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11/03/2018

DONNE-NOUS AUJOURD'HUI

Les sept demandes du Notre Père (4/7).

Durant le Carême, « La Croix » invite à méditer sur ces requêtes. Aujourd’hui, « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ».

« Le Salut vient du ciel, mais pas sans la collaboration de l’homme ! »
Père Franck Chaigneau, Jésuite, fondateur et président d’honneur de la Table de Cana.

DONNE-NOUS AUJOURD'HUI...

Père F.CHAIGNEAU



« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour »…

Comment comprenez-vous cette requête ?

Père Franck Chaigneau : Cette expression est une demande vitale, celle d’être nourri. Si je ne mange pas, je tombe malade. Spirituellement, c’est aussi demander d’être nourri par les paroles de Dieu, habité par elles. Des paroles que je goûterai, qui éclaireront ma journée et me rapprocheront des hommes.
Cette demande peut justifier, pour certains, de ne pas croire en Dieu puisque, malgré leurs prières, beaucoup encore meurent de faim. Pour eux, Dieu n’agit pas, il reste silencieux ! Pour moi, cette demande est, au contraire,
la source de la reconnaissance de Dieu, de notre dépendance envers Lui. La réussite de l’humanité – faire en sorte que les gens n’aient plus faim –, Dieu la réalisera par l’action des hommes. Celui qui demande se met dans une attitude de pauvreté et reconnaît que seul, il n’y arrivera pas.
Cette demande évoque pour moi l’Eucharistie : par le moyen des fruits de la terre et du travail des hommes, le monde peut se nourrir de l’humanité de Jésus-Christ. L’Eucharistie ravive ma foi, mon espérance et ma charité pour ainsi actualiser le salut.
J’entends par salut la manière de faire face, grâce à l’aide de Dieu, au bien et au mal en moi et autour de moi. Cela nécessite de se mettre au travail. Le salut vient du ciel, mais pas sans la collaboration de l’homme !

En quoi La Table de Cana a-telle été votre « pain quotidien » dans votre vie de foi ?

P. F. C. : La création de La Table de Cana, alors que j’étais « prêtre au travail », a nourri ma foi. Dans l’informatique, j’étais loin des « pauvres », je trouvais de moins en moins de sens à cette vie. J’ai été encouragé par la demande de personnes sans domicile fixe et la fondation d’une entreprise d’insertion m’a permis de retrouver du sens.
La Table de Cana a changé mon regard sur les pauvres dont j’avais peur. J’ai appris que je ne savais rien faire, si ce n’est de faire travailler les autres. La Table de Cana est une réussite car elle est issue d’un collectif et est portée par lui : des personnes en insertion, des associations, des bénévoles, des permanents et desclients. C’est l’agrégation des compétences qui l’a fait démarrer.
Dans la prière du Notre Père, on dit bien « Donne-nous » et non « Donne-moi ». Dieu a donné La Table de Cana à plusieurs milliers d’hommes et de femmes, salariés et bénévoles, qui y sont passés depuis son origine.

Que signifie cette demande du Notre Père pour les personnes en insertion à La Table de Cana ?

P. F. C. : C’est une question de salut, de vie ou de mort. Pour les personnes en insertion, il s’agit de trouver ou de retrouver leur place dans la société. Leur pain quotidien, c’est d’abord de pouvoir travailler alors que toutes les portes étaient fermées. Des jeunes qui n’avaient jamais travaillé, des chômeurs de longue durée, des allocataires du RSA, des sortants de prison, des réfugiés politiques, des anciennes prostituées, des drogués… Autant de situations qui faisaient qu’un DRH d’une entreprise classique, au bout de trente secondes d’examen de leur curriculum vitae, passait au suivant.
Le salut, les personnes en insertion y croient lorsqu’elles pensent qu’elles peuvent acquérir une compétence qui leur permettra d’être embauchées par une entreprise classique au bout de deux ans maximum de travail à La Table de Cana. Cela leur demande beaucoup d’efforts afin de retrouver confiance en elles-mêmes et d’apprendre un métier qui a du sens pour elles. Un métier au service de la société, des clients et du bon fonctionnement de l’entreprise et pas uniquement en échange d’un salaire.

Comment les personnes en insertion sont-elles nourries par leur travail à La Table de Cana ?

P. F. C. : Souvent, au début, elles me disaient que le travail était une aliénation, mais plus tard, elles m’en redemandaient. C’était une sacrée conversion. Elles sentaient qu’elles avaient besoin des autres, au moins d’un chef pour apprendre leur métier, et de clients satisfaits. L’homme a besoin de se sentir utile, respecté, rendant service à la société. J’ai vu des personnes reprendre confiance, changer. Le salut, aujourd’hui, c’est, malgré le passé, de faire confiance à quelqu’un qui veut travailler et l’accompagner pour établir un projet personnel.
Le nom « La Table de Cana » renvoie au miracle des noces de Cana, l’eau transformée en vin sous l’impulsion de Marie qui croyait cela possible. Pour nous, c’est le passage de l’exclusion à l’insertion sociale, grâce à l’impulsion des encadrants qui, eux aussi, croient cela possible, lorsque les salariés en insertion font leur maximum pour satisfaire les convives, comme l’ont fait, dans la discrétion, Marie et les serveurs des noces de Cana.

En quoi La Table de Cana est-elle une réponse aux paroles de Jésus qui dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » ?

P. F. C. : Dans le récit de la multiplication des pains, Jésus met ses disciples au travail pour nourrir la foule ! Comme dans le Notre Père, cela fait allusion à l’Eucharistie, mais aussi au Règne de Dieu pour lequel tous les hommes sont appelés à travailler. Je suis convaincu que Dieu « compte » sur l’homme, qu’Il a «besoin» de l’homme, pour l’avènement de son Royaume. L’homme, pour y parvenir, doit repérer les valeurs évangéliques présentes déjà dans la société, les vivre lui-même là où il se trouve, parmi les croyants et les indifférents, et les promouvoir pour qu’elles soient opérationnelles dans la société.

