logo Blog50.com
Blog 50 est un service gratuit offert par Notre Temps

01/10/2018

FEMME DE MARIN (Nouvelle)

 

La femme du marin

Caroline Audouin

Capture d’écran 2018-10-01 à 17.41.55.png

Longtemps j’ai rêvé d’être la femme d’un marin. En écoutant les vagues, en respirant les embruns, je peux imaginer le ténébreux blond ou le brun qui me ferait chavirer et la vie que je mènerai, par la passion emportée... 

« Mes matins, je me réveille. Mes yeux s’ouvrent sur la moitié de la couche vide mais intouchée. Jamais je ne m’étale, jamais je ne m’étire, car sa place, je lui garde, fraîche et paisible. 
Frissonnante, enveloppée par ma robe de chambre, je me précipite exaltée vers le pas de la porte pour guetter la mer qui, tel un jardin, s’étend devant moi. Point de navire, point de retour. Il me faudra encore commencer sans lui ce jour. 
Un seul bol, pas un bruit. Pourtant des petits « lui », Dieu sait que j’en ai envie, mais la nature est mal faite : elle a pris mon époux sans m’en laisser un extrait. Parfois, je rêve, je ferme les yeux et j’imagine nos traits formant un visage, des gestes qui me rappelleraient les siens, une petite voix qui sonnerait dans mes oreilles comme l’air familier de ses mots à lui... puis j’ouvre les yeux et je me languis... 
Le jour suit son cours, ponctué par des coups d’œil répétés vers cette voleuse de mari qui me nargue où que je sois, sur cette île sans avenir, et lui qui tarde à venir pour me redonner vie... 
Entretenir son foyer, ses meubles, chauffer son lit pour être prête à l’accueillir, fatigué, mais enfin apaisé, rendre visite à la famille pour ne pas qu’ils l’oublient, faire les courses, faire des projets, faire comme s’il était là, juste parti pour un tour, ne jamais penser « toujours », oublier le calendrier, puis aussi rester belle, ou du moins rester celle à qui un jour il a dit oui, l’image qui partout le suit, fidèle à son souvenir. Ne vivre que pour lui n’est pas vivre vraiment, mais que voulez-vous, c’est mon alcool violent, ma raison d’exister, ce n’est pas ma moitié, c’est mon intégralité, à lui je suis liée... 
Le soir, lourde d’avoir traversé le jour, je m’assieds sur le ponton. Mon regard sur l’horizon, j’essaie de ne pas l’imaginer dans ses ports lointains, heureux et si vivant, caressant d’autres mains, suant sur d’autres corps, faisant l’aventureux, mais tel est son sort. 
Car il va revenir, oui, il me reviendra bientôt... 
En me levant un matin, scrutant l’horizon lointain, je verrai l’ombre de son navire tâcher le soleil qui se lève et mon cœur ralenti cessera sa grève. Je courrai jusqu’au port, pensant accélérer la flottaison. Mais les nœuds marins se jouent de moi : 0,5399556 km par heure. Ils divisent le temps, multiplient la longueur. Tic tac tic tac... Il est plus près de moi... tic tac tic tac... il se rapproche ! J’ai si hâte de le sentir que je me mets à frémir... 
Le navire est à quai. En descendent des corps fatigués. La peur un bref instant me prend. Suis-je encore celle qu’il attend ? Les doutes se dissipent quand enfin je reconnais sa silhouette. 
Il est là, beau, resplendissant de vigueur, sourire brillant, muscles bombés, plus fort que mon souvenir, plus grand que personne d’autre ne le voit. Il n’est enfin qu’à moi. J’en oublie ma langueur, je sors de ma torpeur, La vie peut reprendre, la joie réapparaître. Mes joues sont en feu. Il me voit. Me sourit. Je m’avance vers lui. Ses bras sur moi se serrent. Enfin ! 
Le reste de la journée n’est que retrouvailles familiales et rires. Il avait manqué aux uns, fait rêver les autres. Ses récits mettaient dans ses yeux encore un peu de l’excitation du moment. Il coupait parfois son histoire, tournant la tête vers moi et chacun comprenait que certaines choses pouvaient se passer quand un homme est loin de son foyer depuis une éternité... Mais ça, je veux l’oublier... 
Le soir viendra, moment où les dieux laissent aux humains le bonheur de n’être plus que deux. Tout doucement il me dira des mots très tendres, tout ce que je veux entendre. Je l’écouterai me mentir, me dire que repartir est le dernier de ses souhaits, que mes bras sont plus doux que le sable des tropiques, mes yeux plus étincelants que les aurores boréales. Mais le chant des sirènes a atteint une fois son âme, depuis, il en est vassal. Alors, pour qu’il soit heureux, je caresserai sa joue, les yeux dans les yeux, et je le croirai encore un peu, mon amoureux... »

 ShortEditions

17:48 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

01/09/2018

LE MOTARD (Fergus)

