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26/05/2017

UN ROMAN E PH.LABRO


Philippe Labro :

"Ma mère, je lui dois énormément"

© Philippe Quaisse/Pasco

LETTRES


Il a touché à tout avec succès : radio et télévision, écriture de chansons et de scénarios pour le cinéma. Plus que jamais, l’écrivain se livre, avec un récit dévoilant le mystère de la vie de sa « petite maman ».
À 80 ans,  vous écrivez un livre sur « votre petite maman »*, comme vous dites avec tendresse. Pourquoi ?
Quand vous regardez votre vie avec du recul, les êtres humains les plus importants, qui sont vos parents, surgissent dans votre mémoire. « Si tu es devenu ce que tu es, c’est un peu à cause de ce qu’ils étaient », se dit-on. J’ai toujours su qu’il y avait un mystère autour de la vie de ma mère. Et comme journaliste et romancier, cela m’intéressait. Ma femme, Françoise, qui m’a souvent indiqué la bonne direction à prendre, m’a dit : « Il faut qu’un jour tu écrives la vie de Netka – c’est le surnom de ma mère, Henriette – parce que sa vie est un roman ! » Mes frères, également, m’ont encouragé. J’ai donc commencé à réfléchir à ce projet, de son vivant. Je l’interrogeais, je prenais des notes. Lorsqu’elle a disparu, j’ai eu accès à des archives, des lettres, des poèmes. Ceci, ajouté à des fiches d’état-civil, des éléments de généalogie, un voyage en Pologne, a donné la matière du livre.
Quel est donc le mystère de la vie de Netka ?
C’est une enfant illégitime. Elle est née de père inconnu. Elle a un frère, Henri, plus âgé d’un an. Leur mère les a posés comme des valises, de pension en pension, jusqu’à ce que Netka se mette à travailler, à l’âge de 20 ans.Elle a vécu des abandons successifs. Elle a connu la honte et l’humiliation de ne pouvoir dire de qui elle était la fille.
Il est apparu que sa mère était une jeune institutrice française tout à fait anonyme, et son père, un comte polonais richissime, qui possédait la moitié de la Biélorussie. Tous ces éléments ont construit, au départ, une existence privée d’amour. Mais, miracle de la vie – c’est plus fréquent qu’on le croit –, à 20 ans, elle rencontre l’amour avec mon père, qui a le double de son âge. Ils ont quatre garçons, et elle devient alors une sorte de diffuseur d’amour, en s’oubliant elle-même. Elle avait pourtant beaucoup de talents. Elle écrivait des poèmes et était très cultivée. Mais elle a tout abandonné pour se consacrer aux siens. Elle a préféré le bonheur à la gloire. Je lui dois énormément. Avec mon père, elle a eu cette vertu que je conseille à tous les parents : encourager la vocation d’un enfant, sans jamais la contrarier.


Ma mère a tout abandonné pour se consacrer aux siens. Elle a préféré le bonheur à la gloire. Je lui dois énormément.

Comment a-t-elle encouragé la vôtre ?
Lorsque j’avais 15 ans, elle a lu dans Le Figaro l’annonce d’un concours à l’occasion du Salon de l’enfance, pour créer un petit journal fait par des lycéens. Elle m’a dit : « Vas-y ! C’est pour toi. » Je m’y suis tellement lancé que j’ai été nommé directeur du journal. Quelque temps plus tard, elle apprend que la bourse Zellidja – qui existe toujours – permet à des jeunes de partir à l’étranger.
La contrepartie est d’écrire un mémoire sur ce que l’on a découvert. Je propose un sujet sur la presse britannique et pars, à 16 ans, en stop en Grande-Bretagne. Puis, à 18 ans, en classe, j’entends dire que quelques bourses d’étudiants restent à attribuer. Je lève le doigt. Là encore, ma mère m’a conforté. Je suis resté deux ans aux États-Unis. À ce moment, nous avons entamé avec ma mère une correspondance hebdomadaire. Elle ne s’est jamais interrompue, même quand elle aurait pu être remplacée par le téléphone. Je crois beaucoup au pouvoir des mots, à la correspondance écrite. Dans ses dernières lettres, sa main tremble – elle est morte à 99 ans.
Il faut s’écrire, se parler en famille ?
En famille, il faut se dire les choses, même quand elles ne sont pas agréables. Entretenir le lien. Quand mes parents sont morts, je me suis posé la question : Les ai-je assez vus ? Assez écoutés ?Je pense que tout se ramène à un simple mot : amour. La phrase la plus universelle est celle du Christ : « Aimez-vous les uns les autres. »
Votre mère a aimé au-delà du cercle familial…
Toute personne qui passait dans la maison, ami, copain, était accueilli. Elle qui avait souffert d’être abandonnée avait le désir d’accueillir. Avec mon père, elle l’a fait au risque de leur vie, en recueillant des réfugiés juifs pendant la guerre, ce qui leur a valu le titre de Justes parmi les nations du mémorial Yad Vashem, en Israël. Je pense qu’elle s’identifiait à ces fuyards, des êtres abandonnés.
Et vous, votre tour venu, avez-vous donné de vous-même ?
Pendant la première partie de ma vie, je me suis trop occupé de moi. Quand j’ai débuté, j’avais de fortes ambitions et le journalisme ne me suffisait pas. J’ai écrit des scénarios, des chansons, j’ai commencé à écrire des romans. Mais avec l’âge vient la réflexion. Si vous ne donnez pas, vous ne recevez rien. À mes enfants, j’ai enseigné que  la vie n’est pas un boulevard à sens unique, mais à deux voies. Tu donnes, je reçois ; je donne, tu prends. Le proverbe indien, « Tout ce qui n’est pas donné est perdu », est tellement vrai ! Le chanteur Guy Béart, lui, disait : « Le meilleur des choses ne coûte rien. »
Cette attitude devant la Vie – avec un grand V – ne peut venir, selon moi, qu’avec l’expérience. Cela inclut la confrontation avec le malheur, la souffrance, les échecs, les erreurs. Au bout d’un moment, vous savez qu’il faut ouvrir votre cœur si vous voulez que celui des autres s’ouvre. Aujourd’hui, c’est un bonheur extraordinaire de voir grandir mes petits-enfants. Observer leur développement, les talents poétiques de leur innocence, me donne une joie intérieure indescriptible. Tous les grands-parents peuvent témoigner de cela.
Après : « Aimez-vous les uns les autres », le Christ dit : Comme je vous ai aimés ». Pour vous, d’où vient l’amour ?
Qu’est-ce qui fait que ce globe terrestre existe, qu’il abrite les plantes, les animaux, et le génie de l’homme ? Je me pose régulièrement ces questions. Et n’ai pas trouvé la réponse. À la question : « Croyez-vous en Dieu ? », le génial physicien Albert Einstein répondait : « Donnez-moi une définition de Dieu, et je vous dirai si j’y crois. » Mais il écrivait par ailleurs : « Nous sommes prédéterminés, objets d’une force que nous ne contrôlons pas, c’est aussi vrai pour l’insecte que pour l’étoile, pour les plantes que les hommes. Nous dansons au son d’une musique mystérieuse jouée à distance par un flûtiste invisible. » J’ai fait de ce « flûtiste invisible » le titre de l’un de mes livres.
Avons-nous encore une liberté, si nous sommes prédéterminés ?
Bien sûr. Je précise que la liberté se gagne. La chance s’attrape. Comme le dit une jolie métaphore venue d’Orient : « Il faut vivre la main tendue et ouverte vers le ciel : si l’oiseau passe, il faut l’attraper. » La conscience de la précarité nous fait dire que chaque jour est un miracle. Demain matin, où serons-nous ? Les Orientaux, plus que nous, sont conscients de l’impermanence, de l’intranquillité, de la fragilité. Nous accordons beaucoup de valeur à la raison. C’est précieux, la rationalité, mais il faut savoir un peu l’oublier. Savoir s’émerveiller. Il y a ceux qui savent regarder la mer, comme le faisait ma mère, du balcon de son appartement sur les hauteurs de Nice, et ceux qui ne savent pas.


Nous accordons beaucoup de valeur à la raison. C’est précieux, la rationalité, mais il faut savoir un peu l’oublier. Savoir s’émerveiller.

Au milieu de l’écriture du livre sur votre mère, vous avez subi un épisode de dépression. Y avez-vous vu un lien avec ce travail de mémoire ?
Je ne le pense pas. J’avais eu une grave dépression lorsque j’avais une cinquantaine d’années. J’étais vice-président de la radio RTL et l’on me demandait d’être président. Je me trouvais devant un obstacle infranchissable. On parlerait aujourd’hui de « burn out ». Cette fois-ci, je pense que ce sont à nouveau des causes professionnelles qui m’ont fragilisé. Mais au bout d’un an, j’ai repris l’écriture du livre. C’est ma fierté. Mes enfants, mes neveux et nièces pleurent en le lisant !
* Ma mère, cette inconnue, de Philippe Labro, Éd. Gallimard, 188 p.  ; 17 €.

Source : "PELERIN"

17:24 Publié dans LETTRES, Loisirs | Tags : lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

24/05/2017

LES FUGITIFS (Short Editions)