La prière de demande est donc étroitement associée à l’action…

P. F. C. : C’est ce qui se passe à La Table de Cana qui fait, à sa mesure, advenir le Royaume en luttant contre l’exclusion ! À plusieurs reprises, on m’a dit : « Félicitations, tu t’occupes d’insertion…! » À quoi je répondais : « Non, ce sont les salariés eux-mêmes qui se prennent en charge et qui réussissent leur insertion, accompagnés dans leur démarche vers plus de liberté.»
Ils sont écoutés et aidés par des encadrants et des bénévoles très compétents, afin d’élaborer un projet personnel en fonction de leurs envies de réussite professionnelle, mais aussi de leur vie familiale, de leur apprentissage progressif. Pour faire référence à la multiplication des pains, plus les clients sont bien nourris et rassasiés, meilleure est l’insertion.
Quant aux 12 panières à ramasser dont parle l’Évangile, elles sont comptées par l’État qui distribue ses subventions en fonction du pourcentage d’insertions réussies !

Comment envisagez-vous la demande du pain de ce jour, aujourd’hui, fort de votre expérience à La Table de Cana ?

P. F. C. : Je demande à Dieu que son Règne progresse : que les structures humanitaires et politiques soient multipliées afin que tous puissent manger, que tous puissent être nourris par sa Parole et sauvés par les pratiques évangéliques.
« Cette demande évoque pour moi l’Eucharistie : par le moyen des fruits de la terre
et du travail des hommes, le monde peut se nourrir de l’humanité de Jésus-Christ. »


Père Franck Chaigneau,  jésuite, fondateur et président d’honneur de la Table de Cana
(Source: La Croix du 10 Mars 2018)

16:28 Publié dans RELIGION | Lien permanent | Commentaires (0)

10/03/2018

24 HEURES POUR LE SEIGNEUR

Célébration pénitentielle : «Comme il est difficile de se laisser vraiment aimer !»


Le Pape François a présidé ce vendredi une cérémonie pénitentielle dans la basilique Saint-Pierre, ouvrant ainsi l’initiative "24 heures pour le Seigneur", qui est partagée dans de nombreux diocèses du monde. Dans son homélie, le Souverain Pontife a rappelé combien Dieu, qui nous sauve par amour, restait proche de nous malgré le poids de nos péchés.
Olivier Bonnel-Cité du Vatican

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Dans son homélie, le Pape est revenu sur les paroles de Saint Jean de la première lecture, des paroles qui apportent « grande joie et consolation » pour ceux qui les écoutent. « L’amour de Dieu est toujours plus grand que ce que nous pouvons imaginer, et il s’étend même au-delà de tous les péchés que notre conscience peut nous reprocher. » a expliqué François. Cet amour n’a d’obstacles que ceux que nous avons l’habitude de poser devant une personne par peur qu’elle vienne nous priver de notre liberté.
Le péché, a poursuivi le Pape, est l’éloignement de Dieu. Mais cela ne signifie pas que lui s’éloigne de nous. Au contraire, Dieu reste encore plus proche de nous car nous sommes dans un état de faiblesse et de confusion.
Jésus nous demande de nous laisser aimer
Malgré tous les péchés que nous pourrions avoir commis en refusant sa présence dans notre vie, la grâce de Dieu continue de travailler en nous a expliqué François. Cette espérance nous pousse à prendre conscience de la mauvaise orientation que prend souvent notre vie, comme cela est arrivé à Pierre dans l’Evangile, où il renie trois fois le Christ.
« Pierre qui aurait voulu mourir pour Jésus comprend qu’il doit laisser Jésus mourir pour lui». Pierre fini par comprendre que Jésus l’aime et lui demande de se laisser aimer, il avait toujours refusé de se laisser sauver pleinement par Jésus, il ne voulait donc pas que Jésus l’aime totalement.
« Comme il est difficile de se laisser vraiment aimer ! » a ainsi lancé le Pape, « Nous voudrions toujours qu’il y ait quelque chose de nous qui ne soit pas lié par la reconnaissance, alors qu’en réalité nous sommes débiteurs de tout, car Dieu est le premier et il nous sauve totalement, par amour. » Le Saint-Père a donc invité chacun à se laisser purifier par l’amour pour reconnaître le véritable amour. 
Comme à son habitude, le Pape François est ensuite allé se confesser, avant de recevoir à son tour plusieurs personnes pour le sacrement de pénitence. Dans le cadre de cette opération intitulée "24 heures pour le Seigneur", de nombreuses églises de Rome et des diocèses du monde entier resteront ouvertes sans interruption jusqu'à samedi soir pour permettre aux personnes qui le souhaitent d'aller se confesser.
Vaticannews

11:45 Publié dans PAPE | Lien permanent | Commentaires (0)

09/03/2018

LE PAPE ET LES FEMMES

 

Le Pape François et les femmes, une force d’amour pour le monde


En cette Journée internationale de la femme, retour sur les interventions les plus significatives du Pape François au sujet du rôle des femmes dans l’Église et dans la société.
Alessandro Gisotti – Cité du Vatican

