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10/02/2018

MESSE À STE MARTHE

 

Messe à Sainte-Marthe: le pécheur peut devenir saint, mais pas le corrompu
Veiller tous les jours pour ne pas finir éloigné du Seigneur : c’est l’invitation lancée par le Pape François lors de la messe de ce jeudi matin à la Maison Sainte-Marthe. Le Pape a parlé du risque, auquel nous sommes tous exposés, de l’affaiblissement du cœur.

Adriana Masotti – Cité du Vatican

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David est saint, même s’il a été un pécheur, alors que le grand et sage Salomon est rejeté par le Seigneur parce qu’il s’est corrompu. Lors de son homélie matinale à Sainte-Marthe, ce jeudi 8 février 2018, le Pape François s’est concentré sur ce paradoxe apparent. La lecture proposée par la liturgie, tirée du premier Livre des Rois, parle de Salomon et de sa désobéissance. «Nous avons entendu une chose un peu étrange, a tout de suite commenté François : le cœur de Salomon n’est pas resté intègre avec le Seigneur, son Dieu, comme le cœur de David, son père.»
Le problème de l’affaiblissement du cœur
Le Pape a expliqué que cette parole est étrange car nous ne connaissons pas de gros péchés, il était toujours équilibré, alors que nous savons de David qu’il fut un pécheur, avec une vie difficile. Pourtant, David est saint, et l’on dit de Salomon que son cœur était «dévié par le Seigneur». Lui qui était loué par le Seigneur quand il avait demandé la prudence pour gouverner, au lieu des richesses. Comment peut-on expliquer cela ? David sait avoir péché, à chaque fois il demande pardon, alors que Salomon, dont tout le monde parlait en bien et que même la reine de Saba aurait voulu rencontrer, s’était éloigné du Seigneur pour suivre d’autres dieux, mais il ne s’en était pas rendu compte.
«C’est ici le problème de l’affaiblissement du cœur. Quand le cœur commence à s’affaiblir, ce n’est pas comme une situation de péché : tu fais un péché, tu t’en rends compte tout de suite : “Moi, j’ai fait ce péché”, c’est clair. L’affaiblissement du cœur est un lent chemin, qui dérive peu à peu… Et Salomon, endormi dans sa gloire, dans sa réputation, a commencé à faire cette route.»
Salomon a fini tranquillement corrompu
Paradoxalement, «la clarté d’un péché vaut mieux que la faiblesse du cœur», a expliqué François. «Le grand roi Salomon a fini corrompu : tranquillement corrompu, parce que son cœur s’était affaibli».
«Et un homme avec le cœur faible, ou affaibli, est un homme défait. Ceci est le processus de nombreux chrétiens, de beaucoup d’entre nous. “Non, moi je ne fais pas de gros péchés…” Mais comment est ton cœur ? Il est fort ? Il reste fidèle au Seigneur, ou tu dérives lentement ?»
Veiller tous les jours sur son propre cœur
Le drame de l’affaiblissement du cœur peut arriver à nous tous dans la vie. Que faire alors ? François a répondu : «La vigilance. Veiller sur ton cœur. Veiller. Tous les jours, être attentif à ce qui arrive dans ton cœur», et il a ensuite conclu : «David est saint. Il était pécheur. Un pécheur peut devenir saint. Salomon a été rejeté parce qu’il était corrompu. Un corrompu ne peut pas devenir saint. Et on arrive à la corruption par cette voie de l’affaiblissement du cœur. Comment est mon cœur, mon rapport avec le Seigneur. Et goûter la beauté et la joie de la fidélité.»

11:25 Publié dans PAPE | Lien permanent | Commentaires (0)

08/02/2018

AUDIENCE GÉNÉRALE DU 07 FÉVRIER

Audience générale:

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l’Évangile est parole vivante


Ce mercredi 7 février, au cours de l’audience générale en salle Paul VI du Vatican, le Pape François a poursuivi son cycle d’enseignements sur la messe, s’attardant, pour la deuxième semaine consécutive, sur la Liturgie de la Parole, et notamment sur la proclamation de l’Évangile et l’homélie.

Manuella Affejee - Cité du Vatican


L’Évangile est le point culminant du dialogue entre Dieu et son peuple; il est la «lumière qui permet de comprendre le sens des textes bibliques qui l’ont précédé». C’est d’ailleurs pour cela que la Liturgie le distingue des autres lectures, et l’entoure d’une vénération toute particulière: encens, bougies, signe de croix de l’assemblée sur le front, la bouche, et le cœur. Autant de signes qui manifestent la reconnaissance, par l’assemblée, de la présence du

L’Évangile, parole vivante du Christ


C’est d’ailleurs le Christ qui est au centre de tout, a rappelé le Pape, c’est Lui qui nous parle, directement, à travers l’Évangile. «Nous ne lisons pas l’Évangile pour savoir comment les choses se sont passées, mais pour prendre conscience de ce que Jésus a dit et fait une fois et de ce qu’il continue de nous dire et d’accomplir pour nous». Cette parole est «vivante» et parle à notre cœur.


Clarté et brièveté des homélies


Pour faire parvenir son message, «le Christ se sert aussi de la parole du prêtre», à travers l’homélie. Mais attention, a prévenu le Pape, l’homélie n’est ni un discours de circonstance, ni une catéchèse. Elle est une «reprise de ce dialogue déjà engagé entre le Seigneur et son peuple». D’où l’importance pour celui qui prêche, -le prêtre, le diacre et l’évêque-, de bien préparer son homélie, en ayant bien à l’esprit qu’il donne la parole à Jésus. Et l’homélie, a insisté le Pape, doit être brève. Et de prendre l’assistance à témoin : «combien de fois voyons-nous, pendant l’homélie, plusieurs qui s’endorment, sortent ou vont fumer une cigarette ? ». Pour être efficace, l’homélie requiert une préparation soigneuse, a recommandé le Pape, par la prière et l’étude de la Parole de Dieu;  elle doit être une synthèse claire, et ne doit pas excéder les dix minutes.
La Bonne nouvelle, cœur de la transformation
Et le Souverain Pontife de conclure: «si nous nous mettons à l’écoute de la ‘Bonne nouvelle’, nous serons convertis et transformés par elle, et partant, capables de nous changer nous-mêmes et changer le monde. (…) Parce que la Bonne nouvelle, la Parole de Dieu entre par les oreilles, va au cœur et arrive dans les mains, pour accomplir des œuvres bonnes».
Vatican news

17:28 Publié dans PAPE | Lien permanent | Commentaires (0)

30/01/2018

LES EHPADS EN GRÈVE

 

Ehpad et services à domicile: la première grève nationale


Par Jean-Christophe Martineau le 26 janvier 2018

 

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L’exaspération des personnels débouche sur une grève nationale le 30 janvier 2018. À l’appel de sept syndicats, ils dénoncent la dégradation des conditions de travail et réclament l’augmentation des moyens destinés au secteur du grand âge.