Le motard
Fergus

Capture d’écran 2018-09-01 à 11.23.43.png

André Sabatier laissa retomber sa fourchette. Cette blanquette était décidément trop copieuse. « Le genre de plat qui te fait tomber trois tonnes sur l’estomac ! » aurait affirmé ce barge de Rico. Avec à la clé un risque non négligeable de somnolence. Pour L’Ardéchois, pas question de se relâcher : il restait encore deux cents bornes à tirer jusqu’au rafiot qui devait le conduire dans la baie de Dingle où un ami irlandais lui avait dégotté une planque sûre. Deux cents bornes d’une vigilance de tous les instants. En principe, pas de risque d’accroc : les barrages avaient été levés depuis belle lurette sur l’ensemble du territoire. Seul pouvait subsister, ici ou là, un contrôle de routine. Pas de quoi s’affoler : avec sa nouvelle tronche et ses fafiots de première bourre, les pandores ne verraient en face d’eux qu’un quadra peroxydé au look de tantouze, un dénommé Jean-Luc Thyssen, domicilié à Woluwe-Saint-Pierre dans les faubourgs chics de Bruxelles. Quant à la bécane, elle tournait comme une horloge helvète. Aucun souci à redouter de ce côté-là. Quand même, mieux valait garder les idées claires. Sabatier repoussa son assiette et commanda un double café sans passer par la case fromage ou dessert pourtant prévue dans le menu du jour à 14 euros. Il renonça, pour le même motif, à terminer son pichet de vin. Non sans un certain mérite : le pinard proposé par la patronne n’était qu’un vin de pays sans prétention, mais il caressait agréablement le palais. En d’autres temps, Sabatier aurait liquidé le picrate. En d’autres temps, il aurait également fait du gringue à la serveuse, une petite brunette au sourire espiègle et à la fesse aguichante. Du gringue, et plus si affinités…
 
Quatorze heures sonnèrent au coucou de la salle à manger sans troubler la quiétude des biches qui s’abreuvaient dans la mare de la grande tapisserie défraîchie qui ornait le mur du fond. L’Ardéchois vida son café. L’addition réglée, il sortit calmement du resto, sanglé dans son blouson de motard en cuir noir. Par chance, il faisait un temps exécrable, mélange de crachin et de bourrasques. Un temps à faire fuir le plus zélé des poulets. N’empêche, pas question de prendre le moindre risque. Sans hâte, Sabatier assujettit son casque, puis enfila ses gants. D’un revers de main, il balaya l’eau qui s’était accumulée sur le siège de la moto. La Kawasaki, docile, démarra au quart de tour. Une bonne machine.     
       
Le camion d’Yvon Coroller déboucha sur la crête. Un fort vent de nord-ouest balayait la lande. Tandis que le poids lourd tournait sur le rond-point, une rafale soudaine vint frapper la tôle. La carrosserie fatiguée émit une longue plainte métallique. Le conducteur n’y prêta pas attention. Machinalement, son regard s’était porté vers l’émetteur du Roc’h Tredudon dont l’antenne se perdait dans les effilochures de brouillard. Pas de danger qu’il saute celui-là, les mouvements autonomistes bretons avaient depuis longtemps renoncé à l’activisme violent. Dommage, d’une certaine manière, vu les programmes de merde que diffusait la télé et dont se gavait cette sotte de Katell dès qu’il avait le dos tourné. Bien que d’une nature paisible, Yvon Coroller en vint à souhaiter qu’une bonne charge d’explosif détruise une nouvelle fois le pylône, histoire de sevrer sa femme de ces inepties dont elle s’abrutissait des heures durant. Réflexion faite, mauvais calcul : elle lui pourrirait la vie jusqu’à l’installation d’une parabole. Une nouvelle plainte de la carrosserie ramena Coroller à sa conduite. Il haussa les épaules et s’engagea résolument en direction de Brasparts, sans un regard pour le Roc’h Trévézel dont les crocs de schiste lacéraient le ciel plombé.
 
Depuis son départ du restaurant, deux heures plus tôt, André Sabatier taillait la route avec prudence, en veillant à ne jamais dépasser les limitations de vitesse pour le cas où une patrouille de pandores serait embusquée à l’affût d’éventuels contrevenants. On ne sait jamais avec les flics. C’était toutefois hautement improbable, compte tenu de la météo dégueulasse qui sévissait sur l’Ouest depuis deux jours. En outre, il ne circulait qu’un faible nombre de véhicules sur cette route paumée des Monts d’Arrée. Faut dire que la contrée était pour le moins inhospitalière : de grands espaces pelés d’où émergeaient, ici et là, des moignons rocheux noirâtres tout ruisselants de pluie. En contrebas de la route s’étendait une immense cuvette désertique, faite de tourbières pisseuses et de landes marronnasses. Un vaste lac, dominé à l’une de ses extrémités par la masse de béton d’une ancienne centrale nucléaire, complétait ce paysage de désolation dépourvu de toute habitation visible. « Bienvenue à Brennilis », se dit mentalement l’Ardéchois en consultant la carte routière glissée sous le lecteur plastifié.  

Hervé Grall et Louis Hamon en avaient terminé avec Fanch Rivoal. Pour la troisième fois en moins de deux mois, le vieil homme s’était enfui de chez lui complètement à poil. Au risque de choper une bonne crève par ce temps de chien. Côté attentat à la pudeur, pas de danger que l’exhibition effarouche la maigre population de Botmeur, vu le délabrement physique du délinquant : torse aux côtes saillantes, membres décharnés, fesses inexistantes ; quant à l’appareil génital, bordé par un frisottis de crins blanchâtres et parcimonieux, il se résumait à des balloches flasques et une chose pendouillante et molle, à dégoûter la plus délurée des gamines. À l’évidence, Rivoal n’avait rien à voir avec un faune lubrique. Tout au plus un vieillard gâteux. N’empêche, pour la deuxième fois, plainte avait été déposée à la gendarmerie. Enfin, l’affaire était maintenant définitivement réglée : la mort dans l’âme, Hortense Rivoal avait signé l’internement de son bonhomme dans une maison de retraite spécialisée.
 