LES FUGITIFS

par FLORANE

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William sauta du haut du talus et atterrit dans les ronces. Il serra les dents quand les épines acérées lui labourèrent le mollet à travers la jambe de son pantalon. Jason hésita à le suivre.
— Dépêche-toi ! Saute !
Au loin, des aboiements de chiens résonnaient dans la profondeur de la forêt de mélèzes. Le soir tombait. Leurs poursuivants étaient tout au plus à un demi-mile et l’écart diminuait régulièrement. Jason s’élança et eut plus de chance à la réception. Ils progressèrent avec difficulté dans le roncier, dans l’espoir que les chiens ne voudraient pas s’y aventurer et perdraient leur trace. Ils en sortirent griffés, meurtris, et continuèrent leur fuite en courant. Ils étaient entre chien et loup, sans éclairage et ne connaissaient pas l’endroit. Bientôt ils n’y verraient plus et devraient chercher à se dissimuler. Jason était toujours à la traîne. Il avait de l’embonpoint et pour seul entraînement à cette fuite éperdue, sa motivation à ne pas se faire rejoindre. Mais depuis un grand moment, son corps commençait à ne plus encaisser l’effort. Il s’arrêta soudain, appuyé contre un arbre, cherchant désespérément son souffle.
— J’en peux plus, fit-il entre deux halètements. Je bouge plus d’ici.
William revint sur ses pas, le regard furieux.
— C’est quoi ces simagrées ? Tu veux te faire reprendre ?
— Tant pis... Je... je peux plus avancer... Ça fait cinq heures qu’on crapahute dans cette maudite forêt et ils sont toujours derrière nous !
Il s’effondra sur les talons, le dos contre le tronc.
— Laisse-moi et enfuis-toi. Moi, je suis à bout.
William se fit menaçant, Il empoigna son acolyte par le col et le redressa d’un élan rageur. Il le menaça d’un cutter sorti de sa poche.
— Tu vas te bouger gros tas, dit-il en lui plaçant l’arme contre la gorge. Pas question que je te laisse ici. Tu m’as promis un tas de fric pour t’avoir amené avec moi. Alors en route ! Je te préviens... Si je suis obligé de t’abandonner, je te saigne. C’est compris ?
Jason fit oui de la tête, les yeux écarquillés d’effroi et la respiration coupée. Au loin, les aboiements redoublaient, les chiens semblaient avoir retrouvé leur piste. William poussa Jason devant lui.
— Tu vas marcher devant moi. S’il le faut, je te ferai avancer à coup de lattes !
La cavale reprit. Il faisait de plus en plus noir. Bientôt le sol devint en pente, ils entendirent le bruit de l’eau.
— Une rivière !, s’écria William.
Ils se trouvèrent rapidement sur la berge et sans hésitation, William obligea Jason à entrer dans l’eau avec lui.
— Tu es fou, on va se noyer ! Je ne sais pas nager !
— La ferme, trouillard ! Tu vois bien qu’on a d’eau que jusqu’aux genoux. Allez ! Avance ! On va remonter le cours. Cette fois c’est sûr, les chiens vont perdre notre trace !
Ils avancèrent dans le lit de la rivière, à contre courant d’une eau glacée. Le débit était fort et malgré le peu de profondeur, ils manquèrent plusieurs fois de glisser sur le fond inégal tapissé de galets. La nuit était maintenant complète et ils ne voyaient plus où ils posaient les pieds.
Une ombre imposante barra la rivière à la sortie d’une courbe, il s’agissait d’un gros arbre sans doute foudroyé qui s’était abattu en travers du lit.
— Grimpe sur le tronc !, ordonna William. On en descendra à la souche.
Les deux fugitifs progressèrent sur le tronc couché, se frayant un chemin entre les branches sèches. A dix mètres de la berge, ils sautèrent au sol et, à la faveur de la lune qui venait de se lever, reprirent leur fuite entre les arbres. Au loin, les aboiements s’étaient tus, les hommes du Marshall Dickens avaient dû atteindre la rivière.
Les deux hommes progressaient rapidement, éclairés par la lune dans le ciel dégagé. Ils débouchèrent sur une route forestière qui partait vers le nord. La direction était bonne, celle qui allait les amener à la voie ferrée. Leur moral remonta. Ils recommencèrent à y croire. Leur plan était de trouver le moment propice pour embarquer clandestinement dans un des longs trains de marchandises qui rejoignaient la frontière avec le Canada.
Ils marchèrent pendant une heure d’un pas rapide sur la route bordée d’arbres, l’oreille aux aguets, prêts à sauter à couvert si un véhicule arrivait.
— Regarde !, fit William en désignant une trouée d’arbres. De la lumière ! Sûrement une maison. On y va.
— T’es malade ? On va se faire dénoncer. Peut-être même flinguer. Notre signalement a dû être diffusé partout !
— Boucle-la !, ordonna William en sortant à nouveau son cutter. On va neutraliser les culs terreux qui vivent là. On changera de vêtements et on pourra bouffer. Je suis sûr qu’on trouvera une caisse pour prendre le large.
Ils se dirigèrent vers l’habitation. C’était une maison en bois, apparentée à un chalet. Une construction massive et traditionnelle des bûcherons du Montana.
Les deux hommes inspectèrent les lieux : Un vieux Dodge dormait dans la remise attenante. Aucun chien n’avait donné l’alerte. La situation se présentait bien. Les deux hommes s’approchèrent discrètement de la fenêtre éclairée. A l’intérieur, une jeune femme assise dans un fauteuil, lisait près de la cheminée. Un feu y brulait avec de belles flammes.
Ils essayèrent la porte arrière, elle n’était pas verrouillée.
— Je fais le tour pour frapper à la porte principale, chuchota William en enlevant sa veste de prisonnier pour se retrouver en T-shirt. Je vais lui faire croire que je suis en panne sur la route. Toi, pendant ce temps, tu entres par là et on la coince.
— Et s’il y a quelqu’un d’autre ?
— Elle est seule, j’en suis sûr. Y a que ce vieux clou dans la remise. Son mari doit être en ville. C’est peut être bien un de ces salopards qui nous traquent.
Une minute plus tard, Jason entendit grincer la charnière fatiguée de la sur-porte en moustiquaire, suivi de trois coups sourds contre l’huis. Il hésita un court instant. Des images insidieuses des sévices infligés par ses codétenus envahirent son esprit. Pour rien au monde il ne voulait revivre cela. Il respira fort, ayant retrouvé la motivation de pénétrer dans la maison. Il se retrouva dans la pénombre d’une arrière cuisine et écouta à travers le bruit interne des pulsations accélérées de son cœur. Il se guida à la voix de William qui dialoguait avec la jeune femme à travers la porte. Il avait pénétré dans le living-room à pas feutrés au moment où elle libérait le battant protégé par un entrebâilleur. Il la vit de dos, si vulnérable alors qu’elle expliquait à William qu’elle allait téléphoner à Freddy Hook, le dépanneur local. Il s’approcha encore jusqu’à n’être qu’à deux mètres de sa proie et se figea, incapable de passer à l’acte. William qui l’avait vu se tétaniser dans le dos de la jeune femme cria soudain :
— Et bien, qu’est ce que t’attend ? Chope là ! Vite !
La jeune femme réalisant qu’il ne s’adressait pas à elle se retourna et découvrit Jason. Ses yeux s’horrifièrent en même temps qu’elle poussa un cri de frayeur.
— Attrape là ! Attrape là vite !, criait William qui avait passé la main dans l’encoignure de la porte pour tenter de décrocher l’entrebâilleur.
La jeune femme profitant de l’hésitation de Jason, tenta de fuir vers le couloir. L’homme se ressaisit. Il la rattrapa et la ceintura alors qu’elle hurlait de peur.
— Tiens-la bien !, cria William, je fais le tour et te rejoins.
Jason avait placé sa grande main sale contre la bouche de la jeune femme pour l’empêcher de crier. William eut tôt fait de rejoindre son acolyte. Un sourire carnassier se dessina sur son visage en marchant sur la jeune femme maîtrisée. Il posa son cutter sur la peau laiteuse de son cou et vint humer son visage.
— Hum... Comme tu sens bon. Ça fait trop longtemps que je n’avais pas senti un parfum si délicat.
La jeune femme eut un sursaut rapidement maitrisé par Jason.
— Farouche hein ?, continua vicieusement William. J’aime ça quand on me résiste. Tu vas être gentille, très gentille sinon je te plante mon joujou dans la gorge. C’est bien compris ?
La jeune femme bâillonnée fit oui de la tête, les yeux exorbités d’effroi.
— Laisse-la parler !, ordonna William.
Jason enleva sa main tout en maintenant les deux bras de sa victime douloureusement repliés dans son dos.
— Tu es seule ?
— Oui.
— Maman ?
Une petite voix craintive venait de s’élever du haut de l’escalier de bois. Un garçonnet d’environ quatre ans en pyjama surplombait sans comprendre, la scène de l’agression.
— Non de dieu ! Y a un gosse !, lança Jason. Je savais que c’était pas un bon plan. Fichons le camp pendant qu’il est encore temps.
William serra les dents de rage et gifla violemment la jeune femme.
— J’aime pas qu’on me mente ! T’avise pas à recommencer ? C’est compris ? Combien ils sont là haut ?
— Il est tout seul, c’est mon fils, il n’y a que lui. Laissez-le, je vous en prie. Je vous donnerai tout ce que vous désirez mais ne lui faites pas de mal, je vous en supplie.
Sa voix était noyée de larmes.
— Maman ! 
Cette fois la voix était effrayée. William s’approcha de l’escalier.
— Il s’appelle comment ?
— Timothy. Laissez-le, je vous en prie.
— Fichons le camp ! , recommença Jason d’une voix affolée tout en maitrisant toujours sa captive.
William leva la main dans un signe d’irritation pour imposer le silence.
— Tim ! Viens mon garçon. , appela-t-il du bas des marche en prenant une voix aussi douce qu’inhabituelle. Viens rejoindre ta maman. Fais attention de ne pas tomber en descendant. Tiens-toi bien à la rampe.
Les propos prévenant sur un ton doux et rassurant calmèrent l’angoisse du petit Timothy qui descendit tranquillement l’escalier.
— Lâche-la !, ordonna William. Elle ne partira plus maintenant.
La jeune femme se précipita sur son enfant et l’enleva du sol pour ses bras protecteurs. Elle recula instinctivement vers le living-room et sa cheminée ; endroit protecteur le plus chaleureux de sa maison.
— Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?
— Où est ton mari ?
— Il est en voyage pour son travail. A Helena.
— Quand rentre-t-il ?
— Dans trois jours.
William se détendit un peu, la situation était à nouveau sous contrôle. Ils étaient au chaud, planqués pour la nuit et il avait le champ libre pour cette jeune maman qui lui plaisait bien. Jason était beaucoup plus inquiet. Il jeta un coup d’œil par la fenêtre en direction de la route, redoutant l’arrivée d’intrus.
— Tu as des armes ?
— Nous avons un fusil, à cause des grizzlis. Il est à la cave.
— Pas de révolver dans un placard ou dans la table de nuit ? Attention si tu me mens encore... Il s’était avancé, menaçant de sa main levée. Le petit Timothy se mit à pleurer en serrant sa mère.
— Non, nous n’avons pas autre chose que ce fusil. C’est la vérité, je vous le jure.
William sembla la croire. Il reluqua les seins et les hanches de cette jeune mère encore en fleur. Cela fit monter en lui des pulsions trop longtemps réfrénées, depuis le temps qu’il avait été incarcéré... pour viol et meurtre. Il se ressaisit.
— Tu vas nous faire à bouffer. Ensuite, tu nous fileras des fringues bien chaudes de ton mari. J’espère que ce n’est pas un gringalet. 
Il la toisa encore une fois avec envie.
— Non. Ça ne peut pas être un gringalet, ajouta-t-il insidieusement. Tu es trop bien roulée pour te taper un minable.
Il chercha des yeux un cadre photo. Il le trouva sur le rebord de la cheminée. Il s’en empara et examina le cliché en pied.
— C’est lui ?
Elle fit oui de la tête.
— Beau poulet ! Félicitations. Il a l’air de faire ma taille.
Il se tourna vers Jason qui n’arrêtait pas de scruter la nuit à travers la fenêtre.
— Ton bide risque de te trouver un peu à l’étroit dans les fringues de Môsieur.
Il s’adressa à nouveau à son otage.
— Le vieux Dodge dans la remise, est-ce qu’il tourne ?
— Oui. Mais il n’a pas démarré depuis six mois au moins. Sa batterie est sûrement à plat.
— T’entends ça Jason ? Tu sais ce qu’il te reste à faire ?
— OK. J’y vais.
Il allait sortir de la pièce lorsqu’il s’immobilisa soudain, pensif.
— Qu’est ce que t’as ?, lui lança William.
— T’avise pas de profiter de mon absence. Laisse-la tranquillement nous faire à bouffer... c’est clair ?
— Sinon ?
Jason s’était approché des placards de la cuisine. Il ouvrit un tiroir et trouva ce qu’il cherchait : un couteau à trancher.
— Sinon, je te jure que je te fais la peau. Et maintenant que moi aussi je suis armé, on verra lequel de nous deux aura le dessus sur l’autre.
Il sortit par la porte arrière. Son aplomb inhabituel avait troublé William. Une crainte sournoise s’était distillée en lui. Il s’adressa méchamment à la jeune femme :
— Pose ton gosse et fais nous à bouffer. Dépêche-toi, j’ai faim.
Elle s’exécuta, posant Timothy sur un tapis de jeu. Ce dernier retrouva ses cubes avec lesquels, il se mit à faire des empilages.
La cuisine ouvrait sur la pièce principale et la jeune femme s’affairait, tournant le dos à William. Avec des gestes nerveux, elle venait de casser des œufs dans un bol pour préparer une omelette. Le silence régnait. D’un œil, William surveillait la cour et le chemin, de l’autre, il observait son otage avec concupiscence. Elle battait maintenant les œufs avec un fouet à main et son mouvement énergique et circulaire du bras faisait onduler son bassin et frémir le tissu de sa robe sur ses fesses.
William qui n’avait de cesse de les reluquer, se passa la main sur la bouche en proie à ses obsessions charnelles.
— C’est quoi ton prénom ?
— Nancy, fit-elle d’une voix éteinte.
William sourit en s’approchant d’elle.
— C’est joli Nancy, prononça-t-il doucement. Ça te va bien.
Il était dans son dos alors que tremblante de peur, elle feignait de porter son attention sur le mélange des œufs et du lait. Il vint se plaquer contre elle, appuyant son bas ventre gonflé de désir contre ses fesses. Elle sursauta de ce contact salace qu’elle ne pouvait repousser et s’efforça de continuer sa tâche en réfrénant des sanglots.
— Tu aimes ça, hein ? Petite salope, lui susurra–t-il dans l’oreille en faisant courir ses mains le long de ses cuisses.
— Laissez-moi, je vous en prie, prononça-t-elle d’une voix pleine d’angoisse.
Mais l’homme n’était pas disposé à cesser. Ses mains avides étaient remontées le long des jambes, troussant la robe, glissant sur la peau douce de la jeune femme.
— Oh Nancy, comme tu m’excites, soupira-t-il dans son cou. Sa main droite partit à la conquête de son sexe en suivant l’élastique de son slip. Il pénétra dans la zone intime de son ventre et le contact de ses doigts avec la naissance de sa toison lui provoqua un soupir immense. Sa main chercha à plonger au plus profond de son intimité lorsque Jason entra dans la pièce.
— Hey ! Qu’est ce que tu fais ?, hurla-t-il en se précipitant sur son acolyte. Lâche là !
William abandonna sa proie et fit volte face, furieux de cette irruption.
— Occupe-toi de tes affaires !, lança-t-il violemment.
Les deux hommes se faisaient face prêts à en découdre. Nancy profita de ce répit pour se précipiter sur Timothy et l’arracher à son tapis pour ses bras encore tremblants.
— Tu veux qu’on s’étripe, c’est ça ?, fit William en désignant le couteau que brandissait Jason. C’est con. On ferait mieux de partager. Elle est sacrément bonne tu sais. Je suis pas contre un plan à trois...