C’est inédit. Pour la première fois, l’ensemble des organisations syndicales (CFDT, CFE-CGC, CFTC, CGT, FO, Sud-Solidaires, Unsa), appellent à la grève, le 30 janvier 2018, les salariés des établissements d’hébergement pour personnes âgées (EHPAD) et des services à domicile. Le mouvement national est soutenu par l’Association des directeurs au service des personnes âgées (AD-PA), la Fédération des responsables d’établissements et de services pour personnes âgées, la (Fnadepa) et dix syndicats de retraités. La grève se traduira par des débrayages dans les maisons de retraite, des rassemblements devant les Agences régionales de santé et, à Paris, devant le ministère de la Santé et des Solidarités. Leurs revendications: l’augmentation des moyens destinés au secteur du grand âge, l’amélioration des conditions de travail et des salaires des personnels, la titularisation des emplois aidés, l’abrogation de la réforme de la tarification des EHPAD, en vigueur depuis 2016. Ils dénoncent dans le cas des services à domicile, des tarifs horaires, fixés par les Départements, trop bas pour rémunérer correctement des employés et permettre aux services de rester économiquement viables.
 
Sous-effectif chronique et personnel éreinté
Pour les EHPAD, les signataires de l’appel à la grève exigent l’application de la règle prévue par le plan Solidarité grand âge de 2008, fixant le ratio de personnel des maisons de retraite à 1 salarié par résident. Une norme qui n’a jamais été atteinte, le taux d’encadrement se situant aujourd’hui, en moyenne, à 0,6 intervenant par personne âgée hébergée. Ce manque d’effectif se traduit par une surcharge de travail des aides soignant(e)s, confronté(e)s à des résidents de plus en plus fragiles, car entrant en institution plus tardivement que par le passé. 

Cette situation a fini par pousser nombre de soignants à se mettre en grève en 2017. De source syndicale, pas moins de 120 mouvements ont eu lieu en 2017 dans l’Hexagone, dont le plus emblématique, celui des aides-soignantes de l’Ehpad des Opalines (Jura) a duré 117 jours. Une situation qui a entrainé l’organisation, dès l’été 2017, d’une première mission parlementaire, pilotée par Monique Iborra, députée de Haute Garonne (LREM). Dans son rapport, elle constate les sous-effectifs chroniques; l’absence d’infirmier de nuit "dans la grande majorité des établissements"; les conditions de travail "particulièrement préoccupantes, tant du point de vue physique que psychologique", entraînant un taux d’absentéisme important et des accidents de travail en nombre supérieurs à ceux enregistrés dans le BTP… Depuis le début de l’année 2018, l’élue a repris son bâton de pèlerin, enchainant les visites de terrain dans le cadre d’une nouvelle mission dont l’un des objectifs est d’essayer d’élaborer des normes minimales de personnels par structure. Elle doit rendre son rapport à la ministre de la Santé et des Solidarités, Agnès Buzyn, au tout début du mois de mars.
 
Seule pour veiller sur 99 résidents…
La médiatisation de ces mouvements sociaux a révélé au grand public l’exaspération et l’épuisement des personnels en nombre insuffisant pour assurer correctement leur travail. Comme en témoigne Syndie, aide-soignante dans un établissement public de l’ouest de la France. "Les résidents rentrent chez nous dans des états plus dégradés qu’avant. Il y a beaucoup de grabataires et la surcharge de travail est quotidienne puisque nous ne sommes pas plus nombreux pour faire face. On court toujours après la montre. Les agents sont rappelés pendant leurs jours de repos pour remplacer les personnes en arrêts de travail. Ou bien on fait appel à des contractuels plus ou moins formés, décrit-elle, notre travail se déshumanise. Un jour, j’ai entendu un élu dire: "Votre boulot ce n’est pas tenir la main et discuter…" C’est choquant! Notre travail c’est aussi cela: garder de l’humanité dans nos relations avec les personnes âgées et pas seulement faire la toilette et donner le repas!" Fin 2017, Mathilde Basset, infirmière dans un établissement ardéchois, a écrit à la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, lui indiquant qu’il lui était arrivée de se retrouver seule pour veiller sur 99 résidents… Preuve de l’extrême sensibilité de l’opinion à ces questions, une pétition réclamant des moyens pour les ehpad, lancée le 15 janvier par trois médecins - dont l’urgentiste Patrick Pelloux- a réuni plus de 300 000 signatures en dix jours.
 
La nouvelle tarification contestée
Les organisateurs de la grève réclament également l’abrogation des décrets de la loi d’adaptation de la société au vieillissement, relatifs à la réforme de la tarification des Ehpad. Ces décrets impliquent, depuis décembre 2016, la convergence d’ici à 2023 des enveloppes soins et dépendance des établissements publics, associatifs ou commerciaux. Dans le cas de la dépendance, le nouveau mode de calcul, basé sur un tarif moyen départemental, aboutit, selon les syndicats et aussi la Fédération hospitalière de France (FHF), à une réduction des moyens alloués aux maisons de retraite publiques. La FHF évalue ainsi le transfert financier des établissements publics vers le secteur privé à 200 millions d’euros. "De nombreux établissements voient leur forfait dépendance diminuer sensiblement. Il s’agit pour l’essentiel d’Ehpad publics", confirment les députées Agnès Firmin Le Bodo (UDI) et Charlotte Lecocq (LREM), dans leur rapport d’information du 5 décembre 2017. « Avec cette réforme tarifaire, la majorité des établissements sont gagnants, assure de son côté Florence Arnaiz-Maumé, Déléguée générale du Synerpa, le syndicat des maisons de retraite privées, il faut continuer à augmenter de crédit, mais on ne peut pas dire que rien ne va. Le niveau de qualité des EHPAD n’a rien à voir avec ce qu’il était il y a 10 ans!"  Les députées Le Bodo et Lecocq proposent, elles,  un moratoire d’un an de la convergence des forfaits dépendance, le temps de remédier aux effets négatifs de la nouvelle réglementation. Dans un courrier adressé aux deux parlementaires, Agnès Buzyn rappelle que "le cumul des convergences soins et dépendance devrait apporter 397,9 millions d’euros de financement supplémentaires aux Ehpad, à l’issue de la période 2017-2023." "(…) Bien que le solde de la convergence dépendance soit négatif de 65,6 millions d’euros pour les Ehpad publics, celui-ci est plus que compensé par la convergence sur le forfait soins (+165,8 millions d'euros)". Au final, la ministre estime que seuls 10% des 7000 EHPAD que compte le pays seront perdants.
 