Saloperie de temps. Sur la route du retour, les deux gendarmes décidèrent de s’octroyer une pause café à La Croix Cassée. Posé au bord de la route de Brasparts, le bistrot faisait figure d’oasis dans ce désert lugubre et sombre. Tandis que les gendarmes sirotaient leur jus au comptoir, le vent se renforça en mugissant sur la lande. Des bourrasques de pluie vinrent frapper les vitres du bistrot. Leur tasse bue, les gendarmes sortirent du café. Un camion chargé de tôles brinquebalantes les noya dans un nuage de flotte. Les flics prirent place en pestant à bord de leur Peugeot. L’adjudant Grall s’apprêtait à démarrer lorsqu’une moto surgit dans son rétroviseur. Le flic la laissa passer et se coula dans son sillage en direction de la brigade. 
 
Pas de doute, le camion vibrait. Les sangles qui maintenaient le chargement avaient pourtant été serrées au maximum. Toujours pareil avec ces putains de tôles : au bout d’un moment, quoi qu’on fasse, ça finissait par jouer avec les cahots de la route. Un instant, Yvon Coroller fut tenté de s’arrêter sur le bas-côté pour s’assurer de la solidité de l’arrimage. Bah ! plus que quinze bornes jusqu’à Pleyben, ça tiendrait bien jusque-là ! D’ailleurs mieux valait ne pas s’arrêter maintenant. Les poulets étaient à La Croix Cassée. Sûr qu’ils viendraient l’emmerder s’ils le voyaient garé en bord de route par ce temps. Coroller brancha l’autoradio. La voix éraillée d’Arno emplit l’habitacle : « She’s a bathroom singer… » Katell aussi était une bathroom singer. Qu’est-ce qu’elle pouvait le faire chier avec ses bluettes à la con. Ras la casquette des Fabian, Obispo, Dion et autres Cabrel. Yvon Coroller changea de station, dénicha un Carlos Nuñez de derrière les fagots. Il s’abandonna à la voix chaude de la gaïta du Galicien.  
 
L’Ardéchois fronça les sourcils en voyant la bagnole des gendarmes prendre son sillage. D’un geste machinal, il s’assura de la présence du Manurhin dans sa poche droite. Fausse alerte : les pandores restaient sagement calés dans son dos, à mille lieues d’imaginer que le motard belge qui les précédait était l’homme le plus recherché de France. Sabatier sourit : on ne laisse pas trois flics au tapis sans s’attirer quelques désagréments. Malgré la levée des barrages, l’Ardéchois savait que la traque se poursuivait dans l’ombre, haineuse, déterminée, impitoyable. Une traque à mort. Sa propre mort. Celle d’autres flics. Les deux peut-être. Les deux sans doute. Une seule chose était sûre : il n’y aurait jamais de procès Sabatier.
 
Yvon Coroller avait laissé sur la droite la petite route qui montait au Mont Saint-Michel de Brasparts. Masquées par les flaques d’eau, des nids de poule parsemaient les bords de la chaussée par endroits. Le camion les franchissait en gémissant. Absorbé par l’écoute de Carlos Nuñez, le conducteur n’y prêtait guère attention. Soudain, un cahot plus violent provoqua une embardée du camion. Un claquement sec se produisit à l’arrière. Coroller comprit aussitôt qu’une sangle venait de se rompre. Comme pour lui donner raison, le chant métallique des tôles en goguette vint couvrir le son de la gaïta. Le conducteur émit une bordée de jurons. Entre temps, le halo jaunâtre d’un phare s’était inscrit dans le rétroviseur : une moto avait entrepris de le doubler. Lancé sur son erre, le deux-roues parvint à la hauteur de la cabine. Ce fut la dernière image qui s’inscrivit dans l’œil du conducteur. Il s’affala sur son volant, le cœur foudroyé par l’horreur.
         
Prudemment, l’adjudant Grall stoppa la Peugeot à distance de l’accident : des feuilles de tôle, portées par les rafales de vent, continuaient de voler ça et là sur la chaussée et la lande, comme autant de menaces. À cent mètres de là, le camion avait versé dans le fossé. La moto et son pilote gisaient un peu plus loin, couchés sur le bitume détrempé. Tandis que son collègue alertait la brigade, le lieutenant Hamon, intrigué, s’extirpa de la voiture malgré le danger : lors de l’accident, il avait cru voir un objet noir rebondir sur la route en avant de la voiture pour finir sa course dans les bruyères du bas-côté…
 
Trente secondes plus tard, l’officier, livide, vomissait son déjeuner. À ses pieds gisait un casque dont la visière avait été arrachée. Deux grands yeux étonnés fixaient le gendarme. Le cou ensanglanté du motard avait été tranché net, comme au rasoir.