— Tais-toi ! Tu me répugnes. T’avise pas à recommencer de la toucher !
Les yeux des deux hommes se croisèrent, durs, déterminés.
William rompit le premier. Il se tourna vers Nancy.
— Toi, ce n’est que partie remise. Retourne à ta cuisine ! Dépêche ! Te peloter m’a donné faim.
Il fit trois pas dans la pièce sous le regard méfiant de Jason. Il ouvrit le bar et découvrit avec un cri d’extase ce qu’il convoitait.
— Regarde ça Jason !, s’exclama-t-il en brandissant une bouteille de scotch. Du Bowmore ! Môsieur ne se refuse rien. Une bouteille à trois cents bucks. Allez ! Amène-toi. Pendant que Betty Boop fait la bouffe, nous, on va faire la paix.
Ils s’installèrent face à face dans les fauteuils du salon. William tendit un Whisky bien tassé à Jason.
— T’as pu brancher la batterie ?
— Oui. Elle était complètement à plat. Demain, ça sera bon. Les pneus aussi mériteraient d’être gonflés mais ça ira.
— Et l’essence ?
— Y en a. On devrait atteindre Shelby. Il y a un jerrycan plein qu’on pourra emporter.
Il se tourna vers Nancy qui mettait la table. Une odeur de bacon s’était appropriée la pièce. Les deux hommes étaient affamés.
— Qu’est ce qu’on va faire d’elle et du marmot ? On va quand même pas les amener.
— On les enfermera dans la cave avec des vivres... Son mari rentre bientôt.
Jason respira, soulagé. Il avait eu peur que les intentions de William soient plus radicales. Mais pouvait-il pour autant se fier à ce qu’il disait ?
William attrapa la télécommande et alluma la télévision. Un flash d’informations locales relatait la cavale des deux hommes. On voyait des images de la battue. En bas de l’écran, le signalement des deux hommes passait en boucle.
— Vise un peut ça !, s’exclama William. C’est la gloire ! Regarde ! Regarde Chérie ! lança-t-il à la jeune femme. Yeah ! C’est moi, sur la photo : William Dawson ! Sans blague, je passe à la télé. Je suis célèbre.
— La ferme !, lui lança Jason qui voulait écouter.
La journaliste expliquait que chaque secteur du comté était ratissé.
— C’est pas bon, fit-il. A un moment ou un autre, ils vont débarquer ici.
Comme pour faire écho à ses propos, une vive lumière rouge et bleu vint auréoler les murs à travers la fenêtre. Une voiture de police venait de s’arrêter dans la cour.
— Les cops !, cria William en bondissant comme un ressort. Cours chercher le fusil en bas !
Il se rua sur Nancy et l’attrapa fermement par l’avant bras. Elle gémit de peur et de douleur.
— Tu vas aller leur parler à la porte. T’avises pas à leur dire qu’on est là sinon je m’occupe de ton fils. C’est compris ?
Elle fit oui de la tête, alors que Jason réapparaissait, un fusil à canons superposés dans une main, une boite de cartouches dans l’autre.
Des coups francs contre la porte résonnèrent dans la pièce.
— Nancy ! C’est la police. C’est moi, Ben.
— Tu le connais ?
— Oui, c’est un ami d’enfance. Je vous en prie, ne lui faites pas de mal, il a trois enfants...
— Ça, ça dépend de toi, ma chérie. Arrange-toi pour le faire partir sinon il est mort.
Ils se placèrent chacun d’un coté de la porte. Nancy ouvrit, s’efforçant de dissimuler ses émotions.
Un homme usé par une longue journée de traque apparut sur le perron.
— Salut Nancy. Je fais le tour de toutes les maisons isolées pour voir si tout va bien... Tu es au courant pour les deux évadés ?
— Oui, bien sûr. J’ai vu les infos.
— Tu n’as rien remarqué sur le chemin et aux alentours ?
— Non. Je n’ai rien vu. Personne n’est venu.
— Le maire a mis à disposition la salle des fêtes pour regrouper toutes les personnes qui vivent isolées. Il y a déjà plein de familles. Je t’y amène, si tu veux.
— Non ! Ce... ce n’est pas la peine. Je préfère rester ici pour ne pas perturber Tim.
— Ce n’est pas très raisonnable. En plus, Harry qui n’est pas là... Il rentre quand ?
— Samedi.
— Tu as l’air étrange Nancy. Tu es sûre que tout va bien ?
Les deux hommes eurent une décharge d’adrénaline. William serra la crosse du fusil qu’il avait arraché des mains de Jason. Ce dernier était couvert de sueur tant il vivait l’angoisse de cette situation.
— C’est que... J’ai une affreuse migraine et... Tim ne dors pas si bien quand son père est absent. Je somnolais au coin du feu quand tu as frappé.
— Oh ! Je suis désolé. Bon ! Je continue ma tournée. Verrouille toutes tes portes et n’ouvre à personne sans l’avoir complètement identifié. Ces deux hommes sont dangereux. Un des deux a commis des meurtres. Au moindre doute, tu nous appelles. Tiens.
Il lui tendit une petite affichette imprimée pour la circonstance portant les consignes de sécurité et le numéro d’urgence de la police.
Il retourna à sa voiture et avant de monter ajouta :
— Je vais passer aussi chez ta sœur. Peut-être arriverais-je à les convaincre d’aller s’installer en ville.
— Ça m’étonnerait. Elle est encore plus têtue que moi. Dis-lui que ce n’est pas la peine qu’elle passe. J’ai assez de provisions.
Ben lui fit un signe voulant dire qu’il ne manquerait pas de faire la commission. Il repartit sur la route par le sud auréolé des teintes rouges et bleues de son gyrophare.
Nancy referma la porte.
William l’attrapa et la plaqua contre le battant en lui enserrant le cou de sa main droite.
— C’est quoi cette entourloupe avec ta sœur ? Hein ? Réponds !
— Il n’y a rien. Rien du tout... C’est pour qu’elle ne m’appelle pas ou qu’elle ne passe pas.... 
— C’est sûr ça ?
Elle fondit en larmes.
— Je voulais juste la protéger.
Il la lâcha. Elle rejoignit le living-room pour retrouver son fils sur son tapis de jeu, hébété de voir sa mère aussi malmenée.
— Qu’est ce t’en penses ?, fit Jason. Je crois que je vais aller voir si le Dodge démarre.
— Non c’est bon... Ça craint pas. On est peinard pour la nuit. On partira demain matin à l’aube. Viens bouffer.
Ils mangèrent tout leur soûl, dévalisant les quelques provisions d’avance de la maison. William, avait abusé du whisky et commençait à montrer des signes d’ébriété. Nancy était assise sur une chaise près du feu et Timothy avait fini par s’endormir, allongé sur son tapis de jeu, emmitouflé dans un plaid.
— Je me suis éclaté la panse !, dit William en se levant de table.
Il rota bruyamment ce qui le fit rire. 
— Non seulement t’es bonne, fit-il à l’intention de Nancy, mais en plus tu cuisines bien. T’es une perle rare. Je finirais bien la soirée...
— Laisse la tranquille !, le coupa Jason dans son élan. Tu es bourré. Tu ferais mieux d’aller dormir. Je vais monter le premier tour de garde. Tu me remplaceras quand tu auras dessaoulé.
— Ah ouais ?, répondit William. Moi j’ai une autre idée.
Il prit d’un geste prompt le fusil posé sur le canapé et menaça son acolyte.
— Mais qu’est ce qui te prend ? Tu es fou ?
— J’en ai marre de tes remontrances. Embarque le mioche et va faire un tour dans la cave, voir si j’y suis.
— Il n’en est pas question. Tu lâche ce fu...
Une forte détonation emplit la pièce en même temps que la porte vitrée du vaisselier volait en éclat. Nancy hurla et se précipita sur Timothy.
— Le prochain, il est en plein dans ta tête connard !, hurla William. Prends le gosse et descends à la cave. Dernier avertissement.
Timothy pleurait à chaude larmes, complètement terrorisé par cet homme qui hurlait. Jason arracha l’enfant à sa mère qui hurla à nouveau et il obtempéra. Timothy redoublait de pleurs dans les bras de cet inconnu quand William referma la porte à double tour.
— Et maintenant, ma chérie, fit William avec un sourire prédateur, maintenant tu vas me donner du plaisir.
Il marcha en direction de Nancy, le fusil toujours braqué. Elle recula en hurlant.
— Non ! Non. Laissez-moi ! Je vous en prie, je vous en supplie.
— William !, hurlait Jason d’une voix étouffée par la porte de la cave. Laisse là ! Espèce de salopard !
Il frappait contre la porte et William riait, jouissant de la frayeur de Nancy qui continuait à reculer. Elle heurta violemment le mur décrochant un sous verre qui tomba et se brisa. Elle chancela quelques secondes sous le choc. Il vint, avec le bout du canon, au contact de son ventre. Elle était tétanisée de peur, les yeux gonflés de larmes. Il souriait narquoisement pendant que Jason continuait à l’insulter et à cogner dans la porte. Le sadique se mit à promener l’extrémité de l’arme sur le corps de la jeune femme. Il l’amena soudain contre son sexe en l’appuyant fortement. Nancy cria de douleur.
— Tu sens comme il est gros ? Tu l’aimerais bien celui là hein ? Attends de sentir le mien. Tu vas en redemander. Chienne.
— Arrêtez, je vous en supplie.
— Déshabille-toi ! 
— Non ! Pitié ! Laissez-moi !
Il la gifla sauvagement. Du sang coula de sa lèvre fendue alors que Jason continuait à cogner dans la porte en hurlant.
— Déshabille-toi je te dis ! Ne me force pas à recommencer.
Le corps tressautant de ses énormes sanglots, Nancy s’employa à dégrafer sa robe qui glissa au sol, dévoilant sa plastique superbe dans des sous-vêtements sexy.
— Putain, j’ai de la chance ce soir...T’es sacrément canon. Sept ans que j’ai pas touché une gonzesse. Je vais me rattraper ! Il posa le canon du fusil contre sa gorge.
— A genoux ! Tu vas commencer par me faire une gourmandise. T’as pas intérêt de me mordre.
Nancy tressaillit d’horreur. Elle fit mine de refuser. Il la tapa violemment sur la clavicule avec le fut. Elle hurla de douleur et s’abattit à quatre pattes devant lui. Il la releva par les cheveux.
— A genoux, j’ai dit ! A quatre pattes c’est pour tout à l’heure quand...
Il finit sa phrase par un cri de douleur. Nancy venait de lui planter dans le bras gauche, un morceau de verre acéré venant du portrait cassé. Elle profita de l’effet de surprise pour s’enfuir vers l’escalier. William hurla de rage et tira un coup de feu dans sa direction. La rambarde explosa mais Nancy était passée. Il arracha le bout de verre fiché dans son bras. La blessure était superficielle. Il serra les dents de colère et se lança à la poursuite de la jeune femme. Derrière la porte de la cave, Jason avait redoublé d’effort pour casser la serrure dès qu’il avait entendu la déflagration.
William eut tôt fait d’atteindre l’étage et, l’arme au point, avança sur la moquette du couloir.
— Où te caches-tu ? Petite salope. Je t’aurai de toute façon. Tu peux pas m’échapper. Je te jure que tu vas me payer ça !
Il avançait dans la pénombre scrutant chaque chambre dont il ouvrait la porte de la pointe de son arme. Le bureau, la chambre de Tim, la salle de bain...
— Je me rapproche ! Bientôt tu seras à moi, ma chérie. Je viens te chercher.
La blessure de son bras gouttait en grosses pièces sur la moquette blanche. En bas Jason tapait toujours contre la porte. William était arrivé devant la dernière porte du couloir. Elle était fermée à clé vraisemblablement de l’intérieur. Il sourit sadiquement et toqua à la porte.
— Room service, madame. Vous avez commandé un viol ?
Il se recula et d’un grand coup de pied enfonça la porte. Il fit irruption dans la chambre du couple. Nancy était acculée dans l’angle de la fenêtre. Elle brandissait d’une main tremblante un révolver.
— N’approchez-pas !, dit-elle avec des sanglots dans la voix. N’approchez-pas ou je tire.
— Espèce de salope ! Tu avais donc un revolver dans ta table de nuit. C’est pas beau de mentir.
Il fit un pas vers elle, le fusil au point. En bas Jason tapait toujours.
— N’approchez-pas, je vous dis...
Sa main était tendue mais tremblait énormément. William jaugea l’assurance de son adversaire et conclut qu’elle ne s’était sans doute jamais servie de l’arme. Il partit d’un rire moqueur et brusquement s’élança. Nancy hurla et appuya sur la détente. L’arme fit un ‘clic’, déjà William était sur elle et la désarmait. Il lui envoya un coup de crosse de son fusil dans la mâchoire et elle s’écroula sur le lit. Déjà il était à califourchon sur elle pesant sur son bassin. Il la gifla plusieurs fois à grandes volées.
— Alors ? T’as voulu jouer au cowboy, hein ?
Il saisit le révolver.
— Première leçon il ne s’agit pas que de retirer la sécurité.
Il fit coulisser la culasse, une balle venait de s’engager dans le canon
— Il faut aussi charger !
Il lui colla l’arme contre le front. A demie assommée par le coup de crosse et la violence des gifles, elle ne cherchait plus à se débattre, vaincue par la sauvagerie de son agresseur.
— Bonne idée de m’avoir attiré dans ton lit ma chérie, dit-il en défaisant son pantalon. On va prendre du bon temps et après je vais te buter avec ton révolver. Petite conne ! J’avais décidé de t’épargner si tu t’étais montrée docile. Tu as voulu me résister, tant pis pour toi, tu vas me le payer !
Dans un ultime sursaut, Nancy essaya de se dégager mais l’homme était fort. Il avait libéré son sexe et arraché le slip de sa victime. Il tentait de forcer le passage entre ses cuisses quand Jason fit irruption dans la pièce et agrippa William par le dos.
— Lâche-là, salopard ! Je vais te tuer pour avoir fait ça !
William réussit à se dégager et les deux hommes s’empoignèrent dans une lutte à mort sur le plancher de la chambre. Nancy ne pouvant atteindre la porte du couloir alla se cacher dans le dressing. Elle s’enfonça dans l’épaisseur des longues robes oubliées de ses vingt ans, haletant de frayeur. Elle réalisa qu’elle était dans un cul de sac, complètement dépendante de l’issue du combat. Des coups sourds, et des cris de douleurs lui parvenaient en flots sans qu’elle puisse dire qui avait le dessus. Elle boucha ses oreilles comme pour fuir l’horreur de sa situation. Un coup de feu la fit sursauter. Une lourde masse s’abattit sur le sol faisant trembler les murs. Puis, ce fut le silence. Elle refréna une envie d’éclater en sanglots, se mordit les doigts pour s’empêcher de crier espérant que sa présence au fond de ce placard n’ait pas été remarquée. Elle sursauta quand la lumière du dressing s’alluma soudain. Des larmes énormes revinrent gonfler ses yeux à l’idée que le cauchemar allait recommencer. Une main écarta les cintres et l’homme la découvrit. Elle se mit à pleurer abondamment. C’était Jason.
Il lui apporta son peignoir de la salle de bain et la soutint pour descendre l’escalier. Elle se précipita pour récupérer Timothy qu’il était allé chercher à la cave. Il trouva des compresses et du désinfectant pour nettoyer les plaies de la jeune femme. Elle ne voulut pas qu’il l’aide.
— Dans le dressing où vous m’avez trouvée, il y a les habits de mon mari. Prenez ce que vous voudrez. La batterie du Dodge doit être suffisamment chargée. Dans le tiroir du buffet il y a quatre cents dollars. Prenez-les et partez.
Le ton était ferme mais non méprisant. Jason s’exécuta. Il redescendit bientôt dans des vêtements neutres et chauds. Il prit l’argent et s’apprêta de sortir. Il voulut dire quelque chose à Nancy. Formuler quelques regrets ou peut être un merci. Elle était prostrée près de la cheminée éteinte, son fils blotti au creux de ses bras. Il commença à parler.
— Partez !
Elle ne le regardait pas. Il n’insista pas. Quelques minutes plus tard, le Dodge démarra après quelques soubresauts. Le bruit du moteur s’estompa lentement à mesure que le véhicule s’éloignait.
Jason fut abattu deux heures plus tard alors qu’il forçait un barrage de police.
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(Source : Short Editions)