Des mesures pour parer aux difficultés les plus urgentes
Cette approche globale ne convainc pas les opposants à la réforme. Pour Luc Delrue, secrétaire fédéral FO santé, la convergence tarifaire consiste "à déshabiller Pierre pour habiller Paul." Mais si le gouvernement n’entend pas abroger les dispositions contestées, un certain nombre de mesures ont d’ores et déjà été annoncées face à l’exaspération des professionnels et au sourd mécontentement des familles. La loi de financement de la sécurité sociale prévoit pour 2018 100 millions d’euros afin d’améliorer l’encadrement des résidents et 10 millions pour expérimenter l’astreinte des infirmières de nuit. De même, sont programmées 4 525 nouvelles places dans les EHPAD. Fin 2017, Agnès Buzyn a lancé une mission sur la qualité de vie au travail dans les établissements médico-sociaux.  Enfin, le 25 janvier 2018, à cinq jours du déclenchement de la grève, elle a ajouté 50 millions d’euros et annoncé dans Le Parisien un "Plan de détection des Ehpad en difficulté", la mise en place de missions d’appui et la nomination d’un inspecteur des Affaires sociales comme médiateur. Luc Delrue, lui, a sorti sa calculette: "50 millions, cela finance environ 2500 postes… ce qui compense un tiers des emplois supprimés par la convergence!"Les syndicats placent leur action dans un mouvement général de défense des emplois publics du secteur sanitaire. Ils se réuniront le 31 janvier 2018 pour tirer le bilan de la grève. 
 Notre Temps
 

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29/01/2018

MARTYRS D'ALGÉRIE

 

Algérie: reconnaissance du martyre de Mgr Claverie, des moines de Tibhirine et de 11 autres religieux et religieuses


Un peuple meurtri


Anita Bourdin

Témoins de la foi

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Le « martyre » de Mgr Pierre Claverie, dominicain, évêque d’Oran, des sept moines trappistes de Tibhirine, tous Français, et de leurs compagnons, religieux et religieuses, tués « en haine de la foi » – selon l’expression consacrée -, en Algérie entre 1994 et 1996, est reconnu par un décret de la Congrégation pour les causes des saints dont le pape François a approuvé la promulgation, le 26 janvier 2018.
Sur ces 19 martyrs, 16 sont Français, deux sont des religieuses Espagnoles et un missionnaire est Belge.
Les onze autres martyrs sont :
-un frère mariste, Henri Vergès et sœur Paul-Hélène Saint-Raymond, des petites Sœurs de l’Assomption, assassinés le 8 mai 1994 à Alger;
-le 23 octobre 1994 à Babael Oued, soeur Esther Paniagua Alonso, et soeur Caridad Álvarez Martín, religieuses espagnoles des Sœurs Augustines Missionnaires;
-quatre pères blancs – trois Français et un Belge -, assassinés à Tizi Ouzou, le 27 décembre 1994, Jean Chevillard, Charles Deckers, Alain Dieulangard et Christian Chessel;
-le 3 septembre 1995 sont assassinées deux sœurs missionnaires de Notre-Dame des Apôtres: Angèle-Marie Littlejohn et Bibiane Leclercq;
-le 10 novembre 1995, sœur Odette Prévost, des petites Sœurs du Sacré-Cœur, est tuée à Alger.
Les moines de Tibhirine sont Christian de Chergé, Luc Dochier, Christophe Lebreton, Michel Fleury, Bruno Lemarchand, Célestin Ringeard, Paul Favre-Miville.
Ils pourraient être rapidement béatifié: le Vatican n’a encore fixé ni la date ni le lieu,  mais Mgr Paul Desfarges, archevêque d’Alger a évoqué le sens de cette béatification dans une interview du journal algérien « Reporters » publiée par le site de l’Eglise catholique en Algérie: « Nous avons bien conscience que nos dix-neuf frères et sœurs martyrs ne sont qu’une toute petite goutte dans un océan de violence qui a vraiment meurtri l’Algérie pendant une dizaine d’années, et nous ne pouvions pas penser à nos martyrs sans penser à tous les martyrs d’Algérie; ceux et celles qui ont donné, eux aussi, leur vie, en fidélité à leur foi en Dieu et à leur conscience. Je pense en particulier, nous l’avons rappelé au Saint-Père, à cette centaine d’imams qui sont morts pour avoir refusé de signer ou de cautionner des fatwas justifiant la violence. Je pense aussi aux intellectuels, aux journalistes, aux écrivains… mais surtout à ces petites gens, des hommes, des femmes, des papas et des mamans qui refusaient d’obéir aux ordres des groupes armés. »
Mgr Desfarges, Mgr Jean-Paul Vesco, évêque d’Oran, et le p. Thomas Georgeon, postulateur, ont été reçus en audience par le pape François le 1er septembre 2017: « Nous avons alors voulu dire au Saint-Père que cette béatification, nous souhaitions que, lors de son annonce, elle soit une source de paix, de paix pour tous. Certes dans notre Eglise nous sommes dans la paix, nous sommes dans le pardon, mais nous souhaitons qu’elle soit aussi une grâce pour tout le peuple algérien. Qu’elle nous aide tous à avancer ensemble sur le chemin de la paix et de la réconciliation et, si la grâce est donnée, du pardon. Le Saint-Père a été très sensible à tout cela. Il nous a écoutés avec beaucoup d’attention et nous a dit combien était vraie la souffrance que le peuple algérien a endurée il y a vingt ans et a dit comprendre que les plaies ne soient pas encore refermées. Ainsi il nous a dit : «Soyez très délicats car il ne faut pas blesser; il faut que l’évocation de ce souvenir soit une occasion de se tourner vers l’avenir. Nous désirons le vivre ainsi». »
Il rappelle le jeune Mohamed, assasiné en même temps que Mgr Claverie, le 1er août 1996, à Oran: « Monseigneur Pierre Claverie est justement mort à Oran, assassiné en même temps qu’un jeune Algérien, Mohamed, qui avait lui-même écrit dans un petit carnet qu’il acceptait de risquer sa vie en gardant des relations avec cet évêque, une relation d’amitié. Monseigneur Pierre Claverie avait dit lui-même que «rien que pour un jeune comme Mohamed, je suis prêt à rester». C’est là un beau signe que nos martyrs sont morts avec des frères et des sœurs au milieu d’un peuple meurtri, un peuple aussi de martyrs, d’hommes et de femmes qui ont perdu leur vie en voulant rester fidèles à Dieu et à leur conscience. Le sang de tous les martyrs est mêlé. »