11:28 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

01/07/2018

L'HÉRITAGE (NOUVELLE)

 

L'héritage

par Florane

Capture d’écran 2018-06-30 à 11.48.07.png

 

 

— Non, je le crois pas ! T’as fait ça avec une Xalactienne dans un téléporteur ?
Gilbario regardait son coéquipier Tanco avec stupeur. Ce dernier se la jouait un peu en gardant les yeux fixés sur le radar de bord.
— Ouais mon pote, répondit-il. Et je peux te dire que ça décoiffe quand il y a dématérialisation. Tu voyages... C’est le cas de le dire.
— Ha ! Ha ! Y a qu'un fêlé comme toi pour oser un truc pareil. T’imagines à l’arrivée ? Et s’il y avait eu symbiose ?
— Bah ! Faut prendre des risques... Sinon tu traverses tes cycles sans peps ! A te demander pourquoi ta génémère t’a mis au monde.
Gilbario haussa les épaules. Les élucubrations de Tanco ne le faisaient pas rêver. Il se dit que son existence n’était pas si mal. En tant qu'hybride Zella, il avait la chance d’exister dans la classe évoluée des humains. Il aurait pu naître Stourb et gratter le sol à longueur de jour avec des mains spatulées sans avoir conscience d’exister. Il se recala dans le siège de l’Overland qui glissait sans bruit à dix mètres du sol. Il était trois heures du matin. Gilbario aimait ces patrouilles dans le secteur mort. Le noir total qui les enveloppait, le ronronnement du gyrosparc de bord. Ce soir, ils n’avaient eu à consigner qu’une intervention près d’un dépôt alimentaire. Une femelle Gojie et son petit qui tentaient de cisailler le grillage avec leurs dents. Ils les avaient abattus suivant le protocole. Gilbario était toujours impressionné de reconnaître la morphologie humaine de ces mutants, sous leur épaisse toison. Ils avaient dû vite partir car l’odeur de chair brulée par les tirs laser avait attiré toute la vermine trans-humaine du coin qui venait se disputer le dîner.
— 37 °C ! , fit Tango. Fait frisquet ce soir.
— On est en octobre. Tu sembles l’oublier.
— Tu parles si j’oublie. Je ne pense qu’à ça. Dans deux semaines, je me fais un Virto. C’est moi qui ai choisi le programme ! Je pars dans les Endrisses avec une droïde de chez Zaac. Ça m’a coûté un max mais elle va être à mes petits soins tout le temps. Tu devrais faire comme moi plutôt que de passer ton temps libre à faire de l’archéo-mes couilles ! Qu’est ce que t’en à foutre de retrouver tes ancêtres ?
— Mes ancêtres sont aussi les tiens... Et...
Le signal strident du détecteur l’interrompit. Une forme humanoïde s’afficha sur l’écran incorporé de leurs casques Viobul. L’individu courrait.
— Qu’est ce qu’il fout là celui la, fit Tanco. Il est fatigué de vivre pour se promener ainsi dans les zones irradiées ?
— Regarde ! Il est poursuivi. Sans doute des Poulçus qui ont dû sentir son odeur.
— Ouais et devant y en a d’autres qui l’attendent en embuscade. Il est foutu si on ne le sort pas de là.
— C’est peut être un mutant. On doit pas intervenir, faut laisser faire la nature.
— Trop grand ! Regarde sa signature thermique. C’est un évolué. Allez ! On va le chercher. Mets-toi au canon et pète-moi la vermine qu’il a autour !
Gilbario activa son implant neuronique et le canon se mit aux ordres de son cerveau. Il ne lui fallut que quelques instants pour atomiser les prédateurs qui avaient encerclé le fuyard.
Tanco, alluma les projecteurs de l’Overland et l’amena face à l’individu. Ce dernier s’était arrêté, complètement aveuglé.
— Police ! Vous êtes dans une zone interdite. Nous allons vous intercepter. N’opposez aucune résistance ou nous vous abattrons.
Les générateurs bio-neuroniques de l’Overland avaient instillé le commandement dans le cerveau de l’individu. Celui-ci avait compris les sommations et levait les mains au ciel.
— Allez, va le cueillir, ordonna Tanco à son coéquipier. T’en fais pas je le garde en point de mire.
Tanco déverrouilla la porte de la soute qui s’abaissa lentement vers le sol. Gilbario sauta dans la steppe marécageuse. Son capteur de radiation indiquait le taux constaté sur toute la planète depuis la guerre qui avait enseveli l’ancien monde, il y avait si longtemps. Gilbario s’approcha de l’individu. C’était un homme. Le policier eut un coup au cœur en découvrant le visage ridé, les cheveux blancs et les étranges vêtements de l’individu.
— Suivez-moi, lança t-il d’autorité, nous allons monter dans l’Overland. Dépêchez ! Ça grouille par ici... Vite !
Mais l’homme ne réagissait pas. Gilbario le poussa au devant de lui. Ils se retrouvèrent dans la soute alors que des bruits se faisaient entendre dans la nuit noire.
— Décolle nom de dieu !, fit Gilbario d’une voix au bord de la panique.
Tout autour de l’Overland, des êtres venaient de surgir dans la lumière des projecteurs. Gilbario venait d’en effacer deux qui avaient sautés sur la porte de la soute avant qu’elle ne se referme. Il grimaçait de dégoût face à la tête mi humaine, mi poisson de ces êtres amphibiens qui était restée à bord, guillotinée par le tir laser.
L’homme était prostré. Les yeux affolés. Il avait peur, très peur.
— Mets-le aux fers, ordonna Tanco. Je rentre au central. J’ai envoyé notre rapport. Ils nous attendent.
L’homme se laissa docilement entraver. Assis sur une sellette peu confortable, il semblait absent. Gilbario rejoignit le poste de pilotage.
