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17/04/2017

CHRIST RESSUSCITÉ

Le Christ est vivant et sa résurrection porte un message d’espérance extraordinaire
 

Dom Samuel Lauras

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"Nous mourrons tous, dit-on. Oui, tous nous passerons cette porte redoutable, mais aucun de nous ne cessera d’être vivant. Et la vie qui nous anime, si elle sera transformée, ne sera pas pour autant détruite."
Le philosophe Jacques Maritain aimait à dire : « Il y a la mort, mais il n’y a pas de morts, ils sont tous des vivants ». Avant d’être un dogme de foi, la vie au-delà des portes de la mort habite l’homme comme une intuition depuis les plus anciennes civilisations. C’est même par le culte des morts et leur sépulture, que les scientifiques reconnaissent la nature humaine des primitifs. Les Égyptiens disposaient dans la bouche de leurs défunts une croix surmontée d’un ovale, devenue depuis le signe distinctif des coptes. Quand, il y a plus de deux ans, vingt et un de ces chrétiens furent martyrisés sur une plage, avant d’être assassinés ils crièrent tous ensemble : « Ya Rabbi Yassu », Oh ! Seigneur, Maître Jésus !
La célébration de cette nuit, imprégnée de paix et de joie discrète, après un long Carême éprouvant, après les liturgies austères de la semaine sainte, résonne du même cri : « Viens Seigneur Jésus ! » Saisir qu’il s’agit d’un cri d’espérance situe la condition de notre vie chrétienne dans sa dimension théologale. La communauté réunie ici et aujourd’hui, les moines, les hôtes qui nous ont rejoints, l’Église avec ceux que nous portons dans notre prière et le monde entier, célèbrent un passage, la Pâque, dont les lectures de la vigile viennent de nous rappeler les fondements historiques recueillis dans la Bible.
Nous mourrons tous, dit-on. Oui, tous nous passerons cette porte redoutable, mais aucun de nous ne cessera d’être vivant. Et la vie qui nous anime, si elle sera transformée, ne sera pas pour autant détruite.
L’espérance, c’est précisément ce don que Dieu nous fait pour préciser, approfondir, et affermir ce pressentiment : un être cher qui nous a quittés demeure proche, vivant. Le Seigneur que nous aimons comme à tâtons et qui, le premier, est sorti victorieux de ce passage, la bienheureuse Vierge Marie que nous prions avec persévérance, et qui s’est endormie – selon la tradition – sans passer par la mort corporelle, les saints canonisés et cette multitude de fidèles et d’amis qui nous ont précédés, non seulement nous montrent le chemin, mais prient pour nous et seront au rendez-vous pour nous accueillir.
Quand enfin, mon âme, ô mon Dieu, paraîtra devant toi… priait saint Dominique Savio. Quand, enfin…
L’espérance n’a pas grand-chose à voir avec l’attente fiévreuse ou résignée d’un monde meilleur trop lointain… L’espérance, c’est la conscience donnée comme une grâce que la vie que nous menons aujourd’hui est la même que celle que nous vivrons dans l’au-delà de la mort corporelle ; ici en germe, là-bas en plénitude.
Tout homme est affamé d’un grand bonheur. Cette faim, donnée avec la nature humaine, l’invite à dépasser l’univers matériel qui le restreint. Être assoiffé de Dieu représente le versant spirituel de cette faim. C’est une grâce, un don. Cette soif qui nous habite ici-bas trouvera son rassasiement dans l’au-delà. Comme Jésus a vaincu la mort, nous la vaincrons aussi, par Lui. Nous reconnaîtrons alors celui que nous avions aimé dans l’obscurité de la foi, le même, avec un autre visage, comme en ont témoigné les disciples. En Jésus ressuscité, ils ne reconnurent pas, sinon avec les yeux de la foi, celui avec lequel ils avaient parcouru Judée et Galilée. De même, celui que nous rencontrerons ne sera pas exactement celui que nous imaginons. Quant à nous, nous serons les mêmes, avec un cœur nouveau.
Amen

 

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16/04/2017

MESSE PONTIFICALE DE PÂQUES À ROME

18:18 Publié dans RELIGION | Lien permanent | Commentaires (0)

15/04/2017

CHEMIN DE CROIX

CHEMIN DE CROIX DE RENNES-LE-CHÂTEAU

 