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«Les premiers témoins de la Résurrection sont les femmes», rappelait le Pape François le 3 avril 2013, lors de sa deuxième audience générale sur la Place Saint-Pierre, en remarquant que cette dimension du témoignage est la première mission des femmes. Rapidement, les fidèles allaient s’habituer aux interventions du Pape en faveur des femmes, pour la promotion de leur rôle dans l’Église et dans la société.
Jorge Mario Bergoglio a aussi souvent rappelé les figures féminines qui ont marqué son chemin personnel et son éducation chrétienne, comme sa grand-mère Rosa ou cette jeune novice des Petites Sœurs de l’Assomption qui l’avait tenu dans ses bras à sa naissance, et avec laquelle il est resté longtemps lié. Le magistère du Pape sur le génie féminin est riche de gestes plus que de paroles, du rite du Lavement des pieds rendu accessible aux femmes jusqu’aux visites dans les prisons féminines, ou de l’institution d’une commission sur le diaconat féminin jusqu’au nombre toujours croissant de femmes nommées dans des rôles importants au Vatican, ou encore au choix d’une femme, Anne-Marie Pelletier, pour les méditation du Chemin de Croix au Colisée.
L’Église est mère : approfondir la théologie de la femme
La réflexion du Pape François sur la femme part d’un regard théologique. Le 28 juillet 2013, en répondant aux journalistes sur le vol papal de retour des JMJ de Rio, il avait affirmé que «une Église sans les femmes est comme le Collège des apôtres sans Marie». François a souligné que «l’Église est féminine, épouse, et mère». Une affirmation qui est encore plus significative en la relisant quatre ans après, à la lumière de sa décision d’inscrire dans le calendrier liturgique la mémoire de la Bienheureuse Vierge Marie, Mère de l’Église.
À de nombreuses occasions, le Pape avait regretté que dans l’Église n’ait pas encore été accomplie «une profonde théologie de la femme». Il l’avait dit notamment le 12 octobre 2013 quand, en recevant les membres du Conseil pontifical pour les Laïcs, lors du 25e anniversaire de la Lettre apostolique de Jean-Paul II Mulieris Dignitatem, il avait affirmé que dans l’Église «il est important de se demander quelle est présence de la femme». Remarquant que le mot “Église” est féminin, François invitait à réfléchir sur la dimension maternelle de l’Église.
Respecter la dignité et le service des femmes, à tous les niveaux
Il n’a par ailleurs pas manqué de dénoncer les conditions d’exploitation que de si nombreuses femmes doivent supporter. «Moi, je souffre quand je vois que dans l’Église, le rôle de service de la femme dérive vers un rôle de servitude.» Ce thème est souvent revenu dans le Magistère du Pape François. Il l’avait évoqué avec vigueur en parlant le 16 mars 2016 à l’Union internationale des Supérieures Générales. François leur avait demandées d’avoir le courage de dire “non” quand on leur demande «une chose qui relève plus de la servitude que du service». «Quand on veut qu’une consacrée fasse un travail de servitude, on dévalue la vie et la dignité de cette femme. Sa vocation est le service. Le service de l’Église, où qu’elle soit. Mais pas la servitude!»
Offrir de nouveaux espaces aux femmes dans l’Église et dans la société
En février 2015, lors de l’assemblée plénière du Conseil pontifical pour la Culture, consacrée au thème «Les cultures féminines : égalité et différence», le Pape avait affirmé qu’il était temps que les femmes «ne se sentent pas hôtes, mais pleinement participantes des différents domaines de la vie sociale et ecclésiale». Il avait mis l’accent sur l’urgence d’offrir «de nouveaux espaces aux femmes dans la vie de l’Église», en favorisant «une présence féminine plus capillaire et incisive dans les communautés», avec une meilleure implication des femmes «dans les responsabilités pastorales».
La femme porte l’harmonie dans l’Église et dans le monde
Le Pape évoque souvent les figures bibliques féminines, et notamment la Vierge Marie, dans ses homélies matinales à la Maison Sainte-Marthe. Le 26 janvier 2016, il s’était arrêté sur le thème de la transmission de la foi. Pourquoi, se demandait-il, «ce sont principalement les femmes qui transmettent la foi» ? «Simplement parce que celle qui nous apporté Jésus est une femme. C’est la voie choisie par Jésus. Lui, il a voulu avoir une mère : le don de la foi est aussi passé par les femmes, comme Jésus par Marie.» Une femme courageuse qui a donc su mettre au monde le Fils de Dieu, et Lui permettre de transmettre aux hommes l’amour infini du Père pour ses créatures.
Vaticannews
 

17:20 Publié dans PAPE | Lien permanent | Commentaires (0)

05/03/2018

JEANNE D'ARC 2018

 

Jeanne d’Arc

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En 2016, les fêtes étaient présidées à Orléans par M.Macron


Dans la bonne ville d’Orléans, un jury hardi a désigné une jeune et belle métisse, âgée de dix-sept ans, pour jouer le rôle de Jeanne d’Arc lors des festivités qu’organise la ville à la fin du mois d’avril et au jour du 8 mai.
C’est elle qui caracolera sur un cheval lors des défilés organisés en ville pour honorer la « pucelle d’Orléans ».

Dès que la nouvelle fut connue se déclencha sur les réseaux dits sociaux, ces forums où n’importe quel zozo anonyme peut déverser ses pensées les plus moches et les plus fausses, un tollé, un tombereau d’injures racistes et d’une stupidité sans nom, telle que même des sites « identitaires » les on condamnés. Marine Le Pen a stigmatisé nettement la sottise de ces opposants à la « Jeanne métisse ».

Était-il tolérable, expliquaient les maniaques anonymes des forums du Web, qu’une métisse, fût-elle jolie, née d’un père du Bénin et d’une mère de Pologne, représentât notre Jeanne, de pure race franco-franque, Lorraine sans mélange ? N’était-ce pas trahir d’un seul coup d’un seul et l’histoire et la France, sa vérité et notre identité à nous les « purs souchiens » ?

Ces considérations, bien liées au penchant de la sottise le plus froussard et le moins généreux de l’époque traduisent le flottement des liens névrotiques entre la terre et l’esprit, la nation et les hommes, tel qu’il se manifeste en France depuis que des mouvements politiques en ont fait leur fonds de commerce, quitte à dénoncer les aberrations des dérives auxquelles elles conduisent dans l’anonymat de la lâcheté numérique. On veut croire que la foule d’Orléans, sauvant l’honneur de la France, fera un triomphe à la jolie métisse.
Bruno FRAPPAT (LA CROIX)

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ANNEXE

Je ne connais pas les personnes chargées du choix de la jeune fille qui doit incarner Jeanne d’Arc aux fêtes d’Orléans…Mais je pense qu’elles ont commis une énorme bêtise en choisissant celle de 2018: car il y a eu un précédent qui aurait dû les faire réfléchir avant ce choix malencontreux: il y a déjà pas mal d’années, mais les vieux Orléanais ne peuvent l’avoir oublié, c’était du temps de Mgr PICANDET, l’élue était une Portugaise… Résultat (il n’y avait pas encore de « réseaux dits sociaux »: le soir du 7 mai, lors de la remise de l’Etendard, Mgr Picandet, qui s’était félicité du choix d’une non-orléanaise (qu’avait-il fait là?) s’est fait copieusement huer par la foule, avant de recevoir, les jours suivants, des courriers incendiaires: preuve que les Orléanais sont stupidement chauvins et qu’i vaut mieux ne pas les exciter! On aurait pu et dû y re-penser cette année! (G.Jeuge)

 

 

 

 

 

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02/03/2018

LE SOURIRE DANS LA BRUME

 