— C’est étrange la façon dont cet homme est habillé, dit-il d’un air évasif.
— Quoi? Il ne porte pas la tenue du Erzh ? Le fou ! Il va se faire étriller.
— Non. Il porte ce genre de tenue que j’ai pu voir parmi les documents de la vie de nos ancêtres. Et puis ses cheveux aussi. Ils sont blancs et...
— Blancs ? Comment est-ce possible ?
L’Overland franchit le champ de force qui isolait la cité du reste de la planète dévastée. Sous la coupole virtuelle, la vie des hommes évolués s’était organisée en habitats verticaux. Le véhicule de police survola les rues, et les avenues encombrées de glisseurs à la queue-leu-leu. Un éclairage urbain intense pouvait faire croire qu’on était en journée. De très nombreux citoyens marchaient sur les immenses trottoirs, tous vêtus identiquement. Les deux hommes considéraient avec condescendance cette masse grouillante depuis leur véhicule volant. Ils jouissaient du privilège de ciel octroyé aux élites et à la police. Ils voulaient oublier qu’une fois leur service fini, ils retourneraient à la masse des rampants. Ils survolèrent un immense parc planté d’arbres gigantesques baignés d’un grand lac. Ils arrivèrent au central de police et l’Overland fut guidé jusqu’à leur unité.
Ils escortèrent le prévenu à travers les couloirs immenses du complexe, croisant des centaines de regards intrigués par l’allure du personnage. Ils l’introduisirent dans un bureau. Un homme se tenait près d’un pupitre holographique.
— Salut Hal, fit Tanco. Vise un peu ce qu’on t’amène !
L’homme porta son regard sur l’individu.
— Salut les gars, je viens de consulter votre rapport...
Il s’approcha de l’homme qui jetait des regards apeurés autour de lui.
— D’où tu sors toi ? Réponds ? Décline ton identité ?
L’homme ne répondit pas, pétrifié par la peur.
— Je l’ai passé au scanner dans l’Overland, dit Gilbario. Il n’a pas de puce d’identification. Et il n’en a jamais eu !
— Comment ça jamais eu ? Halbusian ouvrait des yeux ronds.
— Pas de bio implant dans le cou, pas de code de génémère. On dirait... Un naturel.
Halbusian et Tanco croisèrent leurs regards et éclatèrent de rire.
— Sacré Gilbario, fit Hal. Un Naturel. Tu l’as sorti de tes fouilles ? Le dernier naturel connu date de trois mille ans.
Il s’approcha de l’homme et s’adressa à lui en adoucissant sa voix.
— Est-ce que tu comprends ce que je dis ?
L’homme visiblement ne comprenait pas ce langage.
— Il faut communiquer avec lui par bio-neuronique, fit Gilbario. A moins que...
Il s’adressa à l’homme dans un étrange langage.
— « Quel est ton nom ? »
Les yeux de l’inconnu s’allumèrent d’une lueur d’espoir.
— « Je m’appelle Adrien Lormeau. Je suis né à Nevers le 18 octobre 1855. J’ai 63 ans ! », débita-t-il, telle une mitraillette.
Gilbario n’en croyait pas ses oreilles. Il avait à peu près compris la réponse de l’homme.
— Qu’est-ce qu’il raconte ? , le pressa Halbusian.
— Il dit qu’il a plus de 3000 ans. C’est un français. C'est-à-dire un des habitants de cette terre sur laquelle nous vivons et qui s’appelait France.
— C’est n’importe quoi !, s’exclama Tanco.
— Ah oui ? Et comment expliques-tu qu’il parle couramment un langage qui vient du fond des temps ? Un langage que je maîtrise à peine à partir de quelques documents retrouvés dans les fouilles. Regarde ses vêtements. Et surtout, le vieillissement de son corps. Il n’a pas été stoppé. Sûr ! Il n’a pas été crée par une génémère !
Gilbario fit assoir l’homme et lui fixa un récepteur bio-neuronique. Alors s’engagea un dialogue qui laissa stupéfaits les trois policiers.
L’homme expliqua être allé la veille, visiter son frère. Arrivé de nuit à la gare, il avait fini le trajet à pied. Une intense lumière l’avait soudain enveloppé et il s’était senti happé vers le ciel. Il avait aperçu une 'énorme maison volante' avant de perdre conscience. Il s’était réveillé dans le marécage où on l’avait découvert. Il s’était mis à courir devant lui complètement affolé.
— Vous croyez ces fadaises ?, fit Tanco.
— Je sais !, dit Gilbario. Il a été enlevé par des Aliens ! Ils l’ont emmené très loin. Sûrement pour l’étudier. Puis ils l’ont ramené. Avec la loi de la relativité, plus de trois mille ans se sont écoulés sur terre et quelques heures pour ce pauvre homme. C’est incroyable !
—Tu veux dire que c’est un fossile vivant ?
— Oui ! , s’enthousiasma Gilbario. Grâce à lui nous allons apprendre pleins de choses sur ces temps révolus. J’ai hâte de le présenter au comité.
Il n’en eut pas le temps. Deux jours plus tard, Adrien était pris de fortes fièvres et décédait rapidement de complications pulmonaires. Comme la totalité des habitants de la cité d’ailleurs. L’humanité n’utilisait plus depuis longtemps les médicaments. Ceci depuis que les génémères avaient introduit toutes parades aux maladies dans le génome de leurs progénitures. Toutes parades aux affections connues mais incapables de contrer la propagation, dans les organismes, de bactéries vieilles de trois mille ans. Mais Adrien avait transmis un autre héritage à ses lointains descendants : Un virus qui avait terrassé la population et donné le champ libre à l’attaque de ces bactéries. Un virus qu’on avait appelé en d’autres temps, la grippe espagnole.
ShortEditions