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1 - JÉSUS CONDAMNÉ

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2 - JÉSUS CHARGÉ DE LA CROIX

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3 - 1ÈRE CHUTE

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4  - JÉSUS RENCONTRE SA MÈRE

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5 - SIMON DE CYRÈNE

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6 - VÉRONIQUE

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7 - 2È CHUTE

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8 - FEMMES DE JÉRUSALEM

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9 - 3è CHUTE

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10 - JESUS DEPOUILLE DE SES VETEMENTS

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11 - JESUS CLOUÉ SUR LA CROIX

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12 - JÉSUS MEURT SUR LA CROIX

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13 - JÉSUS DESCENDU DE LA CROIX

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14 - JÉSUS MIS AU TOMBEAU

 

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10/04/2017

LA NUIT...


La nuit, en juge intègre, exorcise les souvenirs




Novembre s’étire.

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L'AUTEUR

Les dernières feuilles rouillées filent vers la combe en tourbillons, si légères qu’elles virevoltent entre les vestiges d’herbes folles du fossé et les branches basses et nues. Les nuages s'affrontent avec le peu de bleu délavé d’un ciel cotonneux, gris de crasse. Sur la route Bertrand pédale avec obstination, en zigzaguant pour lutter contre la force aveugle du vent. Il fait corps avec l’antique mécanique qui le porte depuis de longues années, complice de ses périples à travers les campagnes. Mais il le sent, victimes de l'outrage des ans, ses jambes deviennent sourdes aux sollicitations de son cerveau. La merveilleuse puissance qu’il canalise et dompte pour avaler les obstacles de la route, par de robustes et précis coups de pédale, disparaît imperceptiblement dans une raideur musculaire et une insidieuse fatigue. Bref Bertrand vieillit. Et cela suffit pour déclencher chez lui une humeur de chien. Les dents serrées, il refuse cette fatalité en maintenant une parfaite cadence contre la perfidie du vent et le froid vif qui attaque ses joues devenues violettes. La vieillesse, cette lèpre de l’homme, qui crée un cruel écart entre une volonté d’acier et un corps de chair. Bertrand a toujours imposé à ce corps la dictature de son tempérament. Il transporte dans ses gènes la solide hardiesse de la race rurale, la race de ses ancêtres. Après la traversée du pont sur le Madon, la route serpente au travers des pâtures vallonnées et des faux plats, sournois briseurs de jambes. Un léger dérapage sur le bois humide du vieux pont déclenche chez lui un de ces accès de rage froide si redoutés de ses amis. Le ventre noué, il attaque la pente sinueuse comme un chevalier aguerri.

Le premier lacet est un véritable supplice mais c’est justement ce défi qui le stimule et interdit toute capitulation. Mais au second virage, juste au bord de l’à-pic, ses jambes le lâchent. L'homme et la machine glissent sur le gravier et tournoient interminablement le long de la pente abrupte.

Depuis toujours, le Madon creuse son sillon dans la tendre terre brune des pâtures au pied de la pente où les joncs côtoient les pierres blanches. Sous la machine, la jambe de l’homme forme un angle bizarre et une tache florissante rouge et profonde marque sa tempe. Rien ne bouge dans le froid cristallin. Sur un piquet de parc, une buse immobile semble surveiller Bertrand. La bise souffle son haleine glaciale sur le squelette des saules. Elle gonfle et enfle pour mieux hâter la mort de la saison. 
D'abord, c'est la douleur qui l'assaille. La réalité n'est perçue qu'après et avec la conscience des faits la douleur persiste. Elle lui vrille le crâne. Il a envie de se mettre en colère, mais sa fureur accentue la douleur. Alors il se fait tout petit et il accepte. Dans son champ de vision, Bertrand ne perçoit que le cadre du vélo enveloppant sa jambe à l’équerre, puis les accotements du fossé et l’eau vive. Le froid à présent anesthésie sa tempe sanglante. Instinctivement il se redresse et tente de faire basculer le vélo sur sa droite. La douleur est atroce et il tombe dans l’inconscience. 
Le crépuscule assombrit tout, des vignes aux bosquets de résineux, unique persistance de verdure entre les herbages jaunes et la rivière. Bertrand se ranime et relève le col de sa veste. Il cale son dos entre une pierre et une racine de saule. Il a réussi à supporter la tension de sa jambe gauche martyrisée, pauvre chose morte mais si présente à la fois. Plus aucun mouvement, plus de rage. Il se sent impuissant en attente de cette souffrance physique qu’il sait juste endormie. Sa première peur remonte à l’enfance. Les yeux se ferment et l’image du Madon surgit. 