17:38 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

05/05/2017

C'est un Juif! (nouvelle)


C’est un Juif, Monsieur le Commissaire 

 

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Un Juif ???



par Fergus

Finaliste
Grand Prix Printemps 2017

Ce matin, j’ai eu du mal à émerger. Je me sentais fatigué. Beaucoup plus fatigué que d’habitude. Il est vrai qu’hier n’a pas été une journée comme les autres : j’ai soufflé neuf bougies sur un énorme gâteau. Neuf bougies de cire, toutes marquées d’un dix : quatre-vingt dix balais ! J’avais beau fanfaronner, ça m’a fichu un coup. Peut-être à cause de tout ce monde rassemblé autour de moi, comme pour une dernière représentation de l’artiste avant ses adieux définitifs à la scène. La plupart des membres de la famille sont venus fêter l’événement à La Tuilerie, la grande maison près de Rambouillet où m’ont recueilli mon fils Pierre, l’avocat pénaliste, et ma bru Catherine, lorsqu’il est devenu trop difficile pour moi de vivre seul dans mon appartement du Faubourg Saint-Antoine. Même les Auvergnats sont montés en nombre malgré les moissons. Ça m’a fait chaud au cœur de voir tout ce monde réuni autour d’un vieux bonhomme comme moi. D’autant plus que je n’avais pas revu certaines têtes depuis des années. Je ne connaissais même pas mes derniers arrières-petits-enfants, l’espiègle Julie par exemple, mignonne à croquer avec ses boucles blondes et le rire cristallin de ses quatre ans, ou le petit Michel, trois ans seulement et déjà l’air d’un Gavroche entêté. Les gosses exceptés, tout le monde a copieusement arrosé l’anniversaire du patriarche. En tant que héros du jour, j’ai naturellement eu droit à une coupe de champagne. Elle m’a été servie par Claire, toute pimpante dans sa robe d’été quelque peu provocante. Je n’ai rien dit à ma petite-fille, mais j’ai bu le vin sans plaisir. Au fil des ans, on perd le goût des choses.

Assis sur un banc de pierre, je me dore au soleil, tel un vieux lézard. Peu à peu, la fatigue s’estompe au profit d’une agréable torpeur. Sous mes paupières closes dansent en un tableau sans cesse recomposé les nuances les plus chaudes du rouge et de l’orange. Je m’évade, hypnotisé par les couleurs. Soudain, des éclats de voix venus du grand salon me ramènent à la réalité : une fois de plus, Catherine se dispute avec sa sœur cadette Nathalie, restée quelques jours à La Tuilerie sur l’invitation de Pierre. Ces deux-là, décidément, ne pourront jamais passer une journée sans se chamailler. Tandis que les frangines se querellent, probablement pour une peccadille, mon regard vagabonde sur les massifs de dahlias, impeccablement entretenus par André, le factotum de La Tuilerie. Cachés parmi les fleurs, quelques restes de la fête, emportés par la brise nocturne, ont échappé ce matin à l’inspection de Catherine : ici, un fragment de serviette en papier ; là, un lambeau d’emballage de chips ; un peu plus loin, un... un... Tiens, on dirait une photo. Intrigué, je me lève avec difficulté du banc de pierre. Il s’agit bien d’une photo. Une de ces photos sépia aux bords dentelés, comme on en conserve dans les albums pour garder l’image des aïeux. Sans doute a-t-elle été chipée puis égarée par l’un des enfants au cours de la fête. À l’aide de ma canne, je la ramène par étapes successives au bord du massif avant de m’en saisir, au prix de douloureux élancements dans les reins. Prudemment, je retourne m’asseoir sur le banc.

Par chance, il n’y a pas eu de rosée durant la nuit. La photo n’en est pas moins abîmée, victime du temps qui passe. Veinée de crevasses, racornie aux angles, couverte de tavelures brun foncé, on y distingue avec difficulté un homme, une femme et un garçon d’une vingtaine d’années. Tous trois posent avec un air emprunté devant la porte d’un débit de boissons reconnaissable aux inscriptions peintes en lettres blanches sur la vitrine : café, vins, liqueurs d’un côté ; spécialités de vins auvergnats de l’autre. Aucune indication ne figure au dos de la photo. Ce serait d’ailleurs inutile : je sais qui sont ces gens. Quant à la date, elle reste gravée dans ma mémoire : octobre 1942. Peu à peu, les souvenirs remontent à la surface. Une bouffée d’émotion m’envahit... 