17:52 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

14/06/2018

NUIT NOIRE

 

Nuit Noire
Florane

Capture d’écran 2018-06-14 à 17.30.08.png

 


La nuit noire était tombée sur la ville et les milliers de crapauds au loin se répondaient, indifférents aux coups de feu et aux cris d’horreur dans le voisinage.
Assise sur ses talons, en appui contre la cloison du cabanon, Takonou caressait, le visage de Yobo, sa fille de cinq ans. L’obscurité était parfois zébrée par l’éclat d’un phare de véhicule de patrouille. La lueur s’immisçait entre les battants de la porte. Yobo apercevait alors le visage tuméfié de sa mère.
— Pourquoi les messieurs soldats t’ont fait mal, maman ?
Takonou tenta de sourire mais ses lèvres éclatées des coups reçus le lui interdisaient.
— Car ils étaient fâchés, ma chérie.
— Parce que tu ne voulais pas faire dodo ?
Tanakou essuya une larme qui coula sur sa joue. Son bas ventre lui faisait très mal, meurtri par les assauts bestiaux qu’elle avait dû endurer tout au long de l’après-midi.
— Maintenant, ils se sont calmés. Il ne faut pas t’inquiéter mon petit amour, maman est là.
— Pourquoi les messieurs soldats ont amené papa ?
La jeune mère frissonna en repensant au regard tendre que lui avait lancé son bien-aimé Faki, avant d’être poussé brutalement dans un pick-up. Elle se demanda combien de temps il avait enduré son supplice avant de succomber.
— Ils l’ont amené faire un tour en voiture, dit-elle d’une voix étranglée. Tu sais comme ton papa voudrait en avoir une.
— Oh oui ! Quand il va revenir, il me racontera, tu crois ?
— J’en suis sûre, mon amour.
Takonou retint une énorme envie de pleurer. Elle serra sa fille contre sa robe déchirée.
Un véhicule arriva rapidement et stoppa devant la maison. Il y eu des portières claquées, des bruits de pas dans la maison, des paroles lancées dans une langue quelle connaissait bien : celle du peuple de Faki.
— Les messieurs soldats vont venir, mon cœur. Il ne faut pas avoir peur. Il faudra bien que tu fasses tout ce qu’ils disent. Il ne faut pas les fâcher.
Les pas se rapprochèrent, une main déverrouilla la porte. L’éclat d’une Maglite les aveugla. Des doigts lui broyèrent le haut du bras quand Takonou fut relevée brutalement.
— Amène-toi roulure ! Avec ton avorton. Tu as un nouveau client.
Les deux captives furent poussées dans la pièce principale de l’habitat traditionnel Kimbawé. Cinq soldats occupaient l’espace, deux étaient vautrés sur le canapé. Les autres demeuraient debout, l’air mauvais. L’un d’eux portait un uniforme d’officier et avait un pistolet à la ceinture.
— C’est toi, la femme de Faki Gowo ?, dit-il.
— Je le suis, répondit Takonou d’une voix faible.
— Et ça, c’est sa bâtarde ?, ajouta-t-il en désignant Yobo.
— Elle est sa fille.
L’homme s’approcha de Takonou et la gifla très brutalement. La jeune femme s’écroula sur le plancher alors que Yobo pleurait et les hommes riaient.
— Elle est sa bâtarde ! Pas sa fille ! Commence pas à me contredire. Une sale Djoubé avec un Hawa, ça ne peut faire qu’un bâtard. Lève-toi quand je te parle !
Takonou se releva péniblement, ses plaies aux lèvres s’était ré-ouvertes et du sang coulait de sa bouche. Elle serra Yobo contre ses jambes.
— Que tu es laide !, se moqua l’homme en dévisageant la jeune mère très proche de son visage boursoufflé. Comment un Hawa a-t-il pu épouser ça ! L’aurais-tu ensorcelé ?
Il sentit la robe et eut un geste de dégoût.
— Tu pues ! C’est comme une odeur de sang mêlé à de la luxure. Tu me dégoûtes. Déshabille-toi !
Takonou tressaillit. Les autres hommes lui jetèrent des regards lubriques. Elle hésita. L’homme plongea son regard dans ses yeux effrayés.
— Tu sais qui je suis ?, dit-il. On me surnomme le Général Cutter. Et tu sais pourquoi ?
Il tira de sa poche, un énorme cutter dont il fit coulisser la lame laquée de sang séché. Il la promena sous les yeux horrifiés de Takonou. Les hommes s’enthousiasmèrent à l’idée de ce qui allait suivre.
— A poil, vite ! Où je m’occupe d’elle !, hurla-t-il en désignant Yobo qui se mit à hurler.