Le Sourire dans la Brume

Helkagé

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Le soleil venait d’entamer son inéluctable chute entre deux colosses bétonnés au moment où Al avait quitté son bureau. « Maudit vent qui ne s’arrête jamais », grommelait-il en toussant dans le froid de décembre. Le retour dans son modeste appartement s’annonçait délicat. Les hautes tours du centre-ville dessinaient un immense couloir dans lequel l’intarissable souffle s’engouffrait, ignorant avec facilité les futiles barrières de tissus qu’Al tentait de lui opposer. Il leva la tête et remarqua les cimes des immeubles happées par un ciel de nacre, dont s’échappaient malgré tout quelques pâles rayons dorés. De là surgissaient les gargouilles des façades gothiques du centre-ville qui se volatilisaient en un instant, rendant la scène irréelle. La tête et le cœur égarés dans une contemplation béate, Al fut brusquement ramené sur terre lorsque, jalouses l’une de l’autre, ses chaussures entamèrent un éphémère mais fatal pugilat. Il se releva, les vêtements recouverts de limon brunâtre, et tituba quelques instants sous des regards à la fois empathiques et moqueurs avant de reprendre tant bien que mal son chemin.
Le ciel s’obscurcit et, goutte après goutte, se mit à cracher sa haine. « Allons bon, il ne manquait plus que ça ! » pesta Al en regardant le ciel au travers des flaques qui s’amoncelaient sur son chemin. Idylle cruelle entre l’air et l’eau, le crachin sournois et la bourrasque mordante, chaque souffle semblait lacérer jusque l’intérieur même de ses os. C’est la vision d’un verre ambré de scotch près de son petit âtre recouvert de suie, accompagnée d’un sursaut de fierté qui redonna un rythme soutenu à ses pas. Il attrapa à temps le tramway bondé, empêchant la trombe hivernale de perpétuer sa sale besogne. Une vieille dame était assise à côté de lui et le dévisagea sans gêne. Quand Al lui rendit son regard, elle fit mine de vouloir l’ignorer et cela lui convint parfaitement. Al n’aurait pas supporté une de ces causeries sans avenir qui pouvait, en s’éternisant, raviver chez lui des souvenirs douloureux, et également le confronter à son actuelle situation. Al avait en effet une passion dévorante dont il valait mieux éviter de se vanter... Elle se manifestait les soirs de grande solitude, prenant la forme d’Erica, blonde sculpturale au minois ravageur qui racolait près des quais. Voire Sarah, aguicheuse brune aux lèvres de sang et à l’opulente poitrine de l’angle de la 4ème et Shedstreet. L’offre comme la demande ne manquaient pas ici-bas. Il les avait toujours traitées avec respect et s’efforçait de donner ce qu’il croyait être de l’amour dans l’espoir naïf d’en recevoir un peu à son tour. Illusion maladive qui l’abandonnait une fois seul. Quand assis nu sur le lit défait, les draps imprégnés d’odeurs de corps et de parfum bon marché, voyant le pitoyable mendiant d’amour qu’il était, il pleurait.
Cela durait déjà depuis de longues années lorsqu’il avait rencontré Rose. Elle l’avait interpellé de sa petite voix fluette un soir de printemps. L’empreinte délicieuse de Rose s’était insinuée dans son esprit par-delà les murs d’indifférence qui enserraient son cœur depuis des lustres. Peu à peu Al se rendit compte qu’il manquait toujours un petit quelque chose aux autres filles, simplement car il n’y avait qu’une Rose. Il rêvait d’elle la nuit, se mettant en quête de son corps dans les ruelles poisseuses chaque soir où la solitude l’acculait. Il s’était souvent posé la question : mais pourquoi diable cette gamine-là ? Elle, toute menue, sans courbe tentatrice, ni franchement expérimentée, qui l’amenait à se battre contre des pauvres bougres surpris à faire leur sale affaire avec elle au mauvais moment.
Il avait un jour appris son âge, mais la honte et le dégoût avaient été rapidement étouffés par la fusion de leurs lèvres. Peut-être était-ce son visage qui le troublait tant, taillé par l’union de virtuoses sculpteurs dans le marbre le plus éthéré. Un ovale aérien, dessinant une mâchoire tranchante de douceur, accompagné de pommettes assumées, épaulant un nez aux arêtes angéliques et à la pointe subtilement tendue. Ses yeux noisette, tracés par la caresse d’un pinceau voluptueux, allaient de pair avec sa longue chevelure qui, une fois nue, recouvrait tendrement ses seins presque mûrs. Lui seul la voyait ainsi, les autres passaient chaque soir devant ce joyau dans un écrin de fange, ne voyant qu’une paire de jambes juste bonne à assouvir leur pathétique besoin. Il voulait l’aimer, comme il avait su le faire. Car Al n’avait pas toujours été cet employé solitaire, dépendant du service des filles œuvrant sous la Lune. Il avait été profondément amoureux, et aussi surprenant que cela puisse paraître, elle l’avait été aussi.