La jeune femme était vêtue d’un élégant manteau noir bordé de fourrure au col et aux poignets ; ses mains étaient gantées, et sa tête coiffée d’un chapeau gris ceint d’un galon noir. Elle est entrée dans le café un jour de novembre 1947 en fin d’après-midi, à l’heure où les ateliers se vident. Il faisait un temps de chien marqué par de fréquentes averses et des bourrasques de vent à décorner un bœuf. Des ouvriers du voisinage, la musette en bandoulière et le béret vissé sur la tête, buvaient un vin chaud au comptoir en attendant une accalmie pour filer vers le métro. Un groupe d’habitués, tous ébénistes et ferronniers retraités du Faubourg Saint-Antoine, tapait le carton près du vieux poêle en fonte en claquant les atouts sur le tapis de jeu d’un geste ostentatoire mille fois répété. Dans l’arrière salle, une poignée d’étudiants, garçons et filles, comparaient bruyamment les chances respectives de Blum et de Schuman au lendemain de la démission du cabinet Ramadier. Après avoir secoué puis replié son parapluie sur le pas de la porte, l’inconnue a fait quelques pas sur le carrelage avant de s’arrêter, indécise et décontenancée, devant le tablier ensanglanté de Morizot, le tripier, venu descendre une petite côte avec son voisin, le cordonnier Zakarian. Assise sur une banquette, Margot la prostituée sirotait comme chaque jour son Picon bière avant d’aller prendre son service rue de la Roquette. Elle regardait avec une curiosité teintée d’amusement cette bourgeoise égarée dans un monde qui n’était pas le sien. J’étais seul derrière le comptoir, mollement occupé à essuyer des verres, un œil ici, une oreille là, prêt à répondre à la moindre sollicitation, qu’il s’agisse d’une commande ou d’une simple envie de bavardage. Valérie, mon épouse, était à l’étage, dans l’appartement ; elle préparait notre dîner.
— Qu’est-ce que je vous sers, Madame ?
La jeune femme a sursauté, comme prise en faute.
— Euh, rien... Enfin, si... Un... un café, s’il vous plaît... Je m’assois là.

Elle a pris place sur la banquette, à bonne distance de Margot, sans ôter ni son manteau, ni son chapeau, ni même ses gants. Tout en préparant son café, je l’épiais discrètement dans la glace murale, intrigué tout à la fois par sa présence et par son attitude. La femme pouvait avoir dans les vingt-cinq ans. Elle était très séduisante. Que diable pouvait-elle faire là ? Manifestement ce n’était pas une habituée des débits de boisson, ou alors de ces grandes brasseries chics de Montparnasse ou de l’Opéra. D’ailleurs son regard explorait les lieux avec une sorte d’avidité, s’attardant ici sur le comptoir en zinc, là sur la pompe à bière, ou bien encore sur la pendule murale, comme pour s’imprégner du moindre détail de tous ces objets. 

Lorsque je lui ai servi son café – dans une tasse au lieu du simple verre destiné aux clients habituels –, j’ai vu que ses mains tremblaient, malgré ses efforts pour le masquer. Elle m’a adressé un regard chargé de souffrance. Ses lèvres se sont entrouvertes pour parler, mais aucun son n’est sorti de sa gorge nouée. J’allais m’éloigner. Elle m’en a empêché en agrippant mon bras comme on s’accroche à une bouée de secours.
— S’il vous plaît, monsieur, ne partez pas... 

Quelques secondes se sont écoulées. En silence. Sensible à l’émotion de l’inconnue, j’attendais patiemment, de crainte d’ajouter à son désarroi. Elle a fini par s’exprimer d’une voix hésitante :
— Je... Il faut que je vous parle... de... de Daniel.
— Daniel ?... Lequel ? J’en connais au moins trois, des Daniel.
— Daniel Renard... Vous ne l’avez pas oublié, n’est-ce pas ? 
Daniel Renard !... Bien sûr que non, je ne l’avais pas oublié. Ça faisait quoi ? Cinq ans ? Six ans ? Et zut ! À quoi bon replonger dans les années noires de l’Occupation ? La page était tournée. Et puis, je l’avais si peu connu, le gars Daniel, malgré toutes ces journées passées côte à côte. Par égard pour la femme en noir, j’ai gardé mes réflexions pour moi.
— Qu’est-ce qu’il est devenu, Daniel ?
Les yeux de l’inconnue se sont embués.
— Il... il est mort... Je suis sa sœur.

J’ai fait la connaissance de Daniel en 1940. Valérie et moi avions repris le bistrot un an plus tôt, lorsque mon frère aîné Albert avait été contraint, la mort dans l’âme, de troquer son tire-bouchon contre un fusil de guerre au lendemain de la mobilisation. Le destin avait voulu que je sois disponible : en 38, un accident agricole m’avait coûté deux doigts, l’index et le majeur de la main droite, tranchés net par une lame de faucheuse. Faute de pouvoir presser la détente d’un Lebel pour casser du boche, la République Française m’avait réformé. Mon frère n’est jamais revenu ; il est mort en juin 40, éparpillé par les bombes allemandes dans les dunes de Zuydcoote. Constance, ma belle-sœur, est repartie avec ses deux gosses cicatriser sa détresse dans le Cantal, en nous laissant l’appartement.

Malgré la conjoncture difficile et le départ massif des hommes en âge de se faire casser la pipe, l’affaire marchait plutôt bien. À tel point que j’ai rapidement dû chercher de l’aide. Faute de garçons disponibles – la plupart attendaient l’ennemi de pied ferme aux frontières, engoncés dans leurs lourdes vareuses et leurs bandes molletières désuètes –, j’ai tout d’abord employé une serveuse, recrutée dans les annonces de L’Auvergnat de Paris, l’incontournable auxiliaire des limonadiers de la capitale. Lydie était une belle plante, solide et travailleuse, mais doublée d’une opportuniste : moins de six mois plus tard, elle partait avec un négociant en vins et spiritueux, au compte en banque beaucoup plus séduisant que la physionomie. Nous étions en mai 40, quelques semaines avant l’entrée des troupes allemandes dans Paris. C’est à cette époque que j’ai embauché Daniel, par l’entremise de Maxime, un vieux menuisier du Faubourg au foie rongé par la Suze. Le garçon, en rupture avec les études, avait alors dix-neuf ans. Plutôt grand, le cheveu en bataille et le regard vif, il s’est adapté sans problème à son travail, alliant l’efficacité du geste à la répartie verbale indispensable à qui veut se faire respecter dans ce milieu de prolétaires gouailleurs. Daniel n’était pas un bavard pour autant. Hormis quelques broutilles, jamais je n’ai rien su de sa vie, ni de sa famille, ni de ses idées politiques ou religieuses. Pas même lorsque nos rapports sont devenus plus étroits au fil du temps. Mais après tout, ce n’était pas mon problème, libre à lui de parler ou de se taire, pourvu que son boulot soit bien fait, ce qui était le cas. Ce mutisme persistant m’intriguait pourtant bien un peu. Et je n’étais pas le seul. Aurélie Fontanier, la mercière, avait même son idée : « Si vous voulez mon avis, je ne serais pas surprise d’apprendre que Daniel s’est engagé dans la résistance. Vous allez voir qu’un de ces jours, il va nous lâcher sans préavis » m’avait-elle chuchoté à l’oreille entre deux lampées de Viandox peu après l’exécution de Guy Môquet. J’avais approuvé sans commenter, par manque de conviction.

Un an s’était écoulé depuis l’arrivée de Daniel. Les restrictions étaient devenues beaucoup plus pénibles pour tous, notamment pour les classes populaires, privées des produits du marché noir qui circulaient ici et là sous le manteau. Dans le commerce, la crise était partout. Y compris pour les bistrots, frappés de plein fouet par le couvre-feu et les lois restrictives sur l’alcool. Les mesures anti-juives et le spectacle des uniformes allemands dans les rues de la capitale ajoutaient au malaise ambiant. Les parisiens, moroses, sortaient de moins en moins de chez eux. Naturellement, le chiffre d’affaires du bistrot s’en ressentait chaque mois un peu plus. Dès lors, nous aurions dû, en bons gestionnaires, nous séparer de notre employé. J’ai pourtant décidé, contre l’avis de Valérie, de garder Daniel à notre service, à la fois par sympathie et pour lui éviter le S.T.O. auquel il aurait été dangereusement exposé par un licenciement. Depuis ce moment, Valérie m’accablait chaque semaine un peu plus de récriminations et d’ultimatums. « On n’est pas l’armée du Salut ! » me reprochait-elle un jour. « Plus question d’écorner notre revenu. Ce sera lui ou moi ! » me lançait-elle un autre jour sur un ton provocateur. À sa décharge, il faut reconnaître que notre situation financière s’était sérieusement dégradée. Malgré les exhortations répétées et les menaces de mon épouse, j’ai pourtant tenu bon. Et Valérie était restée.

Un matin, Daniel n’est pas venu travailler. Un jour, deux jours, trois jours se sont écoulés. Toujours pas de Daniel. À ma demande, Valérie est partie s’enquérir de lui, à son domicile de Belleville, rue Ramponneau. En vain : le jeune Renard s’était volatilisé.
— Je vous l’avais bien dit ! m’a lancé la mercière sur un ton triomphant en apprenant la nouvelle. À l’heure qu’il est, sûr qu’il a rejoint les F.T.P. !
J’ai répondu en grommelant à la vieille dame : 
— C’est bien possible, madame Fontanier. N’empêche que ça nous met dans l’embarras, Valérie et moi, rapport au service. Et puis, c’est pas correct : on prévient quand on s’en va !
La mercière a souri.
— Allez, ne faites pas le mauvais caractère. Surtout que vous n’aviez plus besoin de lui. D’ailleurs, je suis sûr qu’au fond de vous-même vous êtes plutôt fier du garçon.

Elle avait raison. Malgré sa disparition subite, sans avertissement ni adieux, je ne gardais pas de rancune à Daniel. La preuve : son long corps surmonté d’une tête ébouriffée s’affichait au coin du bar, entre Valérie et moi, sur une photo prise trois semaines plus tôt devant la porte du bistrot par Lucien Fourquet, un chasseur d’images du quartier.
Cette même photo que je tiens aujourd’hui entre mes doigts déformés par l’arthrose.
Nous étions en octobre 1942.
Je n’ai jamais revu Daniel. 

Des morts avant l’âge, on en a tous connu à cette époque. Des soldats. Des civils. Des combattants de l’ombre. Des victimes innocentes. Rien que dans ma famille, il en est tombé trois : mon pauvre frère Albert, bien sûr, mais aussi deux de mes cousins d’Auvergne, écrasés en 1944 avec leurs camarades de lutte dans l’anéantissement des maquis de la Margeride. Jusqu’à Morizet, bêtement tué par une balle perdue lors de la Libération de Paris alors qu’il déployait un drapeau tricolore sur sa vitrine dans l’euphorie du moment. Daniel n’était qu’un mort de plus sur une liste déjà longue. Malgré tout, l’annonce de sa disparition m’avait touché. 
— Il est mort comment, Daniel ?
La jeune femme est restée muette. D’une main tremblante, elle a sorti une enveloppe de son sac à main et l’a posée sur la table. Du bout des doigts, elle l’a poussée vers moi. 
— C’est pour vous, m’a-t-elle dit. Tout est là... Vous la lirez lorsque je serais partie. 
Machinalement, j’ai saisi l’enveloppe. Écrite à l’encre bleue, la suscription indiquait simplement « Monsieur Martial Freyssinet ». Entre temps, l’inconnue avait déposé une pièce de monnaie près de la tasse. Déjà, elle se décalait sur la banquette pour partir. Elle n’avait pas touché à son café. J’ai tenté de la retenir : 
— Écoutez... c’est trop bête, ne partez pas comme ça... Attendez, j’appelle Valérie...
— Surtout pas !
La jeune femme a presque crié tandis qu’elle se levait d’un bond tel un pantin à ressorts surgi de sa boîte. Dans le mouvement, sa tasse s’est renversée sur la table. Dans le café, les conversations se sont tues. L’instant d’après, la femme en noir disparaissait dans la pénombre de la rue. 