Les vacances, aux reliefs d’août finissant, reflètent toute cette dépense d’énergie des garçons. Les baignades folles et la course dans les vergers gorgés de fruits sucrés résonnent de cette ivresse insatiable, de cette boulimie de vie. Bertrand se prend à penser à une éternité de vacances libre de toute contrainte, happé par les vents doux de l’été. Cet enivrement que procurent les grands espaces, les collines et l’odeur puissante des résineux sublimée par la chaleur. Seul obstacle à cet éden, la présence de Cloé. Elle se mêle aux sorties masculines, délaissant poupée et dînette. Cette incursion dans son univers restreint gêne Bertrand autant qu’elle le stimule. Depuis quelques mois, il regarde la gente féminine avec d’autres yeux. Inconsciemment, il perçoit cette fascination nimbée de mystère. Et ces états d’âme le plongent dans un obscur et indéfinissable trouble. A l’approche de Cloé, sa belle assurance fond. Il y a seulement un an, ils roulaient ensemble dans les herbes folles, dévalant les pentes, leurs cris et rires déchirant l’azur. Mais à présent, sous les formes naissantes de Cloé, on pressent la femme en devenir. Cela lui inspire une retenue et une attirance qui le laissent de mauvaise humeur. Il ne goûte plus parfaitement ce plaisir, cette folie de liberté. Pour se protéger il revêt un masque trop viril, voire provocateur qui ne leurre que les autres.

La rentrée sonne le réveil, la fin du rêve. Bertrand subit les longues heures de classe en enfilade. Il a vite adhéré à l’ennui, aux journées sobres en lumière. Il est presque un bon élève, sans enthousiasme exagéré. Il traverse juste l’hiver. Une image l’aide à vivre, son jardin secret, un regard appuyé de Cloé un jeudi après-midi au cours d’une rencontre. Il en est sûr, elle l’a dévisagé avec une lueur d'intérêt dans le bleu tendre de ses yeux. Un regard intense et profond. Il a tellement envie de l’aborder comme avant, de lui dire des banalités, de chahuter, de rire avec elle mais il sait que les paroles ne seront plus innocentes. Alors, pendant les longs cours de grammaire, il échafaude des situations où il aborde Cloé comme un homme d’expérience averti. Il se fait mille promesses pour la sortie du jeudi après-midi. Tout le reste lui paraît fade. Il vit l’école comme une parenthèse inutile et dérisoire. 
Depuis qu’il a découvert la magie du fer à la forge du vieux père Laurent, il sait que son avenir est ici. Charles Laurent, maître forgeron et homme d’initiative indispensable au village, n’a pas eu d’enfant. Il ne s’en est pas soucié jusqu’à l’âge de soixante dix ans quand la main et la tête ne sont plus si sûres. Maintenant il prend conscience de ce vide, de l'insignifiance de sa vie. Alors, quand le gamin vient le regarder dominer le feu et plier le fer à sa volonté, quand l’artisan le voit patient et silencieux, les yeux ronds, les oreilles toutes emplies du chant de l’enclume, il comprend ce cadeau de la providence. A petites doses, les jeudis ou après l’école, il transmet cette passion de la matière et du bel ouvrage. Bertrand est doué, il apprend vite et la connivence fonctionne entre le gamin et l’artisan. A la ferme, le père Munch ne l’entend pas de cette oreille. Lui aussi espère tôt ou tard la relève et Bertrand est son seul garçon. Ainsi est né le conflit qui dégrade la vie à la ferme depuis tant d’années. Bertrand, le rétif, avec au ventre la peur de rater son avenir face au père autoritaire qui voit bafouer ses volontés