Elle, c’était Margaret. Ils s’étaient rencontrés à l’arrivée d’Al sur la côte Est, vers ses quatorze ans. Tout de suite, une complicité ambigüe était apparue entre eux. Peut-être le fait d’être les seuls jeunes du même âge dans le voisinage avait aidé, toujours est-il qu’une dizaine d’années plus tard le fruit d’un amour sincère arrondissait le ventre de Margaret. Seulement, au cours du sixième mois, Margaret fut prise de fièvre et d’hallucinations. Jour après jour son visage s’émacia, son teint devint cadavérique, et ses propos fluctuèrent entre obscénités et plaintes malignes. Incapable de s’occuper d’elle-même, Al ne travaillait qu’à mi-temps redoutant ce qu’il trouverait chez lui chaque soir. Un jour, elle se figea pendant une conversation, le regard perdu dans les méandres d’une imagination fertile et perturbée. Vinrent alors des murmures d’aliénée évoquant un être étrange qui la scrutait là où se tenait un vieux fauteuil vide. « Alphonse, la chose elle... elle est revenue, je t’en prie fais-la partir. » Les premières fois il avait tenté de la calmer avec douceur en lui assurant qu’ils étaient seuls dans l’appartement, mais ses pleurs et supplications l’incitèrent ensuite à s’exécuter, chassant d’un revers de main un vide empli d’effroi. Le souvenir de la femme qu’il aimait disparut peu à peu, et la peur de se perdre à son tour l’obnubilait à chaque heure. Les semaines passèrent sans aucune amélioration, Al alla alors quérir les rares médecins qu’il pouvait se payer. Chaque auscultation ressemblait à la précédente, Margaret se débattant violemment contre des songes qui en avaient après son enfant, inconsciente du danger qu’elle représentait elle-même. La stupéfaction et l’impuissance des médecins eurent raison des derniers espoirs d’Alphonse. On lui proposa un internement qu’il refusa sans même y réfléchir.
Un jour pourtant, Margaret s’éveilla consciente de ses propres actes. Al, ému aux larmes devant la lucidité retrouvée de sa moitié, fut aux petits soins toute la journée. Margaret le lui rendit par un nombre incalculable de remerciements et de témoignages d’affection. Les rires qui avaient déserté l’appartement il y a une éternité refirent surface, répit bénit brisant les semaines de peine et de résignation passées. Al, rempli d’une fougue qu’il pensait perdue, proposa de préparer un dîner digne de ce nom. La rue, la ville, le monde – son monde – paraissaient plus beaux, chargés d’espoirs et de promesses. Sur le chemin, en allant vers les petits commerces qui assureraient un repas plein de saveurs, Al pensa pour la première fois depuis longtemps à son futur enfant autrement que comme un fardeau. La tâche insurmontable pour un homme seul, devant également veiller sur un autre poids sans commune mesure, s’avérait maintenant être une perspective merveilleuse. Il profita du temps printanier et fit durer sa virée jusqu’aux premier signes du crépuscule. Lorsqu’il retourna à son immeuble, Al fut accueilli par le regard glacial d’un voisin qui sortait mais l’ignora magistralement, il fallait bien plus que cela pour entamer son enthousiasme. Puis marche après marche, en regagnant son 4ème étage, il sentait que quelque chose clochait. Palier après palier, de plus en plus de personnes étaient dehors sur leur perron, murmurant à son passage. Puis il les entendit. Lointain et caverneux d’abord, stridents et intolérables ensuite, des hurlements dont le timbre lui était atrocement familier. Il lâcha ses paquets et entama une course effrénée sous les regards médusés de ses voisins. « On en a assez Alphonse, faites que ça cesse ! » lui cracha-t-on en plein visage alors qu’une bile amère était à deux doigts de s’échapper de ses lèvres. Les quelques secondes qu’il mit pour ouvrir sa porte furent semblables à des heures. Là, derrière, l’amour de sa vie vociférait sa peur comme si la mort elle-même se glissait dans sa couche. Le spectacle se jouant devant lui le tétanisa. Margaret se trainait jusqu’à lui depuis leur chambre au travers du petit salon. Derrière elle, un long tapis de limon rougeoyant témoignait de l’horreur qui avait eu lieu ici. Il se précipita vers elle sans pouvoir dire un mot. Margaret s’agrippa à ses chevilles avec force en pleurant.
— Notre bébé... il veut notre bébé ! Alphonse, ne lui laisse pas... Je t’en prie !
Al remonta la terrifiante strie du regard et tomba au pied du lit sur une chétive forme sans vie, promesse quelques heures plus tôt d’une toute autre réalité. Alors il s’écroula, brisé, sur sa femme en pleurs. Cette fois-ci, nulle fierté ne put contenir son terrifiant appel à l’aide.
Margaret ne s’en remit jamais, affirmant droit dans les yeux de son mari et des médecins qu’un être ignoble ressemblant à un enfant couronné, drapé de brume noire, avait plongé ses mains en elle et en avait aspiré le bébé, d’étranges tâches noires présentes sur son ventre étaient pour elle l’ultime preuve de sa bonne foi. On lui expliqua que dans de très rares cas de telles marques apparaissaient lorsque le nourrisson s’avérait mort-né, mais elle n’en démordait pas, hurlant à s’en briser la voix qu’elle savait ce qu’elle avait vu. Nul ne l’écoutait désormais, et même Al la laissait seule dans une psychose qui la dévorait.
La semaine suivante, les lèvres pâles de Margaret ne criaient plus.
Le soleil était haut dans le ciel et la chaleur d’août rendait les corps moites dans les habits noirs. La cérémonie se déroula sans encombre, Al lui offrit une dernière gerbe de fleurs, assortiment parfait de lys et de roses. Il ne lui en avait jamais offert de si beau. Ce dernier remord lui arracha une larme furtive qui disparut au sein d’une barbe négligée. La famille, les rares amis et quelques voisins témoins du drame se retirèrent alors, le laissant seul quelques instants pendant que l’on déversait la terre sur la tombe de sa femme. Il s’en retourna alors et erra dans le cimetière. Au bout de l’allée centrale se tenait un majestueux olivier dont les tortueuses branches formaient un large parasol. Un enfant se trouvait là, à l’abri du soleil qui éblouissait Al. S’approchant pas à pas, il remarqua l’absence de parents aux alentours, il devait s’agir d’un tout jeune adolescent qui était parti à l’aventure, laissant des parents morts d’inquiétude à la maison. Al trouva étrange l’immobilité impériale de l’enfant, et puis quels étranges habits ce gosse portait-il là ? Une sorte de longue cape flottait anormalement. Il n’y avait pas la moindre brise en ce jour. Alphonse se figea, car chez cet enfant, inexplicablement, tout le rebutait. Ce dernier se retourna alors pour laisser apparaitre une face où nul visage n’était présent. Seul demeurait un infâme masque noir s’enfonçant dans une chair grisée. Alphonse fixa la chose avec horreur, avant qu’elle ne disparaisse en un battement de cils. Non, c’était impossible, le soleil tapait sûrement trop fort et l’ombre dessinée par les branches de l’arbre lui avait joué un mauvais tour. Mais alors une idée terrible germa et ne le quitta pas depuis. Et si Margaret avait dit vrai ?