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27/01/2018

SOURIRE DANS LA BRUME


Le Sourire dans la Brume

 

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Helkagé


En compét

Grand Prix Printemps 2018

Flayton, 1927

Le soleil venait d’entamer son inéluctable chute entre deux colosses bétonnés au moment où Al avait quitté son bureau. « Maudit vent qui ne s’arrête jamais », grommelait-il en toussant dans le froid de décembre. Le retour dans son modeste appartement s’annonçait délicat. Les hautes tours du centre-ville dessinaient un immense couloir dans lequel l’intarissable souffle s’engouffrait, ignorant avec facilité les futiles barrières de tissus qu’Al tentait de lui opposer. Il leva la tête et remarqua les cimes des immeubles happées par un ciel de nacre, dont s’échappaient malgré tout quelques pâles rayons dorés. De là surgissaient les gargouilles des façades gothiques du centre-ville qui se volatilisaient en un instant, rendant la scène irréelle. La tête et le cœur égarés dans une contemplation béate, Al fut brusquement ramené sur terre lorsque, jalouses l’une de l’autre, ses chaussures entamèrent un éphémère mais fatal pugilat. Il se releva, les vêtements recouverts de limon brunâtre, et tituba quelques instants sous des regards à la fois empathiques et moqueurs avant de reprendre tant bien que mal son chemin.
Le ciel s’obscurcit et, goutte après goutte, se mit à cracher sa haine. « Allons bon, il ne manquait plus que ça ! » pesta Al en regardant le ciel au travers des flaques qui s’amoncelaient sur son chemin. Idylle cruelle entre l’air et l’eau, le crachin sournois et la bourrasque mordante, chaque souffle semblait lacérer jusque l’intérieur même de ses os. C’est la vision d’un verre ambré de scotch près de son petit âtre recouvert de suie, accompagnée d’un sursaut de fierté qui redonna un rythme soutenu à ses pas. Il attrapa à temps le tramway bondé, empêchant la trombe hivernale de perpétuer sa sale besogne. Une vieille dame était assise à côté de lui et le dévisagea sans gêne. Quand Al lui rendit son regard, elle fit mine de vouloir l’ignorer et cela lui convint parfaitement. Al n’aurait pas supporté une de ces causeries sans avenir qui pouvait, en s’éternisant, raviver chez lui des souvenirs douloureux, et également le confronter à son actuelle situation. Al avait en effet une passion dévorante dont il valait mieux éviter de se vanter... Elle se manifestait les soirs de grande solitude, prenant la forme d’Erica, blonde sculpturale au minois ravageur qui racolait près des quais. Voire Sarah, aguicheuse brune aux lèvres de sang et à l’opulente poitrine de l’angle de la 4ème et Shedstreet. L’offre comme la demande ne manquaient pas ici-bas. Il les avait toujours traitées avec respect et s’efforçait de donner ce qu’il croyait être de l’amour dans l’espoir naïf d’en recevoir un peu à son tour. Illusion maladive qui l’abandonnait une fois seul. Quand assis nu sur le lit défait, les draps imprégnés d’odeurs de corps et de parfum bon marché, voyant le pitoyable mendiant d’amour qu’il était, il pleurait.
Cela durait déjà depuis de longues années lorsqu’il avait rencontré Rose. Elle l’avait interpellé de sa petite voix fluette un soir de printemps. L’empreinte délicieuse de Rose s’était insinuée dans son esprit par-delà les murs d’indifférence qui enserraient son cœur depuis des lustres. Peu à peu Al se rendit compte qu’il manquait toujours un petit quelque chose aux autres filles, simplement car il n’y avait qu’une Rose. Il rêvait d’elle la nuit, se mettant en quête de son corps dans les ruelles poisseuses chaque soir où la solitude l’acculait. Il s’était souvent posé la question : mais pourquoi diable cette gamine-là ? Elle, toute menue, sans courbe tentatrice, ni franchement expérimentée, qui l’amenait à se battre contre des pauvres bougres surpris à faire leur sale affaire avec elle au mauvais moment.
Il avait un jour appris son âge, mais la honte et le dégoût avaient été rapidement étouffés par la fusion de leurs lèvres. Peut-être était-ce son visage qui le troublait tant, taillé par l’union de virtuoses sculpteurs dans le marbre le plus éthéré. Un ovale aérien, dessinant une mâchoire tranchante de douceur, accompagné de pommettes assumées, épaulant un nez aux arêtes angéliques et à la pointe subtilement tendue. Ses yeux noisette, tracés par la caresse d’un pinceau voluptueux, allaient de pair avec sa longue chevelure qui, une fois nue, recouvrait tendrement ses seins presque mûrs. Lui seul la voyait ainsi, les autres passaient chaque soir devant ce joyau dans un écrin de fange, ne voyant qu’une paire de jambes juste bonne à assouvir leur pathétique besoin. Il voulait l’aimer, comme il avait su le faire. Car Al n’avait pas toujours été cet employé solitaire, dépendant du service des filles œuvrant sous la Lune. Il avait été profondément amoureux, et aussi surprenant que cela puisse paraître, elle l’avait été aussi.