Takonou fit rapidement glisser sa robe au sol. Elle était nue ; ses sous-vêtements arrachés lors de ses précédents supplices. L’homme avisa le corps parfait de la jeune femme et siffla d’admiration.
— Tu es sacrément bien fichue pour une Djoubé. Tu fais honneur à ta sous-race. Dommage que vous soyez tous des chiens !
L’homme se pencha sur Yobo et prit une voix douce pour parler à l’enfant tétanisé.
— Tu aimes les chiens ?
Yobo ne répondit pas. Les yeux apeurés. L’homme sembla perdre patience.
— Je t’ai demandé si tu aimes les chiens ? 
Il saisit une des nombreuses tresses qui ornaient la tête de l’enfant et la coupa avec son cutter.
— Il faut que tu répondes à Monsieur Général, mon cœur, dit Takonou d’une voix étranglée. Tu dois toujours faire ce qu’il te demande.
Yobo fit oui de la tête.
— Voilà qui est mieux. Tu aimerais avoir un petit chien ?
Yobo abandonna ses craintes devant cette perspective.
--Oh oui, Monsieur Général !, répondit-elle avec envie.
— Tu entends ?, fit-il à Takonou. A quatre pattes ! Vite !
Il lui asséna un violent coup à la nuque. La jeune femme s’abattit sur le sol. Il la releva par les cheveux sous les rires des soldats. Il s’adressa à Yobo, jovial.
— Regarde, petite bâtarde, quel beau chien tu as là !
Il se pencha dans le bas du dos de Takonou :
— Il semblerait que ce soit une chienne.
Les hommes exultèrent de cette mauvaise blague. Il donna un violent coup de pied dans les fesses de sa victime en lui arrachant un cri de douleur.
— Vas-y ! Marche en faisant des ronds et aboie un peu pour voir.
Alors Takonou, des larmes plein les yeux, se mit à imiter des aboiements en décrivant des cercles à quatre pattes sous les railleries des soldats. Yobo marchait à ses cotés en pleurant. Mais le général n’était pas satisfait.
— Non, ça ne va pas ça ! Il lui manque quelque chose pour en faire un chien !
Il s’empara d’un balai dont il cassa le manche au trois quart. Il attrapa Takonou par les cheveux et tira sa tête en arrière.
— Tu le préfères par le bout rond ou par le bout pointu ?
La jeune femme roula des yeux horrifiés et se mit à respirer très vite.
— Réponds ! Vite ! 
— Le bout rond ! Le bout rond !, dit-elle dans un flot de sanglots.
L’homme rit sadiquement présentant le manche à ses hommes.
— Perdu ! Tu auras le coté pointu !
Et d’un geste brusque et rapide, il enficha profondément la tige acérée dans le rectum de sa victime, déchirant ses chairs. Takonou hurla de douleur. Une brûlure insupportable envahit son bas ventre tandis qu’un flot de sang s’écoulait de son intimité. Elle s’effondra, la respiration coupée, sur le point de perdre conscience. Dans un lointain brouhaha de rires et d’applaudissements, elle reconnu Yobo l’appeler à travers des torrents de sanglots. L’homme la releva par les cheveux et la remit à quatre pattes. Puis il arracha le cordon d’un rideau, en fit un nœud autour du cou de sa victime et tendit la laisse improvisée à Yobo.
— Allez, promène ton chien ! Je veux voir si sa queue remue.
Takonou respirait fort. La douleur intense ne faiblissait pas et son sang continuait à se répandre. Elle fit un pas et s’effondra sur ses avant bras. L’homme la prit encore par les cheveux.
— Oh ! Oh !, fit-il. Voilà un chien bien mal en point.
Il tira son arme de son étui, l’arma et la mit dans la main de la fillette.
— Il ne faut pas laisser souffrir cette pauvre bête. C’est ton chien, c’est à toi de le faire.
Yobo regarda l’homme d’un air interrogateur, ne pouvant comprendre ses propos. Alors l’homme empoigna la petite main armée et la dirigea contre la tempe de sa mère. Il lui plaça ses petits doigts sur la détente.
— Appui !, ordonna-t-il. Sinon, je te saigne toi aussi.
Mais Yobo était tétanisée.
— Tu dois faire ce que le Monsieur Général te dit, articula Takonou dans un dernier souffle. Maman t’aime très fort.
La détonation se perdit parmi celles qui résonnaient partout dans la noirceur de la nuit.
— Qu’est-ce qu’on en fait ?, demanda un soldat à son chef en désignant Yobo tétanisée devant sa mère baignant dans le sang.
L’homme sortit à nouveau sa lame.
— Les chiens ne font pas des chats !