Perdu dans ses pensées, Al sentit à peine une main se poser sur son épaule.
— Monsieur ? Vous vous sentez bien ? demanda inquiète, de sa voix chevrotante, sa voisine de train.
Assurant à la petite dame qu’il allait bien, malgré son teint blafard, il descendit du tramway à l’arrêt de Shedstreet. Ces troublants souvenirs ne s’étaient pas manifestés depuis des lustres. Peut-être que le temps sombre ainsi que la fièvre qu’il couvait avaient œuvré en sa défaveur.
Al n’avait plus qu’une centaine de mètres à parcourir avant de retrouver le perron de son immeuble. Il gravit les quatre étages non sans mal et s’affala dans son fauteuil face à la cheminée. Son corps était parcouru de frissons tellement intenses qu’il brisa six allumettes avant de réussir à en allumer une. Les flammes qui s’élancèrent dans l’âtre effacèrent le souvenir du vent glacial qui soufflait toujours dehors. Après quelques minutes, il se leva et ôta sa chemise suante en gagnant la salle de bains. Il enclencha le jet d’eau et s’écroula dans la baignoire, confortablement bercé par la pluie fumante qui se déversait sur lui. Il n’eut même pas la force de retirer son pantalon. L’eau coula pendant près d’une demi-heure avant que le souffle chaud et humide ne se tarisse et laisse soudainement place aux griffes d’une gerbe glacée. Violemment tiré de sa torpeur, Al se jeta hors de la baignoire dans un réflexe maladroit et embrassa lourdement le carrelage gelé.
Il se réveilla dans son lit, la tête dans l’étau et l’arcade ouverte. Il n’eut pas le temps de se souvenir de quoi que ce soit que des pas feutrés firent grincer le vieux parquet du salon. Un joli visage couronné de longs cheveux couleur miel fit irruption dans l’entrebâillement de la porte.
— Rose ? murmura-t-il étonné, en tentant de se relever.
La jeune femme entra le regard baissé, une tasse fumante entre les mains.
— Oui, détends-toi trésor, dit-elle en s’asseyant sur le bord du lit, je t’ai préparé un thé.
— Merci, mais qu’est-ce que tu fais là ?
— Eh bien je ne sais pas si toi tu te souviens d’une petite promesse chuchotée au coin d’un oreiller mais moi oui, dit-elle en embrassant le creux de son cou.
— Ecoute, je ne sais pas si tu as remarqué mais je ne me porte pas comme un charme alors je...
— Si j’ai remarqué ? Bien sûr que j’ai remarqué ! Comment aurais-je pu passer à côté du gros veau inconscient étalé dans la salle de bain ? Qui a dû te trainer jusque dans ton lit d’après toi ? Et d’ailleurs tu as pris un peu de poids. Mon Alphonse se laisse aller et je n’aime pas trop ça.
— Ton Alphonse ?
— Oui, celui-là même qui m’avait promis un diner en tête à tête ce soir !
— Rose regarde nous, lâcha-t-il comme à une enfant, je suis un petit employé de bureau veuf et aigri, qui se rabat à la moindre frustration sur les services d’une p... Le regard qu’elle lui lança reteint ses paroles mais le message était suffisamment clair. Il se reprit. D’une... d’une jeune et jolie femme qui, si elle le veut, peut quitter la rue dès qu’elle le souhaite.
— C’est vraiment tout ce que je suis pour toi, une pute c’est ça ?
— Non, écoute on pourrait faire ça une prochaine fois, je ne sais plus ce que je dis...
Elle leva sa frêle main mais ne l’abattit pas. Le geste inachevé cantonna la douleur à l’âme. Un instant après, elle était partie. Al se posta à sa fenêtre, la jeune femme marchait pour disparaitre dans la nuit noire en direction des quais. Il regagna son lit et éteignit la lumière. Un lugubre rayon perçait par l’entrebâillement de la porte, elle avait dû laisser le salon allumé. Esquissant le geste de se lever, il s’arrêta net. Le rayon de lumière était obstrué par un corps, gonflant les ténèbres à mesure qu’il approchait. Al balbutia quelques sons inaudibles. Un nuage noirâtre pénétra dans la chambre, précédant les pas de l’intrus. Une main fit voir ses doigts écorchés en saisissant le montant de bois. Dans l’ombre, un œil d’une blancheur lunaire observait, depuis le reste d’un visage qui n’en était pas un, caché derrière la porte. L’enfant impie était là. La porte lentement s’ouvrit et Al se sentit aspiré par une force implacable. Il jaillit hors de son lit.
La lumière du jour qui perçait par la fenêtre le réveilla. Nulle trace d’une quelconque entité. Al, en sueur, se dit alors que c’était le pire cauchemar qu’il n’eut jamais fait. Il se releva fébrilement et tomba nez à nez avec l’endroit où l’effroyable créature avait posé sa marque. Trois sillons noirs creusés là où les doigts de la chose avaient rencontré le bois.
Pendant toute la matinée Al resta cloîtré chez lui, les symptômes de la veille s’étaient atténués mais l’hideuse vision le paralysait dans son vieux fauteuil mal tanné. Il tenta vainement de rationaliser la chose. Bien sûr il était fiévreux et s’était assommé comme un crétin dans la salle de bain, cela ne pouvait pas arranger les choses mais dans ce cas, si cela n’était qu’un rêve, qui avait finalement éteint la lumière du salon et d’où venaient ces entailles brunes ?