Elle, c’était Margaret. Ils s’étaient rencontrés à l’arrivée d’Al sur la côte Est, vers ses quatorze ans. Tout de suite, une complicité ambigüe était apparue entre eux. Peut-être le fait d’être les seuls jeunes du même âge dans le voisinage avait aidé, toujours est-il qu’une dizaine d’années plus tard le fruit d’un amour sincère arrondissait le ventre de Margaret. Seulement, au cours du sixième mois, Margaret fut prise de fièvre et d’hallucinations. Jour après jour son visage s’émacia, son teint devint cadavérique, et ses propos fluctuèrent entre obscénités et plaintes malignes. Incapable de s’occuper d’elle-même, Al ne travaillait qu’à mi-temps redoutant ce qu’il trouverait chez lui chaque soir. Un jour, elle se figea pendant une conversation, le regard perdu dans les méandres d’une imagination fertile et perturbée. Vinrent alors des murmures d’aliénée évoquant un être étrange qui la scrutait là où se tenait un vieux fauteuil vide. « Alphonse, la chose elle... elle est revenue, je t’en prie fais-la partir. » Les premières fois il avait tenté de la calmer avec douceur en lui assurant qu’ils étaient seuls dans l’appartement, mais ses pleurs et supplications l’incitèrent ensuite à s’exécuter, chassant d’un revers de main un vide empli d’effroi. Le souvenir de la femme qu’il aimait disparut peu à peu, et la peur de se perdre à son tour l’obnubilait à chaque heure. Les semaines passèrent sans aucune amélioration, Al alla alors quérir les rares médecins qu’il pouvait se payer. Chaque auscultation ressemblait à la précédente, Margaret se débattant violemment contre des songes qui en avaient après son enfant, inconsciente du danger qu’elle représentait elle-même. La stupéfaction et l’impuissance des médecins eurent raison des derniers espoirs d’Alphonse. On lui proposa un internement qu’il refusa sans même y réfléchir.
Un jour pourtant, Margaret s’éveilla consciente de ses propres actes. Al, ému aux larmes devant la lucidité retrouvée de sa moitié, fut aux petits soins toute la journée. Margaret le lui rendit par un nombre incalculable de remerciements et de témoignages d’affection. Les rires qui avaient déserté l’appartement il y a une éternité refirent surface, répit bénit brisant les semaines de peine et de résignation passées. Al, rempli d’une fougue qu’il pensait perdue, proposa de préparer un dîner digne de ce nom. La rue, la ville, le monde – son monde – paraissaient plus beaux, chargés d’espoirs et de promesses. Sur le chemin, en allant vers les petits commerces qui assureraient un repas plein de saveurs, Al pensa pour la première fois depuis longtemps à son futur enfant autrement que comme un fardeau. La tâche insurmontable pour un homme seul, devant également veiller sur un autre poids sans commune mesure, s’avérait maintenant être une perspective merveilleuse. Il profita du temps printanier et fit durer sa virée jusqu’aux premier signes du crépuscule. Lorsqu’il retourna à son immeuble, Al fut accueilli par le regard glacial d’un voisin qui sortait mais l’ignora magistralement, il fallait bien plus que cela pour entamer son enthousiasme. Puis marche après marche, en regagnant son 4ème étage, il sentait que quelque chose clochait. Palier après palier, de plus en plus de personnes étaient dehors sur leur perron, murmurant à son passage. Puis il les entendit. Lointain et caverneux d’abord, stridents et intolérables ensuite, des hurlements dont le timbre lui était atrocement familier. Il lâcha ses paquets et entama une course effrénée sous les regards médusés de ses voisins. « On en a assez Alphonse, faites que ça cesse ! » lui cracha-t-on en plein visage alors qu’une bile amère était à deux doigts de s’échapper de ses lèvres. Les quelques secondes qu’il mit pour ouvrir sa porte furent semblables à des heures. Là, derrière, l’amour de sa vie vociférait sa peur comme si la mort elle-même se glissait dans sa couche. Le spectacle se jouant devant lui le tétanisa. Margaret se trainait jusqu’à lui depuis leur chambre au travers du petit salon. Derrière elle, un long tapis de limon rougeoyant témoignait de l’horreur qui avait eu lieu ici. Il se précipita vers elle sans pouvoir dire un mot. Margaret s’agrippa à ses chevilles avec force en pleurant.
— Notre bébé... il veut notre bébé ! Alphonse, ne lui laisse pas... Je t’en prie !
Al remonta la terrifiante strie du regard et tomba au pied du lit sur une chétive forme sans vie, promesse quelques heures plus tôt d’une toute autre réalité. Alors il s’écroula, brisé, sur sa femme en pleurs. Cette fois-ci, nulle fierté ne put contenir son terrifiant appel à l’aide.
Margaret ne s’en remit jamais, affirmant droit dans les yeux de son mari et des médecins qu’un être ignoble ressemblant à un enfant couronné, drapé de brume noire, avait plongé ses mains en elle et en avait aspiré le bébé, d’étranges tâches noires présentes sur son ventre étaient pour elle l’ultime preuve de sa bonne foi. On lui expliqua que dans de très rares cas de telles marques apparaissaient lorsque le nourrisson s’avérait mort-né, mais elle n’en démordait pas, hurlant à s’en briser la voix qu’elle savait ce qu’elle avait vu. Nul ne l’écoutait désormais, et même Al la laissait seule dans une psychose qui la dévorait.
La semaine suivante, les lèvres pâles de Margaret ne criaient plus.
Le soleil était haut dans le ciel et la chaleur d’août rendait les corps moites dans les habits noirs. La cérémonie se déroula sans encombre, Al lui offrit une dernière gerbe de fleurs, assortiment parfait de lys et de roses. Il ne lui en avait jamais offert de si beau. Ce dernier remord lui arracha une larme furtive qui disparut au sein d’une barbe négligée. La famille, les rares amis et quelques voisins témoins du drame se retirèrent alors, le laissant seul quelques instants pendant que l’on déversait la terre sur la tombe de sa femme. Il s’en retourna alors et erra dans le cimetière. Au bout de l’allée centrale se tenait un majestueux olivier dont les tortueuses branches formaient un large parasol. Un enfant se trouvait là, à l’abri du soleil qui éblouissait Al. S’approchant pas à pas, il remarqua l’absence de parents aux alentours, il devait s’agir d’un tout jeune adolescent qui était parti à l’aventure, laissant des parents morts d’inquiétude à la maison. Al trouva étrange l’immobilité impériale de l’enfant, et puis quels étranges habits ce gosse portait-il là ? Une sorte de longue cape flottait anormalement. Il n’y avait pas la moindre brise en ce jour. Alphonse se figea, car chez cet enfant, inexplicablement, tout le rebutait. Ce dernier se retourna alors pour laisser apparaitre une face où nul visage n’était présent. Seul demeurait un infâme masque noir s’enfonçant dans une chair grisée. Alphonse fixa la chose avec horreur, avant qu’elle ne disparaisse en un battement de cils. Non, c’était impossible, le soleil tapait sûrement trop fort et l’ombre dessinée par les branches de l’arbre lui avait joué un mauvais tour. Mais alors une idée terrible germa et ne le quitta pas depuis. Et si Margaret avait dit vrai ?

