents". Cunégonde est devenue à la fois la maîtresse de Don Issachar, un banquier juif et du grand inquisiteur de Lisbonne. Menacé par ses deux rivaux, "le doux Candide", parvient à les tuer. Candide, Cunégonde et la vieille dame s'enfuient alors en direction de Cadix. Ils arrivent à Cadix au moment où un bateau s'apprête à partir en Amérique latine. Son équipage est chargé d'aller y combattre la rébellion qui règne contre les rois d'Espagne et du Portugal. Candide parvient à se faire engager. Il embarque avec Cunégonde, la vieille dame et deux valets. Lors de la traversée, la vieille dame raconte son aventure. Fille d'un pape et d'une princesse, elle a grandi " en beauté, en grâces, en talents, au milieu des plaisirs, des respects et des espérances..." Puis elle a connu une suite épouvantable de malheurs : l'empoisonnement de son fiancé, l'enlèvement de sa mère, sa vente à des marchands d'esclaves. Elle s'est retrouvée prisonnière dans un fort, puis elle est devenue l'esclave d'un seigneur moscovite qui l'a batttue. Elle finira par devenir la servante de Don Issachar qui la met à disposition de Cunégonde à qui elle se lie.

 

Suite à ce récit, la vieille dame demande aux autres passagers de raconter leur histoire. Les récits s'enchaînent, plus noirs les uns que les autres. Candide commence à prendre conscience que le mal existe sur cette terre.

 

A peine arrivés à Buenos Aires, Candide et Cunégonde sont à nouveau séparés. La vielle dame conseille en effet à Cunégonde de rester auprès du gouverneur qui s'est épris d'elle et à Candide de fuir l'Inquisition qui a retrouvé sa trace. Candide part avec son valet Cacambo se réfugier chez les jésuites du Paraguay. Ils y retrouvent le frère de Cunégonde, lui aussi miraculeusement rescapé. Le baron évoque son miracle : Alors qu'on allait l'enterrer, le battement de sa paupière l'a sauvé. On l'a soigné et guéri. Sa beauté, fort appréciée, lui a valu une grande fortune. Mais le jeune baron refuse qu'un bâtard puisse épouser sa sœur et frappe Candide du plat de son épée. Celui-ci se défend et le tue d'un coup d'épée.

 

Candide et Cacambo reprennent la fuite et se retrouvent dans un pays inconnu. Il sont faits prisonniers par les indigènes et sont à deux doigts d'être mangés. Ils ne doivent leur salut qu'à la verve et à l'habileté de Cacambo. Ils sont graciés.

 

Ils se dirigent alors vers Cayenne, à la recherche de la colonie française. Ils souffrent de la faim. Un jour, ils découvrent un canot sur une rivière. Ils montent à bord et se laissent porter par le courant. Le canot emprunte une voûte secrète. Candide et Cacambo se retrouvent sous terre, dans une magnifique contrée, l'Eldorado, "le pays où tout va bien" : un pays où les repas sont délicieux, les mœurs pacifiques, la population heureuse , la religion tolérante et le souverain humaniste. Mais nos héros sont trop vaniteux pour se satisfaire de cet univers idéal. Ils souhaitent revenir en Europe avec l'espoir d'éblouir Cunégonde et le monde entier de leur récit et de leur richesse. Le souverain du royaume en effet les laisse partir avec cent moutons chargés de nourriture, de pierres précieuses et d'or. Il les met aussi en garde : le bonheur ne se trouve ni dans les pierres précieuses ni dans l'or.

 

Candide et Cacambo retrouvent le monde. Pendant plus de trois mois, ils marchent dans les marais, les déserts et au bord des précipices. Leurs moutons meurent les uns après les autres. Lorsqu'ils arrivent à Surinam, ils n'ont plus que deux moutons. Ils rencontrent alors un esclave noir atrocement mutilé. Ceci révolte Candide et l'amène à donner une autre définition de l'optimisme : " la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal".

 

Nos deux héros se séparent : Candide envoie Cacambo racheter Cunégonde au gouverneur de Buenos Aires , tandis qu'il ira l'attendre à Venise.

 

Mais Candide se fait duper et voler par un marchand qui lui prend ses deux derniers moutons et s'embarque pour Venise sans l'attendre. Il parvient finalement à trouver un vaisseau en partance pour Bordeaux et s'embarque en compagnie d'un pauvre savant persécuté à qui il paye son voyage. Il a l'espoir que ce compagnon puisse le "désennuyer" durant le traversée.