Tous ces souvenirs s’imposent à lui ce soir d’hiver, au pied du virage du Guet, dans la grande solitude glacée. Bertrand ressent plus que jamais les attaques mordantes du froid. A présent, tout son corps se réveille à la douleur générée par l’écrasement des chairs : épaule, bras, flanc et cette jambe martyrisée. La souffrance, en incontrôlables tremblements, rivalise avec l’engourdissement. Muscles bloqués, il ne lutte plus, il se recroqueville, se fait insignifiant. Il est épuisé. Malgré lui, l’assoupissement le surprend. 
Une brume de sensations enveloppe le paysage. La lune noie la campagne d’une nuance indigo. Bertrand se réveille sous la douleur. Le vent est tombé. Le croissant céleste éclaire à contre-jour la silhouette de la buse, immobile, toujours postée sur le piquet de parc. Malgré la souffrance lancinante, il se demande pourquoi le rapace reste là à le surveiller, à attendre....quoi ?
Et cette impression insupportable d’immense solitude, comme si le monde s’était vidé de sa substance humaine pour une nuit ou pour l’éternité. Il en a pourtant rencontré des gens sur cette route en quarante années de labeur, de balades, de livraisons. Et ce soir, la route se métamorphose en désert où ne subsiste, heure après heure, que la vision de la morte nature. Jamais Bertrand n'a su ce que signifiait le mot résignation. Il a connu tant d'embûches, tant de luttes tout au long de sa vie d’homme sans jamais renoncer.
Ne serait-ce que la conquête de Cloé, qui à dix-huit ans rayonne, superbe plante lumineuse, phare de toutes les convoitises masculines au village. Bertrand sait qu’il ne lui reste que très peu de temps avant le service militaire pour s’imposer dans cette course à la séduction et la concurrence est rude. Sa fierté de jeune mâle bouillonnant ne l’aide pas. Il lui faut surfaire son image. Mais en présence de Cloé, malgré de muets et multiples encouragements, il perd tous ses moyens. Quelques jours avant son départ, rien n’est acquis, quand le destin et la providence lui sourient. Saint Nicolas traverse le village avec son cortège de gosses grouillants en joyeuses bousculades. La tradition veut que l’âne du père Munch tire la charrette du saint, suivie d’une carriole portant le baquet de bois où reposent les trois petits enfants sous l'emprise du boucher sanguinaire. La nuit s'empresse de recouvrir le défilé pour donner une note fantasmagorique aux torches allumées de part et d’autre. Tout à coup le cri déchirant de Petit Louis couvre les rires et les babillages. La foule enfantine s’écarte, laissant apparaître le gamin allongé, le gant ensanglanté, près de la roue de la carriole. Cloé, en état de choc, prend son frère dans ses bras et, courant pour quitter la place, se sent bloquée par deux solides bras. Bertrand retire doucement le gant et découvre le doigt coupé dont la dernière phalange n’a pas quitté le lainage. Avec le froid, l’enfant ne ressent pas immédiatement la douleur. Très vite, Bertrand installe Petit Louis et Cloé dans la Juva 4 et fonce vers l’hôpital de la ville.

Dans la salle d’attente des urgences, Cloé ne maîtrise plus son émotion. Alors les bras de Bertrand calment ses tremblements. Elle se détend et accepte cette enveloppe douce, puissante et protectrice. Petit Louis leur est rendu, la main recouverte d’un énorme pansement avec une bonne dose de calmants. De retour au village, c’est Cloé qui pose ses lèvres sur celles du jeune homme mais la suite se perd dans la nuit d’hiver. Une semaine après, Bertrand est incorporé à Nancy et dans les mois qui suivent, il débarque avec trois cents autres appelés au port d’Alger.

Le clapotis de l’eau, à côté de lui, ravive ses souvenirs de traversée bien qu’il soit fort éloigné du ressac des vagues sur la coque du "Ville d’Alger". Il lui revient, par bouffées, l’exaltation de l’arrivée sous l'éblouissant soleil qu’il n’aurait jamais imaginé dans ses rêves les plus fous. Et Alger la blanche, qui s’étale et le séduit comme une femme alanguie. Mais cet enthousiasme, il se souvient également qu’il fut tempéré de doutes. Comment peut-on faire la guerre dans un si beau pays ?