Perdu dans ses pensées, Al sentit à peine une main se poser sur son épaule.
— Monsieur ? Vous vous sentez bien ? demanda inquiète, de sa voix chevrotante, sa voisine de train.
Assurant à la petite dame qu’il allait bien, malgré son teint blafard, il descendit du tramway à l’arrêt de Shedstreet. Ces troublants souvenirs ne s’étaient pas manifestés depuis des lustres. Peut-être que le temps sombre ainsi que la fièvre qu’il couvait avaient œuvré en sa défaveur.
Al n’avait plus qu’une centaine de mètres à parcourir avant de retrouver le perron de son immeuble. Il gravit les quatre étages non sans mal et s’affala dans son fauteuil face à la cheminée. Son corps était parcouru de frissons tellement intenses qu’il brisa six allumettes avant de réussir à en allumer une. Les flammes qui s’élancèrent dans l’âtre effacèrent le souvenir du vent glacial qui soufflait toujours dehors. Après quelques minutes, il se leva et ôta sa chemise suante en gagnant la salle de bains. Il enclencha le jet d’eau et s’écroula dans la baignoire, confortablement bercé par la pluie fumante qui se déversait sur lui. Il n’eut même pas la force de retirer son pantalon. L’eau coula pendant près d’une demi-heure avant que le souffle chaud et humide ne se tarisse et laisse soudainement place aux griffes d’une gerbe glacée. Violemment tiré de sa torpeur, Al se jeta hors de la baignoire dans un réflexe maladroit et embrassa lourdement le carrelage gelé.
Il se réveilla dans son lit, la tête dans l’étau et l’arcade ouverte. Il n’eut pas le temps de se souvenir de quoi que ce soit que des pas feutrés firent grincer le vieux parquet du salon. Un joli visage couronné de longs cheveux couleur miel fit irruption dans l’entrebâillement de la porte.
— Rose ? murmura-t-il étonné, en tentant de se relever.
La jeune femme entra le regard baissé, une tasse fumante entre les mains.
— Oui, détends-toi trésor, dit-elle en s’asseyant sur le bord du lit, je t’ai préparé un thé.
— Merci, mais qu’est-ce que tu fais là ?
— Eh bien je ne sais pas si toi tu te souviens d’une petite promesse chuchotée au coin d’un oreiller mais moi oui, dit-elle en embrassant le creux de son cou.
— Ecoute, je ne sais pas si tu as remarqué mais je ne me porte pas comme un charme alors je...
— Si j’ai remarqué ? Bien sûr que j’ai remarqué ! Comment aurais-je pu passer à côté du gros veau inconscient étalé dans la salle de bain ? Qui a dû te trainer jusque dans ton lit d’après toi ? Et d’ailleurs tu as pris un peu de poids. Mon Alphonse se laisse aller et je n’aime pas trop ça.
— Ton Alphonse ?
— Oui, celui-là même qui m’avait promis un diner en tête à tête ce soir !
— Rose regarde nous, lâcha-t-il comme à une enfant, je suis un petit employé de bureau veuf et aigri, qui se rabat à la moindre frustration sur les services d’une p... Le regard qu’elle lui lança reteint ses paroles mais le message était suffisamment clair. Il se reprit. D’une... d’une jeune et jolie femme qui, si elle le veut, peut quitter la rue dès qu’elle le souhaite.
— C’est vraiment tout ce que je suis pour toi, une pute c’est ça ?
— Non, écoute on pourrait faire ça une prochaine fois, je ne sais plus ce que je dis...
Elle leva sa frêle main mais ne l’abattit pas. Le geste inachevé cantonna la douleur à l’âme. Un instant après, elle était partie. Al se posta à sa fenêtre, la jeune femme marchait pour disparaitre dans la nuit noire en direction des quais. Il regagna son lit et éteignit la lumière. Un lugubre rayon perçait par l’entrebâillement de la porte, elle avait dû laisser le salon allumé. Esquissant le geste de se lever, il s’arrêta net. Le rayon de lumière était obstrué par un corps, gonflant les ténèbres à mesure qu’il approchait. Al balbutia quelques sons inaudibles. Un nuage noirâtre pénétra dans la chambre, précédant les pas de l’intrus. Une main fit voir ses doigts écorchés en saisissant le montant de bois. Dans l’ombre, un œil d’une blancheur lunaire observait, depuis le reste d’un visage qui n’en était pas un, caché derrière la porte. L’enfant impie était là. La porte lentement s’ouvrit et Al se sentit aspiré par une force implacable. Il jaillit hors de son lit.
La lumière du jour qui perçait par la fenêtre le réveilla. Nulle trace d’une quelconque entité. Al, en sueur, se dit alors que c’était le pire cauchemar qu’il n’eut jamais fait. Il se releva fébrilement et tomba nez à nez avec l’endroit où l’effroyable créature avait posé sa marque. Trois sillons noirs creusés là où les doigts de la chose avaient rencontré le bois.
Pendant toute la matinée Al resta cloîtré chez lui, les symptômes de la veille s’étaient atténués mais l’hideuse vision le paralysait dans son vieux fauteuil mal tanné. Il tenta vainement de rationaliser la chose. Bien sûr il était fiévreux et s’était assommé comme un crétin dans la salle de bain, cela ne pouvait pas arranger les choses mais dans ce cas, si cela n’était qu’un rêve, qui avait finalement éteint la lumière du salon et d’où venaient ces entailles brunes ?