 

Sur le bateau qui les emmène à Bordeaux Candide et Martin, le savant discutent du bien et du mal et de la nature de l'homme. Martin lui indique qu'il est convaincu de la prédominance du Mal sur le Bien . Et comme pour illustrer son propos, ils assistent un combat entre un navire espagnol et un vaisseau hollandais . Ce dernier coule et une centaine d'hommes se noient. Ce combat est pour Martin l'illustration des rapports humains de la façon dont " les hommes se traitent les uns les autres."

 

Après son arrivée à Bordeaux, Candide préfère se rendre à Paris qu'à Venise. Il n'y connaît qu'amertume et déception : un abbé retors et de fausses marquises et une fausse Cunégonde qui se révèlent être de vraies voleuses . Il se fait même injustement arrêter et ne parvient à s'enfuir qu'en soudoyant un officier de police.

 

Il embarque alors en compagnie de Martin pour l'Angleterre. Il assiste à l'exécution d'un amiral condamné pour " n'avoir pas fait tuer assez de monde." Finalement, il refuse de débarquer en Angleterre et demande au capitaine du bateau de l'emmener directement à Venise.

 

A Venise, il ne retrouve ni Cacambo, ni Cunégonde mais tombe sur Paquette, l'ancienne suivante de la Baronne de Thunder-ten-Tronckh. Elle vit en compagnie d'un moine, Giroflée. Ses confidences et celles du moine font apparaître à Candide des misères cachées. Candide décide alors de rendre visite au seigneur Pococurante qui a la réputation de n'avoir jamais eu de chagrin.

 

Le jeune héros s'émerveille de l'univers et de la personnalité de son hôte. Pourtant celui-ci évoque a demi-mot le dégoût et la lassitude du blasé. Candide ressort pourtant de cet entretien avec l'impression que le seigneur Pococurante est "le plus heureux de tous les hommes", car affranchi des biens matériels. Martin, lui, est plus pessimiste, il estime que ce seigneur est écœuré de tout ce qu'il possède.

 

Au milieu d'un souper de carnaval, alors que Candide dîne avec six malheureux anciens rois qui ont perdu leur royaume, il retrouve Cacambo qui est devenu esclave. Il lui apprend que Cunégonde l'attend sur les bords de la Propontide, près de Constantinople. Elle aussi est devenue esclave et est devenue très laide.

 

Candide se rend à Constantinople . Sur la galère, il croit reconnaître parmi les galériens le docteur Pangloss et le jeune baron ( tous deux mal tués). Il les rachète au capitaine du navire.

 

Les deux anciens galériens racontent leurs aventures, mais le récit de leur malheurs ne perturbe pas Candide qui est toujours convaincu que " tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes."

 

Candide retrouve Cunégonde, et il est saisi d'horreur à la vue de cette femme hideuse et défigurée. Il la rachète ainsi que la vieille femme. Il ne l'aime plus, mais l'épouse " par bonté" malgré le refus répété de son frère.

 

Candide se débarrasse du jeune baron en le renvoyant aux galères . il achète avec ses derniers diamants une modeste métairie où viennent se réfugier Paquette , le frère Giroflée, Pangloss, Martin, Cunégonde et Candide. Un sage vieillard leur conseille le travail qui "éloigne de nous trois grand maux, l'ennui , le vice et le besoin".

 

Candide en arrive à cette conclusion qui recueille l'assentiment de tous ses compagnons : " il faut cultiver son jardin."

Quelques Citations de Candide

 

Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu'il n'y a point d'effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles.

 

Les malheurs particuliers font le bien général; de sorte que plus il y a de malheurs particuliers et plus tout est bien.

 

Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qu'il soit possible

 

Je n'ai que vingt arpents, répondit le Turc ; je les cultive avec mes enfants ; le travail éloigne de nous trois grands maux : l'ennui, le vice, et le besoin. "

 

Travaillons sans raisonner, dit Martin ; c'est le seul moyen de rendre la vie supportable.

 

Toute la petite société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était à la vérité bien laide ; mais elle devint une excellente pâtissière ; Paquette broda; la vieille eut soin du linge. Il n'y eut pas jusqu'à frère Giroflée qui ne rendît service ; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme ; et Pangloss disait quelquefois à Candide : " Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin, si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l'amour de Mlle Cunégonde, si vous n'aviez pas été mis à l'Inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à pied, si vous n'aviez pas donné un bon coup d'épée au baron, si vous n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. -- Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin.

16:53 Publié dans CONTES | Lien permanent | Commentaires (1)

 
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