Oublié près de la porte, son parapluie continuait de goutter sur le carrelage du bistrot.
— Bon, c’est pas tout ça, faut que j’aille au turbin.
Margot s’est levée à son tour tandis que j’épongeais la flaque de café sur le sol. L’enveloppe dépassait de la poche de ma chemise. D’un coup de menton, la belle de nuit a désigné le rectangle de papier.
— Y s’pourrait bien que la guerre soye pas finie pour tout l’monde ! a-t-elle lâché sur un ton sentencieux.
J’ai haussé les épaules sans répondre. Répondre quoi, d’ailleurs ? 

J’ai attendu la fermeture du café pour ouvrir l’enveloppe. Elle contenait deux lettres. L’une avait été rédigée par la femme en noir d’une écriture nerveuse. Quant à l’autre, froide et implacable... j’en serre encore les poings de rage et de honte.

L’inconnue était née rue du Roi-de-Sicile, au cœur du quartier juif de Paris. Elle relatait comment sa mère, Yaël, avait rencontré puis épousé en 1920 le maroquinier Jacob Fuchs. Dix ans plus tard, à la suite d’un revers de fortune, le couple émigrait vers la Rhénanie pour s’installer à Mayence, lointain berceau de la famille Fuchs. Le couple avait deux enfants : une fille, Muriel, âgée de neuf ans, et un fils, Élie, de deux ans son cadet. Au début, tout allait pour le mieux : les affaires étaient plutôt bonnes, et les enfants grandissaient sans problème dans la double culture franco-germanique, malgré l’agitation croissante du parti nazi et les mesures anti-juives qui prévalaient sur l’autre rive du Rhin depuis l’arrivée d’Hitler au pouvoir. La situation s’était brusquement dégradée en mars 36 lorsque les troupes allemandes, en violation des accords internationaux, avaient réoccupé la Rhénanie démilitarisée. Dès lors, entre injures et boycott, les choses n’avaient fait qu’empirer pour les Juifs sous la pression d’une partie de l’opinion, manipulée par l’immonde Völkischer Beobarter et les agitateurs du parti nazi. Comme beaucoup d’autres, les Fuchs avaient courbé le dos en attendant des jours meilleurs. En 38, au lendemain de l’Anschluss et des violentes réactions antisémites de la population autrichienne, Jacob avait compris que des lendemains tragiques se profilaient pour les juifs d’Allemagne. Durant plus de six mois, le maroquinier avait tenté de vendre son affaire pour retourner en France le plus rapidement possible. En vain : on ne lui proposait que des sommes dérisoires. Alerté par la multiplication des incidents et des arrestations arbitraires, Jacob s’était pourtant résigné à liquider son commerce à vil prix pour fuir avec sa famille. Il n’en eut pas le temps. Dans la nuit du 9 novembre, une vague de haine anti-juive orchestrée par les nazis submergea l’Allemagne. Durant cette horrible Nuit de Cristal, la boutique et l’appartement des Fuchs furent incendiés. Les corps de Yaël et Jacob, battus à mort, furent trouvés au petit matin dans une cour voisine. Par chance, Muriel et Élie avaient passé la nuit chez un cousin. Fidèle à la volonté de Jacob, celui-ci renvoya les adolescents vers la France. Toute sortie de Juifs du territoire allemand étant « streng verboten », strictement interdite, il leur avait au préalable fait établir des faux papiers aux identités dénuées de toute consonance juive. C’est ainsi qu’Élie Daniel Fuchs était devenu Daniel François Renard. Un an et demi plus tard, en mars 1940, Muriel épousait un médecin suisse et partait vivre avec lui à Lausanne, non sans avoir longuement insisté pour emmener son frère. Malgré son jeune âge, 19 ans, et les supplications de sa sœur, Élie avait préféré rester à Paris. Sous l’identité de Daniel Renard, il avait pris une chambre en ville et abandonné ses études pour gagner sa vie.

Muriel n’avait plus jamais revu son frère. Dès la libération du territoire français, elle était revenue à plusieurs reprises à Paris pour chercher sa trace, savoir ce qu’il était advenu de lui. Sans succès : toutes les pistes se terminaient en impasse. Trois années s’étaient écoulées. Trois longues années ponctuées d’épisodes dépressifs hantés par l’image du frère disparu. Sur la proposition du docteur Hirsch, le mari de Muriel, un enquêteur spécialisé dans ce type d’affaires avait été engagé. L’homme avait la réputation d’être efficace et habile. Et de fait, un mois plus tard, il livrait à ses clients suisses un rapport détaillé accompagné d’une lettre, volée contre récompense par un fonctionnaire vénal dans les archives de la police parisienne.

Muriel Hirsch concluait par ces mots : « Je voulais connaître la vérité sur mon frère. C’est désormais chose faite, et si ma blessure est profonde, je sais du moins qu’elle pourra cicatriser au fil du temps. Quant à cette lettre que je joins à mon propre courrier, je n’ai pas le cœur d’en parler de vive voix. Faites-en ce que bon vous semble, je n’ai pas de goût pour la vengeance. »
Un frisson glacé m’a parcouru le dos lorsque j’ai déplié la seconde lettre, après avoir reconnu cette écriture si familière...

Monsieur le Commissaire,
Je vous écris pour vous signaler le cas d’un nommé Daniel Renard. 
Moi et mon mari, on a repris le café La Truyère en 39. Au début, ça tournait bien. C’est pour ça qu’on a embauché ce Daniel Renard au printemps 40. Il avait 19 ans à cette époque. Depuis, la vie est devenue beaucoup plus dure, rapport à la guerre et aux privations. Normalement, on aurait dû renvoyer notre employé, vu qu’il y avait moins d’ouvrage et vu que sa paye nous étranglait. Par pure charité chrétienne, on l’a pourtant gardé à notre service.
À aucun moment, Daniel Renard n’a proposé de partir. Il voyait bien pourtant qu’il était devenu inutile et qu’on se sacrifiait pour lui. Tout ça pour rien : ni reconnaissance, ni remerciement. Froid et calculateur, voilà comment il est, le Daniel Renard, sous ses airs de pas y toucher. Du jour où j’ai compris que c’était un parasite sans scrupule, je me suis dit qu’il y avait quelque chose de pas clair chez lui. Alors j’ai fouillé son vestiaire des fois que ça soye un terroriste. Dans sa veste, j’ai trouvé une photographie de pique-nique. On y voyait un homme et une femme en chemise, assis sur une couverture au bord d’un fleuve, et un gamin d’une douzaine d’années, debout derrière eux. Le môme, c’était Daniel Renard plus jeune, pas d’erreur possible. Au dos de la photo, y’avait une inscription que je vous livre telle que je l’ai notée : « Bingen – Juin 34 – Élie le lendemain de sa bar mitzvah. ». Vous pensez si j’ai sursauté en lisant ce nom de Élie et ces mots bizarres de bar mitzvah dont on ne peut pas dire qu’il soyent très chrétiens. Et puis je me suis dit que des Élie, y’en a aussi par chez nous, chez les catholiques d’Auvergne, et plus encore chez les parpaillots des Cévennes. J’ai quand même voulu en avoir le cœur net au sujet de cette bar mitzvah. Renseignement pris, c’est en quelque sorte la communion solennelle des garçons israélites. Contrairement à ce que je pensais, c’est le gamin qui se nommait Élie et pas l’homme comme je l’avais cru au début, vu que le môme était censé s’appeler Daniel !
Voilà, vous savez tout, Monsieur le Commissaire : Daniel Renard est un Juif ! Un Juif qui se terre chez nous sous une fausse identité. Un Juif qui profite sans vergogne de notre naïveté et de notre générosité pour se soustraire aux lois concernant les gens de sa race. Évidemment, il est plus question qu’on le garde à notre service. Pour pas lui donner l’éveil, je continuerai pourtant de faire semblant jusqu’à votre intervention. À ce sujet, je m’en remets à vous pour pas venir au café, rapport à la clientèle et à mon mari qu’est pas au courant, mais directement au domicile du Juif : 23, rue Ramponneau dans le 20e arrondissement.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Commissaire, mes salutations distinguées et patriotiques.
Une citoyenne respectueuse des lois et consciente de ses devoirs,
Valérie Bastide, épouse Freyssinet.

Une légère brise agite les dahlias. Quelques notes de piano s’échappent du salon. La voix haut-perchée d’une flûte soprano leur répond. Catherine et Nathalie se sont réconciliées, unies comme toujours par la musique. Je ne prête pas attention à leur duo : dans ma vieille tête les souvenirs continuent de défiler. La scène terrible avec Valérie. Son départ précipité pour l’Auvergne par le Paris-Béziers dès le lendemain de la révélation. Le divorce, facilité – Dieu soit loué ! – par l’absence d’enfant. Puis mon second mariage avec Isabelle ; la naissance de Pierre, celle de sa sœur Jeanne... Et l’oubli, les années passant...

Jusqu’à cette émouvante visite du Mémorial de la Shoah dans le sillage de mes enfants. Jusqu’à ce nom : Élie Fuchs, gravé dans la pierre parmi 76 000 autres, morts à Auschwitz, à Maidanek, à Treblinka ou dans d’autres lieux d’horreur, victimes dans des conditions effroyables de la folie criminelle des barbares nazis, mais aussi de la veulerie et de la bêtise des gens ordinaires...

Terrible, l’oubli ! Il enfonce chaque jour un peu plus les morts dans le néant. Cette histoire, je ne l’ai jamais racontée à quiconque. Par honte. Ni Pierre ni Jeanne n’ont jamais rien su des véritables circonstances de ma rupture avec Valérie. Pas même cette bonne Isabelle lorsqu’elle a été condamnée par le crabe...