On ne revit pas Alphonse de la semaine. Au bureau on le décréta malade sans même chercher à le joindre. Ses voisins chuchotaient quant à eux que la folie l’avait à son tour gagné et Rose était encore trop remontée pour se soucier de lui. Sa seule compagne était la peur abyssale et dévorante de l’être brumeux. Les jours comme les vivres défilèrent, forçant Al à sortir sur Shedstreet. Il héla le premier gamin qui passait, lui donna dix dollars et lui promit le double pour aller chercher de quoi remplir ses placards. Ce petit manège dura des semaines, jusqu’au jour où le jeune garçon évoqua un attroupement au coin de la rue, juste en amont des quais. « On veut pas me laisser voir mais les gens disent qu’il y a une catin qui flotte ! », dit-il. Les images défilèrent devant ses yeux. Non, tout sauf ça...
Al se rua péniblement vers l’attroupement au loin, jouant des coudes jusqu’à la limite fixée par la police. Les notes banales de vase, de charbon, et de vieux poisson du fleuve Flay, étaient accompagnées par un relent morbide qui installa chez lui un début de nausée. Une odeur de mort, dont la source était bien trop proche. Puis vint ce bruit, par-delà les murmures de la foule, si simple et banal au premier abord, un choc léger au rythme soutenu. Cela venait de l’escalier verdâtre qui plongeait dans le Flay. Al descendit du regard chaque marche, se rapprochant d’une vérité qu’il redoutait. Il aperçut alors l’orchestre macabre à l’origine de cette perturbante mélodie. La peau grisonnante du cadavre dégoulinait de son crâne, ce dernier venant frapper une marche à chaque remous du fleuve. Bizarrement il ne détourna pas le regard de cette putréfaction, au contraire il observa hypnotisé le corps jadis pulpeux à la chevelure brune de Sarah. Nulle tristesse ne se fit sentir, seul un soulagement malsain l’inonda. Une main glacée vint se nicher dans la sienne. La frêle et adorée Rose se blottit contre lui, de longues traces de mascara cisaillant ses pommettes, « Rentrons » souffla-t-il.
Sur le chemin Al épiait chaque recoin plus sombre que les autres, chaque forme stagnante dans la foule, car il en était persuadé, ce qui était advenu de Sarah était un avertissement, on l’observait, et il serait le prochain. Peut-être était-il fou, s’admettre comme tel aurait été bien plus commode. Cela aurait permis de renvoyer la chose dans les dédales brumeux de sa démente imagination, de la sceller dans ce monde de cauchemars auquel elle appartenait. Mais il ne se posa pas la question, il en était incapable. Il veilla tard ce soir-là mais rien ne se produisit, ni aucun autre soir de cette sombre semaine. Rose resta avec lui, le voyant faire chaque soir les cent pas en se rongeant les sangs. « Si ce démon doit réapparaître je dois être prêt, qu’importe le moyen, je n’ai plus la force de fuir maintenant » chuchotait-t-il tout bas, passant devant Rose qui assistait impuissante au délirium funeste d’un être qu’elle avait sincèrement aimé. Pour Al, il ne pouvait s’agir d’un hasard. Il en avait trop vu pour que cela ne soit qu’un mauvais rêve. Dans sa bibliothèque clairsemée, se tenait un petit carnet à la couverture cabossée, ultime manière d’ancrer ses songes perturbés dans le même monde que Rose allongée plus loin. Al avait tourné ces pages un nombre incalculable de fois et se demandait comment elles tenaient encore en place. Il y couchait toutes les choses qui le tourmentaient depuis les premiers hurlements de la défunte Margaret, cela lui permettait à l’époque de prendre du recul et de maintenir son esprit à flot, au-dessus des vagues de malheur qui s’abattaient alors sur lui. Al saisit précautionneusement le vieux carnet, on y décelait le moment où l’homme sain d’esprit s’était éteint. Là où la calligraphie propre et lisse laissait place à un griffonnage bancal et tremblant, comme guidé par une main à moitié tétanisée. Mais, au fil des pages, les mots trahissaient leur but premier et s’insinuaient en Al, le mettant face à ses choix passés, contés d’une manière plus sombre et plus cruelle. Ce sont ses sanglots qui réveillèrent Rose, lui était assis dans son fauteuil, le carnet pendant au bout des doigts, elle le regardait avec stupeur et incompréhension. Où était passé l’homme qui la réconfortait suite à l’odieuse découverte flottante dans le Flay ?
— Au final ma... ma femme n’était pas malade, ni folle, dit-il les yeux rouges de honte.
— Alphonse écoute-moi, ces choses dont tu m’as parlé n’existent pas, tu es perturbé par la fièvre de ces derniers jours et ce coup sur la tête qui t’ont fait voir des choses, lui dit-elle en lui prenant les mains.
— Mais tu ne comprends pas ! lâcha-t-il en bondissant de son fauteuil. J’ai abandonné l’être que je chérissais le plus, je l’ai regardée dans les yeux et l’ai traitée de cinglée, la laissant seule dans cette chambre en compagnie de cette horreur. Elle hurlait jusqu’à s’évanouir, et moi je priais juste pour qu’elle se taise. Comment pourrais-je me le pardonner ? Le véritable monstre dans cet appartement c’était moi.
— Allons calme-toi, le passé est passé, tu as fait tout ce que tu pouvais pour ta femme, tu as veillé sur elle jour et nuit, tu as fait venir des médecins et aucun d’eux n’a pu faire quoi que ce soit, tu ne peux pas t’en vouloir... et puis tu m’as moi maintenant non ?
— Tout ça c’est la faute de cette chose.
— Al, non...
— Cet enfant du diable, je dois m’en débarrasser, peut-être, oui c’est ça, Margaret pourrait me pardonner si je la débarrassais de cette atrocité, elle me l’a tant demandé.
— Al je t’en prie, tu me fais peur.
— Elle ne s’arrêtera pas tant que quelqu’un n’y aura mis un terme !
— Arrête, arrête ! Ça n’existe pas Alphonse ! Cette chose c’est dans ta tête, c’est la fièvre, tu te laisses envahir par la folie, reste avec moi, regarde-moi Alphonse...
— Tu me crois fou ! cria-t-il en l’empoignant par le bras la trainant jusque dans la chambre. Et ça, c’est de la folie aussi alors !
Il plaqua sa tête contre le montant arborant les trois traces noirâtres, vestiges pour elle de la gaucherie d’un ouvrier, comme Al le lui avait raconté bien avant que son esprit ne s’égare vers une autre vérité.
Elle pleurait. Une fine perle de sang ruisselait sur son front, là où le bois vieilli avait mordu sa peau si délicate.
— Al tu me fais mal... sanglota-t-elle à demi-mot.
La larme rougeoyante se répandit le long de son bras, marquant la chair d’une fine trainée. Son attitude changea brusquement et, sans mots dire, il relâcha son emprise. Il n’en fallut pas plus pour que Rose se précipite hors de l’appartement. L’unique et écarlate témoignage de sa présence poursuivant sa lente chute sur la peau d’un Alphonse figé.
Il passa le reste de la soirée adossé contre son lit, assis sur le parquet baigné par la lumière lunaire. Il attendit des heures durant les nébuleuses prémices et, contrairement aux autres soirs, il les désirait ardemment. Comme une preuve tangible qu’il n’avait pas fait tout cela en vain. Il n’en vit aucune volute, et pourtant son obsession ne fit qu’empirer, l’entraînant dans les dédales d’une démence insatiable.