On ne revit pas Alphonse de la semaine. Au bureau on le décréta malade sans même chercher à le joindre. Ses voisins chuchotaient quant à eux que la folie l’avait à son tour gagné et Rose était encore trop remontée pour se soucier de lui. Sa seule compagne était la peur abyssale et dévorante de l’être brumeux. Les jours comme les vivres défilèrent, forçant Al à sortir sur Shedstreet. Il héla le premier gamin qui passait, lui donna dix dollars et lui promit le double pour aller chercher de quoi remplir ses placards. Ce petit manège dura des semaines, jusqu’au jour où le jeune garçon évoqua un attroupement au coin de la rue, juste en amont des quais. « On veut pas me laisser voir mais les gens disent qu’il y a une catin qui flotte ! », dit-il. Les images défilèrent devant ses yeux. Non, tout sauf ça...
Al se rua péniblement vers l’attroupement au loin, jouant des coudes jusqu’à la limite fixée par la police. Les notes banales de vase, de charbon, et de vieux poisson du fleuve Flay, étaient accompagnées par un relent morbide qui installa chez lui un début de nausée. Une odeur de mort, dont la source était bien trop proche. Puis vint ce bruit, par-delà les murmures de la foule, si simple et banal au premier abord, un choc léger au rythme soutenu. Cela venait de l’escalier verdâtre qui plongeait dans le Flay. Al descendit du regard chaque marche, se rapprochant d’une vérité qu’il redoutait. Il aperçut alors l’orchestre macabre à l’origine de cette perturbante mélodie. La peau grisonnante du cadavre dégoulinait de son crâne, ce dernier venant frapper une marche à chaque remous du fleuve. Bizarrement il ne détourna pas le regard de cette putréfaction, au contraire il observa hypnotisé le corps jadis pulpeux à la chevelure brune de Sarah. Nulle tristesse ne se fit sentir, seul un soulagement malsain l’inonda. Une main glacée vint se nicher dans la sienne. La frêle et adorée Rose se blottit contre lui, de longues traces de mascara cisaillant ses pommettes, « Rentrons » souffla-t-il.
Sur le chemin Al épiait chaque recoin plus sombre que les autres, chaque forme stagnante dans la foule, car il en était persuadé, ce qui était advenu de Sarah était un avertissement, on l’observait, et il serait le prochain. Peut-être était-il fou, s’admettre comme tel aurait été bien plus commode. Cela aurait permis de renvoyer la chose dans les dédales brumeux de sa démente imagination, de la sceller dans ce monde de cauchemars auquel elle appartenait. Mais il ne se posa pas la question, il en était incapable. Il veilla tard ce soir-là mais rien ne se produisit, ni aucun autre soir de cette sombre semaine. Rose resta avec lui, le voyant faire chaque soir les cent pas en se rongeant les sangs. « Si ce démon doit réapparaître je dois être prêt, qu’importe le moyen, je n’ai plus la force de fuir maintenant » chuchotait-t-il tout bas, passant devant Rose qui assistait impuissante au délirium funeste d’un être qu’elle avait sincèrement aimé. Pour Al, il ne pouvait s’agir d’un hasard. Il en avait trop vu pour que cela ne soit qu’un mauvais rêve. Dans sa bibliothèque clairsemée, se tenait un petit carnet à la couverture cabossée, ultime manière d’ancrer ses songes perturbés dans le même monde que Rose allongée plus loin. Al avait tourné ces pages un nombre incalculable de fois et se demandait comment elles tenaient encore en place. Il y couchait toutes les choses qui le tourmentaient depuis les premiers hurlements de la défunte Margaret, cela lui permettait à l’époque de prendre du recul et de maintenir son esprit à flot, au-dessus des vagues de malheur qui s’abattaient alors sur lui. Al saisit précautionneusement le vieux carnet, on y décelait le moment où l’homme sain d’esprit s’était éteint. Là où la calligraphie propre et lisse laissait place à un griffonnage bancal et tremblant, comme guidé par une main à moitié tétanisée. Mais, au fil des pages, les mots trahissaient leur but premier et s’insinuaient en Al, le mettant face à ses choix passés, contés d’une manière plus sombre et plus cruelle. Ce sont ses sanglots qui réveillèrent Rose, lui était assis dans son fauteuil, le carnet pendant au bout des doigts, elle le regardait avec stupeur et incompréhension. Où était passé l’homme qui la réconfortait suite à l’odieuse découverte flottante dans le Flay ?
— Au final ma... ma femme n’était pas malade, ni folle, dit-il les yeux rouges de honte.
— Alphonse écoute-moi, ces choses dont tu m’as parlé n’existent pas, tu es perturbé par la fièvre de ces derniers jours et ce coup sur la tête qui t’ont fait voir des choses, lui dit-elle en lui prenant les mains.
— Mais tu ne comprends pas ! lâcha-t-il en bondissant de son fauteuil. J’ai abandonné l’être que je chérissais le plus, je l’ai regardée dans les yeux et l’ai traitée de cinglée, la laissant seule dans cette chambre en compagnie de cette horreur. Elle hurlait jusqu’à s’évanouir, et moi je priais juste pour qu’elle se taise. Comment pourrais-je me le pardonner ? Le véritable monstre dans cet appartement c’était moi.
— Allons calme-toi, le passé est passé, tu as fait tout ce que tu pouvais pour ta femme, tu as veillé sur elle jour et nuit, tu as fait venir des médecins et aucun d’eux n’a pu faire quoi que ce soit, tu ne peux pas t’en vouloir... et puis tu m’as moi maintenant non ?
— Tout ça c’est la faute de cette chose.
— Al, non...
— Cet enfant du diable, je dois m’en débarrasser, peut-être, oui c’est ça, Margaret pourrait me pardonner si je la débarrassais de cette atrocité, elle me l’a tant demandé.
— Al je t’en prie, tu me fais peur.
— Elle ne s’arrêtera pas tant que quelqu’un n’y aura mis un terme !
— Arrête, arrête ! Ça n’existe pas Alphonse ! Cette chose c’est dans ta tête, c’est la fièvre, tu te laisses envahir par la folie, reste avec moi, regarde-moi Alphonse...
— Tu me crois fou ! cria-t-il en l’empoignant par le bras la trainant jusque dans la chambre. Et ça, c’est de la folie aussi alors !
Il plaqua sa tête contre le montant arborant les trois traces noirâtres, vestiges pour elle de la gaucherie d’un ouvrier, comme Al le lui avait raconté bien avant que son esprit ne s’égare vers une autre vérité.
Elle pleurait. Une fine perle de sang ruisselait sur son front, là où le bois vieilli avait mordu sa peau si délicate.
— Al tu me fais mal... sanglota-t-elle à demi-mot.
La larme rougeoyante se répandit le long de son bras, marquant la chair d’une fine trainée. Son attitude changea brusquement et, sans mots dire, il relâcha son emprise. Il n’en fallut pas plus pour que Rose se précipite hors de l’appartement. L’unique et écarlate témoignage de sa présence poursuivant sa lente chute sur la peau d’un Alphonse figé.
Il passa le reste de la soirée adossé contre son lit, assis sur le parquet baigné par la lumière lunaire. Il attendit des heures durant les nébuleuses prémices et, contrairement aux autres soirs, il les désirait ardemment. Comme une preuve tangible qu’il n’avait pas fait tout cela en vain. Il n’en vit aucune volute, et pourtant son obsession ne fit qu’empirer, l’entraînant dans les dédales d’une démence insatiable.