Mes mains se crispent sur la photo. Ce soir, je parlerai. En mémoire de la jeune femme en noir, en mémoire de ses parents martyrs, en mémoire surtout de son frère Élie... Pour que le souvenir de Daniel se perpétue.
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21/04/2017

LA PHOTO

La photo 

par Ulysse 21

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DUNKERQUE : HÔTEL DE VILLE

Un mardi, je reçus une carte postale de Dunkerque. Au dos de l’hôtel de ville, quelques lignes étaient tracées d’amitié. La signature, indéchiffrable, ne me dit rien. Mais, comme le verso, sans porter ni nom, ni adresse, indiquait un numéro de téléphone, je me promis, intrigué, d’appeler le soir même.
Je ne me souvenais d'avoir eu des amis dans le Nord, mais il se pouvait que certains aient déménagé pour cette région, je suppose dans un but professionnel ou conjugal. Irait-on dans le nord pour d’autres raisons ?
Cependant, le procédé m’intriguait : quelle idée d’indiquer son numéro de téléphone quand écrire une adresse est si simple. Peut-être mon correspondant n’avait-il pas de domicile fixe : le numéro était celui d’un portable...
Le soir venu, impatient, je composai les dix chiffres et, évidemment, tombai sur le répondeur. Cette situation est si fréquente – cependant moins éprouvante que de tomber sur le sifflet perçant d’un fax – que je me demande s’il n’existe pas un appareil qui permette de stocker tous les messages à expédier et, après avoir programmé les numéros, de les faire acheminer de mon répondeur à mes correspondants. 
« Les répondeurs parlent aux répondeurs », nouvelle version de la communication au temps d’Internet !
Pour l’instant, le répondeur a ceci de sympathique qu’il me donne le nom du signataire de la carte, ce dont je le remercie, et je le prie de mettre dans un coin de sa mémoire mes coordonnées afin qu’il les retransmette à qui de droit. Le tout après le bip traditionnel.

*

Marc M...... était un collègue rencontré lorsqu’il enseignait, comme moi, au collège de T......., petite sous-préfecture de la brousse ivoirienne des années soixante, que nous avions rejoint tous deux dans le cadre de la coopération. Ingénieur chimiste de profession, il avait pensé, non sans arguments, qu’entre le service militaire « actif » , et un poste d’enseignant en Afrique, même s’il devait retarder un peu plus son entrée dans la vie professionnelle, le choix s’imposait : c’est ainsi qu’il était devenu, avec un certain succès, enseignant dans notre collège.
Le petit nombre de professeurs, tous très jeunes et sensiblement du même âge que les plus vieux de nos élèves, avait permis de créer un climat de confiance et des amitiés étaient nées, qui durent encore. Revenu plusieurs fois à Abidjan, j’avais entendu parler de lui par des amis ivoiriens. Sans nous croiser jamais, nous passions quelquefois, à quelques mois d’intervalles, chez des connaissances communes, qui donnaient à chacun des nouvelles de l’autre.
Nos intérêts pour la photographie et la chasse aux papillons nous avaient rapprochés et nous étions connus, à des kilomètres à la ronde, pour nos courses en plein soleil, – à l’heure où l’homme sage se repose à l’ombre de l’apatam* – le filet en avant et l’appareil photo en bandoulière, à la poursuite d’un papillon remarquable ou d’un insecte-volant-non-identifié. Sortant le nez de l’ombre, les plus jeunes des enfants venaient au devant de l’automobile – connue sous le nom emblématique de « S’en fout la mort » par les collégiens – en appelant « Mon père ! mon père ! ». Ils nous prenaient pour des missionnaires comme il en existait partout en Afrique de l’ouest, seuls européens à oser braver les pistes les plus étroites, les moins entretenues, pour arriver au plus lointain campement : la volonté de Dieu ignore les cassis de la piste et les gémissements d’un vieil amortisseur.
De ces équipées de chasseurs pacifiques – inutile de demander leur avis aux papillons qui ne seraient certes pas d’accord – , nous avons gardé des souvenirs attachants et une patience amusée : rencontres de pêcheurs sur le Bandama, le fleuve qui coule boueux sur les photos européennes, et d’un bleu hollywoodien sur les clichés made in USA des professeurs américains ; chargement inattendu de 300 kilos d’avocats pour rendre service aux villageois, qui nous avaient sortis du « poto-poto », marais boueux qui barrait la piste où nous nous étions enlisés ; chasse au python, signalé dans un trou et qu’il avait fallu déterrer à la houe, pour le sortir à la main : photo « saisissante ! » ; séjour prolongé chez le mécanicien d’un village abandonné des taxis-brousse, qui nous avait réparé, plusieurs fois dans l’après-midi, la même chambre à air de rustines superposées, qui se décollaient au bout de quelques mètres. Chaque « au revoir » était accompagné d’un « Si Dieu veut » mais Dieu ne voulait pas vraiment : la dernière rustine tint juste le temps pour nous d’atteindre le prochain garage, à peine mieux approvisionné que le premier, mais où nous avons pu acheter une chambre à air neuve... presque aux dimensions de la jante.

Tous ces moments, de découvertes, d’attente, de rencontres tissent une amitié qui résiste au temps et à l’éloignement. C’est pourquoi, lorsque le téléphone sonna et que je décrochai, je fus particulièrement heureux de reconnaître la voix.
« J’ai retrouvé ton adresse par Koffi André, à Abidjan. J’ai bien pensé que tu reprendrais contact... Veux-tu qu’on se voie à Nancy la semaine prochaine : je suis en déplacement pour ma boîte... Si ça te dit... »
Ça me disait. Nous avons convenu de nous rencontrer rue des Maréchaux le mardi suivant.
C’est de ce repas pendant lequel nous avons évoqué les souvenirs de cette époque d’aventures et d’amitié que j’ai choisi de rapporter l’anecdote qui va suivre et que je voulais intituler : « Vingt ans après ».
Mais comme le titre est déjà pris par un illustre connu, et qu'elle se situe plutôt trente ans après, je l’appellerai : « La photo ».

*

« Tu te souviens de Kouadio, le tailleur ? »

Je me souvenais. Il habitait une petite maison dans la quartier Sokradja, qui bordait la piste principale, future route goudronnée de l’axe Abidjan-Bamako.
La cour de la concession* était aménagée en cuisine, avec ses tabourets de bois, les trois môles d’argile qui délimitaient le feu, les bassines et cuvettes de plastique, et les marmites de fonte, autour desquelles tout un peuple de poules et de bouquetins erraient à longueur de journée à la recherche d’épluchures, sous le regard rieur du bébé planté à l’ombre sur sa natte. À l’intérieur, dans la pièce du fond, une machine à coudre à pédalier – Singer ou Bernina – et Kouadio qui officiait...

Nous montions souvent à la boutique du tailleur, qui devint notre ami. Il avait toujours un pantalon ou une chemise de retard : le travail au champ, la maladie du petit, des funérailles au village, les répétitions fréquentes de l’orchestre de tams-tams, tout le retardait. Bavard, il nous accueillait avec un sourire, échangeait les salutations d’usage, nous invitait à nous asseoir et, comme il était bientôt l’heure où les cueilleurs de bangui* – le vin de palme – venaient vendre leur récolte, il abandonnait son pédalier pour prendre un repos mérité. Alors sa femme apportait des verres et, avec les voisins venus s’installer à nos côtés après les salutations traditionnelles, on partageait la boisson du soir en parlant de ceci et de cela : la prochaine récolte du café, le champ d’ignames ou de manioc, le déplacement dominical de l’équipe de foot. C’est autour du bangui que nous avons découvert ce petit coin d’Afrique et sa vie de tous les jours.
Parfois, un collégien ou l’autre venait prendre des nouvelles d’un vêtement promis depuis longtemps, ou emprunter aiguille et fil pour recoudre un ourlet ou un bouton..
Le ciel descendait, la chambre devenait sombre. Alors nous sortions avec nos verres. Nous assistions aux derniers préparatifs du repas. Tout le quartier résonnait des pilons écrasant les mortiers pour préparer foutou* d’igname ou de banane plantain*. Dans l’ombre, nous apprenions pourquoi le planton de la sous-préfecture portait la trace de coups sur le visage, vengeance de sa femme honteusement trompée ; pourquoi telle collégienne depuis longtemps absente était retournée au village... De temps en temps venaient des personnalités, Bouabré, l’homme le plus fort d’Afrique, au moins sur le territoire de la sous-préfecture, Sékou, le plus petit et le plus vif des petits boxeurs, poids super-mouche ou plume, qui rentrait d’une saison difficile à la capitale se refaire une santé et avec lequel nous bavardions de cimetières et de sortilèges d’ici et là-bas...

Il y avait, derrière la maison de Kouadio le tailleur, entre la piste et la petite fenêtre de la chambre où il avait installé sa machine, un espace non-construit d’environ 10mètres sur 10 où s’était installé tout un petit commerce routier : vendeuses d’oranges à demi épluchée, dont on suce la pulpe écrasée ; petits marchands de « bonbons glacés », avec leur glacière cabossée ; boutique-restaurant, construction de quelques planches recouvertes de chaume où se grillaient poissons et brochettes...
Les passants s’y arrêtaient, parfois les taxis-brousse, emmenant dieu sait où, et même plus loin, leur nuage de poussière. Le matin, on y trouvait quelques paysannes apportant tomates et poivrons, courgettes et aubergines, de quoi faire la sauce sans courir au grand marché.
Les voisins de la placette installaient le soir leur petit banc de bois ou leur chaise longue en tiges de palmier tressé pour des discussions interminables auxquelles venaient se mêler les promeneurs. Les vendeuse d’alocco* proposaient leurs bananes frites avec un doigt de piment sur une feuille, les cueilleurs de bangui arrivaient, le canari* sous le bras...

— Tu te souviens des photos qu’on prenait par la fenêtre ? »
Tout en discutant avec l’ami tailleur, nous guettions d’un œil cet espace particulier où se croisaient toute la vie du quartier. Nous le faisions sans nous cacher, mais avec discrétion : nous donnions nos meilleurs photos aux gens de connaissance. Nous savions, par Kouadio, les clichés – et les personnes – qu’il fallait éviter.
C’est pourquoi les enfants, et leurs mamans, étaient nos principales cibles, ainsi que quelques artisans et commerçants qui utilisaient nos « poses » pour leur publicité...
— On avait pris ce soir là toute une famille. Il y avait là les deux mamans, assises sur leur banc de palmier, camisoles de cotonnade bariolées, tissu de tête assorti et pagne de couleur. Tu te souviens ? »
Il me tendit la photo en question, passablement jaunie par le temps...
Derrière elles, deux enfants jouaient à la dinette. Le garçon, vêtu d’un boubou bleu, plongeait ce qui pouvait être une louche d’aluminium dans une grande boîte de sauce tomate vide, étiquette carmin sur fond de tôle, tandis que la petite fille, à peine plus haute que trois boîtes empilées, devant un mortier de bois presque aussi grand qu’elle, tentait de piler, reins cambrés, un foutou imaginaire...
La photo de ces deux enfants avaient tant plu à Kouadio et à sa femme qu’elle avait fait le tour de la concession. Nous l’avions fait tirer en quatre exemplaires, dont deux agrandissements que nous avions donné aux deux mamans, pour leur plus grand bonheur.
Nous avions eu droit, en guise de remerciements, à deux pains d’igname « ploplo » de la meilleure qualité.
— Tu sais que je suis retourné en Côte d’Ivoire au vacances de février... Là, je monte en taxi-brousse jusqu’à T.......... pour revoir un peu le Collège, devenu un Lycée... Il y a eu pas mal de changements en quelques années. Koffi dit « Ponceau », que j’ai revu à la gare des taxis, m’a fait visiter les chambres qu’il loue aux étudiants du côté du nouveau lac. C’est lui qui m’a dit que Kouadio, que je croyais décédé, habitait toujours au même endroit, dans le quartier de Socradja. Je le quitte dans son lotissement, tu verras, c’est pas mal, et je longe le « goudron » jusqu’au croisement, en essayant de repérer la petite place qui donnait sur son établi de tailleur... j’arrive juste avant le croisement : pas de place, tout était construit. C’est vrai que la sous-préfecture a doublé depuis l’arrivée de la route goudronnée... Je regarde autour de moi, un peu paumé, mais certain d’être à l’emplacement de la placette d’autrefois : voilà qu’un femme sort de l’ombre d’un apatam, devant une maison d’agglos de ciment :
— Blaufoué, blaufoué*, viens-là
Elle me fait signe avec insistance, je m’approche, elle me détaille longuement des pieds à la tête pendant que je la salue comme le veut la coutume.
Son inspection terminée, elle me salue à son tour et termine, sur un ton amusé mais encore interrogatif :
— C’est toi, la photo !? 