L’été arriva sur Flayton, Rose marchait dans l’après-midi, plus belle que jamais. Habillée d’un large chapeau rehaussant un magnifique tailleur hors de prix, elle embaumait l’air de parfum français. La jeune femme avait délaissé la rue depuis sa rencontre avec un jeune modiste talentueux qui avait trouvé en elle une muse parfaite. Elle s’appuyait à son bras lorsqu’ils arrivèrent sur Shedstreet, le modiste fit mine de vouloir éviter la triste rue mais Rose le reteint sans vouloir s’expliquer. Ils marchèrent, attirant les regards, cela mettait le modiste mal à l’aise. Rose ralentit l’allure lorsqu’elle passa devant le vieil immeuble d’Alphonse, elle n’avait jamais évoqué leur histoire devant le modiste et ne le ferait sans doute jamais. Il vaut mieux taire certaines choses, pensa-t-elle. Rose fixa quelques instants la fenêtre du quatrième étage aux rideaux clos, et crut y déceler un mouvement furtif. Pendant un instant elle eut envie de grimper les marches, d’ouvrir la porte et de se jeter dans les bras d’Alphonse, mais qu’y trouverait-elle ? Un homme décharné, au regard cerné, et aux longs cheveux gras, enlaidi par la démence. Et pour lui dire quoi ? Qu’elle allait se fiancer et partir dans quelques semaines à Paris ? Non, elle n’était pas si sotte, ni si cruelle. Alors elle l’embrassa une dernière fois en rêve et pria de toutes ces forces pour que l’image lui parvienne.
Lui ne vit qu’un regard jeté dans sa direction, et l’homme jeune et élégant accroché à son bras. Lui, cela aurait dû être lui, pas un dandy arrogant et hautain. Il noya sa tristesse dans l’alcool cette nuit-là, comme il ne l’avait pas fait depuis bien longtemps. Il vécut la vie qu’il aurait eue avec Rose, ses défis et ses échecs. Il s’allongea sur le vieux tapis du salon, recroquevillé autour de sa bouteille de scotch et imagina Rose, ses lèvres chaudes sur les siennes lui donnant un dernier baiser, sa voix émergeant tel un murmure dans l’air. Puis il repensa à ses visions et, dans un élan d’audace imbibé de liqueur, se mit à les provoquer... « Comment en est-on arrivé là, Al, hein ? Elle croit pouvoir tout mettre sur mon dos, saloperie informe va ! Moi je sais ce que j’ai vu, mais tu peux rien contre moi en fait, avoue-le. T’es juste une image dans ma tête, une saleté que ma femme a déposée là. Mais c’est fini tout ça, fini, demain je me casse d’ici et toi tu disparais... », braya-t-il avant de s’écrouler dans un bruyant sommeil.
Le soleil inondait la rue de sa chaude lumière, mais inexplicablement c’est l’obscurité qui régnait dans l’appartement, enclave indiscutée aux ténèbres. Al n’y prêta nulle attention, et s’habilla. Il inspira fortement, traversa son salon et saisit la poignée de sa porte d’entrée. Impassible, il resta de longs instants sans bouger. Une présence, comme un frémissement dans l’air, se fit sentir. Il lui suffisait d’abaisser la poignée et de sortir, mais Alphonse n’en fit rien. Il se retourna et, stupéfait, fit face à son vieux fauteuil trônant, vide, en plein milieu du salon, à une place qui n’était nullement la sienne. Son souffle devint plus sourd, son corps moite et tremblant. De son aplomb de la veille ne subsistait qu’un flou nauséeux accompagné de forts vertiges. Il s’adossa à la porte et se laissa lentement glisser au sol. « Non... non, ça n’existe pas Alphonse concentre toi, ferme les yeux, tout ça n’est pas réel. » murmura-t-il en couvrant son visage de ses mains. Il resta prostré avant de lentement rouvrir ses paupières.
Ses côtes luttèrent douloureusement pour maintenir son cœur en place.
Le trône était maintenant occupé par l’être infâme, enveloppé d’une épaisse brume noirâtre lui tombant du haut des épaules et se répandant au sol telle une large cape. Autour de son crâne se dressait une sorte de couronne, de longues épines noires entrelacées avec une complexité dérangeante, s’élevant vers les cieux. Tout chez cette chose le révulsait. Son visage était dissimulé par un masque anguleux arborant des dessins impies dont perçaient deux pupilles d’une blancheur lunaire, vides et sans vie, contrastant avec la noirceur de l’immonde toile qui se dessinait là. Al se leva aphone et tenta d’ouvrir la porte, mais rien n’y fit et la porte demeura close. Il marcha, hagard, en direction de sa chambre. L’enfant de mort ne bougea pas. Il ferma à nouveau les yeux et pria pour que la chose disparaisse, mais à chaque regard, la brume s’étalait toujours, ondulant sur le plancher vieilli. Il s’enferma dans la chambre, et poussé par un cœur gorgé de remords, demanda pardon à Margaret, pardon de ne pas l’avoir crue, pardon de ne pas l’avoir protégée. Il était seul à présent, seul comme elle l’avait été, enfermée dans ce lieu maudit en compagnie du démon. La nébuleuse noire se glissa sous la porte, et la poignée pivota. Il lui fallait sortir, il ne pouvait plus endurer cela, pas une nouvelle fois.
Les rayons chaleureux qui perçaient l’accueillirent avec bienveillance, mais les fragiles carreaux ne purent contenir le geste démentiel d’Alphonse.
Un bris de glace suivi du bruit sourd du corps s’écrasant sur les pavés retentirent dans l’aube endormie. Les rares badauds se hâtèrent sur les lieux du drame. Là où un homme à l’esprit gangrené avait choisi d’en finir. On montra le quatrième étage et sa fenêtre brisée. Les fins rideaux blancs lacérés ondoyaient au gré du vent, dévoilant une chambre obscure et vide. Pourtant, là-haut, par-delà le voile de certitudes de la foule, le sibyllin prince d’un royaume fait uniquement d’ombres contemplait son œuvre. Sous son obscur masque se dessina alors un énigmatique et glacial sourire, dont aucun témoin ne verrait jamais l’esquisse.
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17:52 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

 
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