Puis le rideau tombe sur les souvenirs avec le retour de la bise et le froid qui pénètre la peau, la chair et l’esprit. L’absurdité de cette nuit cruelle le submerge comme une sentence. Quand la résistance se relâche, le corps et l’esprit s’engourdissent. La nuit règne sur la terre et fige hommes et bêtes. Puis c'est un doux contact frais et aérien dans l’obscurité qui enveloppe toutes choses ; tout d’abord le visage puis les mains. Bertrand, les yeux fermés, perçoit un changement. Une lueur laiteuse perce aux travers de ses paupières closes. Dans sa demi-conscience, il se demande comment il peut encore ressentir quelque chose. Les phases de veilles se mêlent aux épisodes d’inconscience, aux rêves qui s’étirent dans le labyrinthe déformant du film de sa vie. La fine pellicule blanche modifie la campagne et s’épaissit au fil du temps comme pour protéger l’être qui gît, pantin grotesque.
La chaleur d’un soleil africain vient le narguer jusque dans ses délires au plus profond de sa faiblesse. A peine débarqué, les camions les transportent au bled à cent kilomètres de nulle part. Les images se succèdent violentes et colorées. Une mine qui éclate, des blessés, les représailles, un village qui brûle et le regard de terreur d’une petite fille en pleurs. Des heures de marche en colonne, avec le sentiment que rien ne se passe. Et encore des villages, des interrogatoires et des situations difficiles à évoquer, que l’on ne cite dans aucune lettre adressée à la famille. Une percée dans les Aurès avec ses camarades de hasard. La lente progression dans les gorges rouges et, après quelques heures, au moment où les nerfs se détendent, c’est l'embuscade. Après quelques minutes l’ennemi décroche, laissant deux corps immobiles et une balle dans la cuisse de Bertrand. Pour lui c'est l'évacuation en hélicoptère et l’hôpital. Il ne pense qu'à revoir Cloé, enfin. Puis c’est la crainte d’y retourner après sa guérison qui l'angoisse. Les accords d’Evian le sauvent. Mais la marque laissée par la guerre ne s’effacera plus.

Malgré les tendresses de Cloé, son caractère se durcit comme le muscle de sa cuisse. Le père Laurent le reconnaît à peine mais poursuit son enseignement. Bertrand se livre totalement au métier, dur avec lui-même, dur avec les autres. Il apprend à dompter le fer, à lui imposer sa volonté. Il s’initie au langage des couleurs, quand le rouge cerise, au sortir des braises, donne son accord pour le travail à l’enclume. Il reconnaît le bleu qui monte le long de l’acier pour la deuxième trempe et l’odeur de chairs brûlées quand on cémente la lame.

Les belles couleurs du mariage adoucissent quelque peu la vie de Cloé au sein du couple. Mais les vieux démons sont toujours présents et les soirs de fièvre, l’alcool libère le jeune homme de leur emprise. 
Il se souvient du visage rayonnant de Cloé quand elle lui annonce sa grossesse. C'est l’étincelle qui lui manquait pour de nouveau croire en un avenir. Une onde de bonheur toute neuve l'envahit. Il danse sur place, il la couve. Les mois passent dans le cocon douillet des attentions. Le père Laurent a enfin passé le flambeau. Bertrand exulte d’énergie. Son fils... il va l’appeler Pierre. Il va lui donner tout et plus. Il lui montrera ses secrets d’enfance. Non, il lui montrera la vie, la beauté de l’eau vive, les chênes verdoyants entre les sombres sapins. Il lui apprendra à lire le ciel, à chasser, à attendre patiemment pour mieux attraper la perche ou la brème. Il a remisé au grenier les images trop lourdes de mines qui explosent, les souffrances. Les mois passent. Les joues de Cloé se colorent et son ventre s’arrondit comme un fruit d’août. Et c'est le drame. Pourquoi la vie ne lui laisse-t-elle aucun répit ? Il a suffi d’une marche mal scellée pour que tout bascule et que la perte du bébé gomme brutalement toutes ses certitudes.