Vous avez aimé cette œuvre, partagez-la !
 
© 2011 Short Édition — tous droits réservés —

17:38 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

22/04/2018

RENCONTRE (nouvelle)


Rencontre

Usus

Capture d’écran 2018-04-22 à 17.33.47.png

Fin octobre le vent froid et humide orchestrait un triste ballet de papiers sales le long des rues grises. De trottoirs en ruelles, il traînait son ennui au milieu des fantômes des passants, des poubelles pleines, débordantes aux volumes laids et déprimants. Sur un mur lépreux, une affiche de cirque presque arrachée exhibait ses couleurs passées. Même sorti de l’usine, il avait toujours du mal à soustraire de son esprit les cadences abrutissantes. Verrouillage des brides, contrôle du serrage, envoi de la coupe, lubrification, démontage, la pièce dans le panier, recommencer encore... (Les mains sont automates. L’esprit est si loin de la machine). Il lui fallait quelques heures pour se déconnecter. Parfois il n’y arrivait pas. 

Il passa devant la façade du magasin, noircie par l’incendie, et l’image de Blanche, les chairs brûlées, hurlant de douleur, monopolisa de nouveau ses pensées. Arriverait-il à oublier un jour ? Le drame l’avait plongé au plus profond d’un désespoir morbide. Depuis, il pensait qu'une sécheresse du cœur, une immersion dans un autisme volontaire le protégerait de toute autre blessure future. Il n’avait pas vraiment soif mais l’habitude le fit pousser la porte du café. Assis devant son verre il méditait sur la réelle utilité de sa présence dans ce monde. Même sa gauloise ne lui procurait plus aucune satisfaction. 
Il ne la remarqua pas immédiatement. Pourtant c'était rare de voir une femme debout au comptoir. Elle n’était ni belle ni laide, juste effacée, se faisant discrète, vêtue d’un tailleur gris et sage. Elle aurait pu être une de ces secrétaires entre deux âges qui n’attendent rien de leur job. Pourquoi ne pouvait-il détourner son regard ? Peut-être à cause de cette nuance de bleu dans ses yeux, si proche de l’azur de ceux de Blanche. Et cet imperceptible pli aux commissures des lèvres qui lui donnait cet air résigné. Dans sa mémoire, le doute s’installait. Blanche avait ce détachement sur le visage, un mélange de charme et d’indifférence qui se muait en passion quand elle le couvait du regard comme une louve possessive. Il resta de longues minutes à contempler l’inconnue, immobile. Malgré lui, il ressentit, au fond de son esprit, cette étincelle d’émotion qu’il avait mis longtemps à étouffer. Mais la carapace était coriace. Il l’avait trop bien construite pour qu'elle cède sur une simple impression.
Elle buvait son thé à petites gorgées précieusement, lentement, les yeux fixes, si sereine. Elle tourna la tête dans sa direction. Leurs regards se croisèrent. Elle semblait indifférente. Sur son visage régulier, il eût aimé voir l’esquisse d’un sourire, un semblant de réaction. Puis elle se retourna vers la glace et les étagères à bouteilles. Il se leva et sortit, sans vider son verre. 
Le bruit de la rue le déprima. Il remonta le col de son blouson. L’image de l’inconnue restait en filigrane, sur ses rétines. 
Soudain, il sentit qu'une main lui saisissait doucement le bras.
— Venez.
Il la suivit. A la réception du petit hôtel voisin, le patron leur donna la clé avec juste un soupçon de reproche dans le regard puis retourna composer son tiercé. 
Ils entrèrent dans une chambre d’une banalité navrante, mais sans le remarquer Il s’assit sur le lit et attendit il ne savait trop quoi. Elle retira son tailleur et le rejoignit. Il sentait sa présence, un discret parfum, une enveloppe de tiédeur. Il éprouva le besoin de la toucher. Il posa sa tête sur les cuisses de la femme. Le contact de sa chair nue avait quelque chose de rassurant. Elle lui toucha les cheveux d'un geste machinal. Il ferma les yeux. Un bien-être surprenant l’envahit. Elle le caressa doucement et s’exprima à voix basse comme un murmure. Elle lui dit son enfance, lui parla de son père, elle évoqua la verte campagne, mais il ne l’entendait pas, submergé de sensations contradictoires. Quelque chose se réveilla en lui. Il eut du mal à se reconnaître. Une heure auparavant, il n’imaginait même pas l'existence de cette femme et à présent, il sentait monter en lui le désir. Qu’avait-elle de différent ? Il la regarda pour la première fois comme une partenaire désirable. Il consentit à cette brèche dans sa cuirasse. Il devina d'anciennes douleurs dans les rides de son visage et dans ses yeux si clairs. Sa main, légère sur sa chevelure, trahissait d’imperceptibles frémissements. Doucement, ils s’allongèrent sur le lit et s'accouplèrent. Une onde électrique le transperça. C'était comme une nouvelle naissance, un paradis d’émotions qu’il croyait oubliées. Elle se donna sans retenue, comblée par le plaisir, épanouie. 
Il avait retrouvé la paix, c'était comme un aboutissement. Il s’étira, les yeux fermés pour prolonger cette sensation. Elle se leva silencieusement, se revêtit, et le regarda une dernière fois avec douceur. Une photo glissa de son sac sur le lit.
Dans un demi-sommeil, il ne l’entendit pas sortir. Quand il se réveilla la chambre était vide. Il prit conscience de la laideur du papier peint, des faux tableaux. Il eut soudain peur de retrouver les poubelles pleines, débordantes et cette affiche de cirque en lambeaux. Il venait de vivre la plus belle heure de ses quatre dernières années. Des années de solitudes après la perte de Blanche. Il ramassa la photo et sortit. Les deux jours suivants, il se força à penser à sa vie, à son travail, à tout sauf à elle. Le troisième jour, il entra au café et montra le cliché au patron, celui-ci y prêta à peine attention.
— Connais pas.
— Attendez ! 
Le patron reprit la photo et la regarda attentivement.
— Ah oui, je me souviens. C'était une gentille fille. Elle venait de temps en temps. Je crois qu’elle est morte il y a quatre ans déjà.
ShortEditions

17:31 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

 
Accueil Blog50 | Créez gratuitement votre blog | Avec notretemps.com | Toute l'info retraite | Internet facile | Vos droits | Votre argent | Loisirs | Famille Maison | Cuisine | Jeux | Services | Boutique