L’été arriva sur Flayton, Rose marchait dans l’après-midi, plus belle que jamais. Habillée d’un large chapeau rehaussant un magnifique tailleur hors de prix, elle embaumait l’air de parfum français. La jeune femme avait délaissé la rue depuis sa rencontre avec un jeune modiste talentueux qui avait trouvé en elle une muse parfaite. Elle s’appuyait à son bras lorsqu’ils arrivèrent sur Shedstreet, le modiste fit mine de vouloir éviter la triste rue mais Rose le reteint sans vouloir s’expliquer. Ils marchèrent, attirant les regards, cela mettait le modiste mal à l’aise. Rose ralentit l’allure lorsqu’elle passa devant le vieil immeuble d’Alphonse, elle n’avait jamais évoqué leur histoire devant le modiste et ne le ferait sans doute jamais. Il vaut mieux taire certaines choses, pensa-t-elle. Rose fixa quelques instants la fenêtre du quatrième étage aux rideaux clos, et crut y déceler un mouvement furtif. Pendant un instant elle eut envie de grimper les marches, d’ouvrir la porte et de se jeter dans les bras d’Alphonse, mais qu’y trouverait-elle ? Un homme décharné, au regard cerné, et aux longs cheveux gras, enlaidi par la démence. Et pour lui dire quoi ? Qu’elle allait se fiancer et partir dans quelques semaines à Paris ? Non, elle n’était pas si sotte, ni si cruelle. Alors elle l’embrassa une dernière fois en rêve et pria de toutes ces forces pour que l’image lui parvienne.
Lui ne vit qu’un regard jeté dans sa direction, et l’homme jeune et élégant accroché à son bras. Lui, cela aurait dû être lui, pas un dandy arrogant et hautain. Il noya sa tristesse dans l’alcool cette nuit-là, comme il ne l’avait pas fait depuis bien longtemps. Il vécut la vie qu’il aurait eue avec Rose, ses défis et ses échecs. Il s’allongea sur le vieux tapis du salon, recroquevillé autour de sa bouteille de scotch et imagina Rose, ses lèvres chaudes sur les siennes lui donnant un dernier baiser, sa voix émergeant tel un murmure dans l’air. Puis il repensa à ses visions et, dans un élan d’audace imbibé de liqueur, se mit à les provoquer... « Comment en est-on arrivé là, Al, hein ? Elle croit pouvoir tout mettre sur mon dos, saloperie informe va ! Moi je sais ce que j’ai vu, mais tu peux rien contre moi en fait, avoue-le. T’es juste une image dans ma tête, une saleté que ma femme a déposée là. Mais c’est fini tout ça, fini, demain je me casse d’ici et toi tu disparais... », braya-t-il avant de s’écrouler dans un bruyant sommeil.
Le soleil inondait la rue de sa chaude lumière, mais inexplicablement c’est l’obscurité qui régnait dans l’appartement, enclave indiscutée aux ténèbres. Al n’y prêta nulle attention, et s’habilla. Il inspira fortement, traversa son salon et saisit la poignée de sa porte d’entrée. Impassible, il resta de longs instants sans bouger. Une présence, comme un frémissement dans l’air, se fit sentir. Il lui suffisait d’abaisser la poignée et de sortir, mais Alphonse n’en fit rien. Il se retourna et, stupéfait, fit face à son vieux fauteuil trônant, vide, en plein milieu du salon, à une place qui n’était nullement la sienne. Son souffle devint plus sourd, son corps moite et tremblant. De son aplomb de la veille ne subsistait qu’un flou nauséeux accompagné de forts vertiges. Il s’adossa à la porte et se laissa lentement glisser au sol. « Non... non, ça n’existe pas Alphonse concentre toi, ferme les yeux, tout ça n’est pas réel. » murmura-t-il en couvrant son visage de ses mains. Il resta prostré avant de lentement rouvrir ses paupières.
Ses côtes luttèrent douloureusement pour maintenir son cœur en place.
Le trône était maintenant occupé par l’être infâme, enveloppé d’une épaisse brume noirâtre lui tombant du haut des épaules et se répandant au sol telle une large cape. Autour de son crâne se dressait une sorte de couronne, de longues épines noires entrelacées avec une complexité dérangeante, s’élevant vers les cieux. Tout chez cette chose le révulsait. Son visage était dissimulé par un masque anguleux arborant des dessins impies dont perçaient deux pupilles d’une blancheur lunaire, vides et sans vie, contrastant avec la noirceur de l’immonde toile qui se dessinait là. Al se leva aphone et tenta d’ouvrir la porte, mais rien n’y fit et la porte demeura close. Il marcha, hagard, en direction de sa chambre. L’enfant de mort ne bougea pas. Il ferma à nouveau les yeux et pria pour que la chose disparaisse, mais à chaque regard, la brume s’étalait toujours, ondulant sur le plancher vieilli. Il s’enferma dans la chambre, et poussé par un cœur gorgé de remords, demanda pardon à Margaret, pardon de ne pas l’avoir crue, pardon de ne pas l’avoir protégée. Il était seul à présent, seul comme elle l’avait été, enfermée dans ce lieu maudit en compagnie du démon. La nébuleuse noire se glissa sous la porte, et la poignée pivota. Il lui fallait sortir, il ne pouvait plus endurer cela, pas une nouvelle fois.
Les rayons chaleureux qui perçaient l’accueillirent avec bienveillance, mais les fragiles carreaux ne purent contenir le geste démentiel d’Alphonse.
Un bris de glace suivi du bruit sourd du corps s’écrasant sur les pavés retentirent dans l’aube endormie. Les rares badauds se hâtèrent sur les lieux du drame. Là où un homme à l’esprit gangrené avait choisi d’en finir. On montra le quatrième étage et sa fenêtre brisée. Les fins rideaux blancs lacérés ondoyaient au gré du vent, dévoilant une chambre obscure et vide. Pourtant, là-haut, par-delà le voile de certitudes de la foule, le sibyllin prince d’un royaume fait uniquement d’ombres contemplait son œuvre. Sous son obscur masque se dessina alors un énigmatique et glacial sourire, dont aucun témoin ne verrait jamais l’esquisse.

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11:32 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

 
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