La nuit n’en finit plus. Sous la pellicule blanche, tout se fond en formes souples et rondes. Sur son piquet, la buse veille immobile. Bertrand la voit, droit devant lui. Il lui suffit de lever les yeux. Il s’habitue à sa présence et la trouve rassurante. C’est la seule chose vivante qu'il perçoit. Il s’y raccroche entre deux périodes d’inconscience. Si l’espace reste figé, le temps s’étire et se contracte au gré de ses absences. L’homme est entré dans une dimension différente où l’existence s’est libérée des lois naturelles. Il ne s’étonne même plus quand son esprit se met à tourner les pages librement. Il est devenu le spectateur de sa propre vie. La seule logique est la chronologie de ses souvenirs. Quand les images s’imposent, le froid, la nuit, la douleur s’estompent pour s’effacer momentanément. 
Les visions plus ou moins nettes l'assaillent, comme la souffrance de Cloé quand il rentre ivre et passe sa rage sur les chaises et les meubles. Les reproches de tous, parents et amis lui reviennent en mémoire. L’impossibilité d’accepter l'épreuve qui l'a terrassé de douleur. Et cette lente glissade vers la déraison. Il revoit Cloé s’effacer, se recroqueviller pour devenir transparente et finalement disparaître un matin en laissant une enveloppe pleine d’adieux, de regrets, d’amour désespéré. Rien désormais ne freine son anéantissement. On le ramasse au fossé, ivre, sans plus de mobile. On le mène, blessé, à l’hôpital où le manque le rend fou. Passent les longs mois d'égarement puis de résignation. Une amnésie sélective favorise sa convalescence. Mais, lors du retour au village, une peur sourde lui noue le ventre. Il se sent incapable d’affronter quiconque ou quoi que ce soit sur les lieux d’un passé qu’il a eu tant de mal à refouler. Le père Laurent est mort. La forge est silencieuse et déjà les toiles d’araignées ont pris possession des lieux. L’accueil est assez froid. Bertrand évite le chemin du café. Quand il décide de rejoindre la ferme familiale, c’est Jeanne son amie qui l’accueille.

Le manteau neigeux qui protège plaines et collines dissimule toute vie même affaiblie, presque absente déjà. Seul, un rapace immobile semble veiller, dernier témoin paisible. Tout près de l’oiseau, une flamme essaye encore de lutter pour exister. Bertrand souffle sur cette neige qui, comme une lente marée blanche, envahit son visage, partage son intimité. Et son souffle creux témoigne encore de la vie sur ses lèvres. Il y a déjà quelque temps que ses membres ne le font plus souffrir. Combien d’heures, il ne le sait pas, il a perdu jusqu’à la notion de temps. La nuit est éternelle. La nuit nivelle les sentiments et les regrets. Les yeux se ferment et la longue procession des lambeaux de mémoire s’effiloche. 
Jeanne, c’est elle qui le conduit chez le notaire pour prendre possession de l’héritage du père Laurent. C’est elle également qui le tarabuste pour qu'il se remette à l’ouvrage. Elle soutient et guide ses pas balbutiants. Elle atténue par son infinie patience et sa ténacité le tremblement de ses mains. C’est encore Jeanne qui rallume dans ses prunelles, la petite lueur de vie, le semblant d’espoir qui peu à peu se métamorphose en véritable renaissance. Bertrand regarde de nouveau le village avec, au fond du cœur, la paix retrouvée. Alors, les coups sourds et réguliers martèlent de nouveau l’air, rythmant la vie du bourg. Bertrand se nourrit de la chaleur des braises, de la vapeur qui siffle et chuinte au plonger du fer rougi dans le seau. La puissance et la régularité de sa frappe donnent la mesure de sa vitalité toute retrouvée. Jeanne le seconde à la maison, veillant sur le ménage. Elle sait qu’il ne l’aimera que d’affection. Elle en accepte la règle, trop heureuse de partager sa vie au prix d’un lourd sacrifice. Bertrand ne veut pas d’enfant. Les années passent rythmant la vie. Le travail et les habitudes cicatrisent les plaies mais renforcent les caractères. 

Le vieil homme comprend que la dernière page de l’ouvrage vient de se tourner et une paix salutaire prend possession de son être, le détachant enfin de l’hiver. Il va se reposer. Il ne ressent aucune peur. Juste l’envie de quitter cet endroit, de passer à autre chose si autre chose existe. Il est prêt. La neige à présent recouvre son visage. Elle semble isoler et masquer tout un univers flou et dérisoire. La neige dilue toute passion. À l’aube naissante, mauve et crue, le grand silence de la nature reprend ses droits. Nuls battements de cœur ne le troublent. La buse, elle aussi, s’en est allée vers d’autres cieux.
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Short Editions

17:56 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

09/04/2017

RAMEAUX À ROME

17:39 Publié dans LITURGIE | Lien permanent | Commentaires (0)

 
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