Elle me prend par la main, me fait entrer et me guide dans la grande pièce carrelée de rouge qui sert, dans les maisons d’Afrique de l’ouest bâties à l’européenne, à la fois d’entrée et de salon. Au dessus du buffet bas, seul meuble de rangement de la vaste salle, elle me montre un sous-verre encadré de bois rouge :
— La petite fille, là, blaufoué, c’est moi !
C’était elle, en effet : figeant le temps, la photo prise près de trente ans auparavant l’avait fixé pour toujours à quelques mètres du mortier de bois où, un soir de la saison sèche, elle avait pilé un foutou illusoire sous l’œil amusé de sa maman. Elle avait bâti sa maison , organisé sa vie, le destin lié, dessiné par une « pose » qu’un « blanc-grand» avait pris par la fenêtre de son voisin. Elle en riait, heureuse de la visite et assez malicieuse pour savoir que je n’étais pas au bout de mes surprises.
Elle me prend à nouveau la main, contente à l’avance :
— Toi, tu cherches Kouadio, le tailleur, viens ! 
Je me laisse guider à travers les concessions voisines pour revenir par la rue qui mène depuis
toujours du collège à la maison de Kouadio. Elle passe, très fière de sa conquête et répétant à l’entour les mêmes paroles, dans lesquelles je ne comprends que le mot « blaufoué » qui me désigne ici depuis longtemps. La rumeur a circulé depuis sa maison plus vite que notre courte promenade, si bien que lorsque nous arrivons devant la maison de Kouadio, toute la concession est déjà au courant de mon arrivée.
Pendant que je m’assieds devant mon ami retrouvé et que nous échangeons la « nouvelle » – salutations rituelles et échange des situations familiales et professionnelles –, je vois bien que mon guide féminin est toute impatiente de me faire une autre surprise...
Quand elle a jugé que le temps de la politesse est décemment passé, elle me désigne un homme encore jeune qui, le verre de bangui à la main, discute avec Théodore, le fils de la maison :
— Mon mari........ c’est le petit garçon ! 
Et tout le monde éclate de rire, comme d’un bon tour qu’on joue au « blaufoué », cette photo que chacun connaît et qui, depuis des années, est devenue l’une des légendes de la rue, la photo qui fixe le temps et les gens dans le vieux quartier de Socradja où le « blanc-grand » est revenu...
Ce fut une belle soirée : je ne sais pas combien de litres de bangui et de bière nous avons bus et je crois bien que nous avons mangé tout l’alocco du quartier. Vers deux heures du matin, après je ne me souviens plus, j’ai sorti mon appareil...

Il me tendit une photo : devant la vieille maison de Kouadio, sous l’apatam de chaume de palmier, la famille et les amis sont réunis, souriants et graves à la fois. Il savent bien que le cliché les fixe ensemble pour une nouvelle éternité. Ils n’en ont pas peur, comme si la première photo contenait déjà une promesse de continuité et, dans une vie difficile, un petit morceau de bonheur...


_____

Banane plantain : la banane plantain est une grande banane (la banane fruit que nous consommons est plus petite) qu’on fait blanchir et qu’on écrase au pilon dans un mortier de bois pour en faire une sorte de purée très compacte qui se présente sous la forme d’un « pain » de couleur orangée : c’est le foutou-banane qui se mange avec une sauce.

Alocco : banane plantain coupée en tranche fine et que l’on fait frire dans de l’huile de palme ; se mange avec une purée de piment ( à utiliser avec modération)

Apatam (se prononce comme tam-tam) : sorte de préau ou de hangar de bois, sans murs extérieurs, recouvert de chaume. On y installe le marché s’il est grand ; petit, il est d’usage de s’y reposer à l’ombre.

Bangui : boisson naturelle et légèrement alcoolisée des régions de palmier dont on extrait la sève. Le bangui, ou vin de palme se boit pur ou allongé d’eau. Il fermente durant la journée.

Canari : petit récipient de terre qui sert de bouteille et permet de garder la boisson au frais.
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10/04/2017

LA NUIT...


La nuit, en juge intègre, exorcise les souvenirs




Novembre s’étire.

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L'AUTEUR

Les dernières feuilles rouillées filent vers la combe en tourbillons, si légères qu’elles virevoltent entre les vestiges d’herbes folles du fossé et les branches basses et nues. Les nuages s'affrontent avec le peu de bleu délavé d’un ciel cotonneux, gris de crasse. Sur la route Bertrand pédale avec obstination, en zigzaguant pour lutter contre la force aveugle du vent. Il fait corps avec l’antique mécanique qui le porte depuis de longues années, complice de ses périples à travers les campagnes. Mais il le sent, victimes de l'outrage des ans, ses jambes deviennent sourdes aux sollicitations de son cerveau. La merveilleuse puissance qu’il canalise et dompte pour avaler les obstacles de la route, par de robustes et précis coups de pédale, disparaît imperceptiblement dans une raideur musculaire et une insidieuse fatigue. Bref Bertrand vieillit. Et cela suffit pour déclencher chez lui une humeur de chien. Les dents serrées, il refuse cette fatalité en maintenant une parfaite cadence contre la perfidie du vent et le froid vif qui attaque ses joues devenues violettes. La vieillesse, cette lèpre de l’homme, qui crée un cruel écart entre une volonté d’acier et un corps de chair. Bertrand a toujours imposé à ce corps la dictature de son tempérament. Il transporte dans ses gènes la solide hardiesse de la race rurale, la race de ses ancêtres. Après la traversée du pont sur le Madon, la route serpente au travers des pâtures vallonnées et des faux plats, sournois briseurs de jambes. Un léger dérapage sur le bois humide du vieux pont déclenche chez lui un de ces accès de rage froide si redoutés de ses amis. Le ventre noué, il attaque la pente sinueuse comme un chevalier aguerri.

Le premier lacet est un véritable supplice mais c’est justement ce défi qui le stimule et interdit toute capitulation. Mais au second virage, juste au bord de l’à-pic, ses jambes le lâchent. L'homme et la machine glissent sur le gravier et tournoient interminablement le long de la pente abrupte.

Depuis toujours, le Madon creuse son sillon dans la tendre terre brune des pâtures au pied de la pente où les joncs côtoient les pierres blanches. Sous la machine, la jambe de l’homme forme un angle bizarre et une tache florissante rouge et profonde marque sa tempe. Rien ne bouge dans le froid cristallin. Sur un piquet de parc, une buse immobile semble surveiller Bertrand. La bise souffle son haleine glaciale sur le squelette des saules. Elle gonfle et enfle pour mieux hâter la mort de la saison. 
D'abord, c'est la douleur qui l'assaille. La réalité n'est perçue qu'après et avec la conscience des faits la douleur persiste. Elle lui vrille le crâne. Il a envie de se mettre en colère, mais sa fureur accentue la douleur. Alors il se fait tout petit et il accepte. Dans son champ de vision, Bertrand ne perçoit que le cadre du vélo enveloppant sa jambe à l’équerre, puis les accotements du fossé et l’eau vive. Le froid à présent anesthésie sa tempe sanglante. Instinctivement il se redresse et tente de faire basculer le vélo sur sa droite. La douleur est atroce et il tombe dans l’inconscience. 
Le crépuscule assombrit tout, des vignes aux bosquets de résineux, unique persistance de verdure entre les herbages jaunes et la rivière. Bertrand se ranime et relève le col de sa veste. Il cale son dos entre une pierre et une racine de saule. Il a réussi à supporter la tension de sa jambe gauche martyrisée, pauvre chose morte mais si présente à la fois. Plus aucun mouvement, plus de rage. Il se sent impuissant en attente de cette souffrance physique qu’il sait juste endormie. Sa première peur remonte à l’enfance. Les yeux se ferment et l’image du Madon surgit. 

Les vacances, aux reliefs d’août finissant, reflètent toute cette dépense d’énergie des garçons. Les baignades folles et la course dans les vergers gorgés de fruits sucrés résonnent de cette ivresse insatiable, de cette boulimie de vie. Bertrand se prend à penser à une éternité de vacances libre de toute contrainte, happé par les vents doux de l’été. Cet enivrement que procurent les grands espaces, les collines et l’odeur puissante des résineux sublimée par la chaleur. Seul obstacle à cet éden, la présence de Cloé. Elle se mêle aux sorties masculines, délaissant poupée et dînette. Cette incursion dans son univers restreint gêne Bertrand autant qu’elle le stimule. Depuis quelques mois, il regarde la gente féminine avec d’autres yeux. Inconsciemment, il perçoit cette fascination nimbée de mystère. Et ces états d’âme le plongent dans un obscur et indéfinissable trouble. A l’approche de Cloé, sa belle assurance fond. Il y a seulement un an, ils roulaient ensemble dans les herbes folles, dévalant les pentes, leurs cris et rires déchirant l’azur. Mais à présent, sous les formes naissantes de Cloé, on pressent la femme en devenir. Cela lui inspire une retenue et une attirance qui le laissent de mauvaise humeur. Il ne goûte plus parfaitement ce plaisir, cette folie de liberté. Pour se protéger il revêt un masque trop viril, voire provocateur qui ne leurre que les autres.

La rentrée sonne le réveil, la fin du rêve. Bertrand subit les longues heures de classe en enfilade. Il a vite adhéré à l’ennui, aux journées sobres en lumière. Il est presque un bon élève, sans enthousiasme exagéré. Il traverse juste l’hiver. Une image l’aide à vivre, son jardin secret, un regard appuyé de Cloé un jeudi après-midi au cours d’une rencontre. Il en est sûr, elle l’a dévisagé avec une lueur d'intérêt dans le bleu tendre de ses yeux. Un regard intense et profond. Il a tellement envie de l’aborder comme avant, de lui dire des banalités, de chahuter, de rire avec elle mais il sait que les paroles ne seront plus innocentes. Alors, pendant les longs cours de grammaire, il échafaude des situations où il aborde Cloé comme un homme d’expérience averti. Il se fait mille promesses pour la sortie du jeudi après-midi. Tout le reste lui paraît fade. Il vit l’école comme une parenthèse inutile et dérisoire. 
Depuis qu’il a découvert la magie du fer à la forge du vieux père Laurent, il sait que son avenir est ici. Charles Laurent, maître forgeron et homme d’initiative indispensable au village, n’a pas eu d’enfant. Il ne s’en est pas soucié jusqu’à l’âge de soixante dix ans quand la main et la tête ne sont plus si sûres. Maintenant il prend conscience de ce vide, de l'insignifiance de sa vie. Alors, quand le gamin vient le regarder dominer le feu et plier le fer à sa volonté, quand l’artisan le voit patient et silencieux, les yeux ronds, les oreilles toutes emplies du chant de l’enclume, il comprend ce cadeau de la providence. A petites doses, les jeudis ou après l’école, il transmet cette passion de la matière et du bel ouvrage. Bertrand est doué, il apprend vite et la connivence fonctionne entre le gamin et l’artisan. A la ferme, le père Munch ne l’entend pas de cette oreille. Lui aussi espère tôt ou tard la relève et Bertrand est son seul garçon. Ainsi est né le conflit qui dégrade la vie à la ferme depuis tant d’années. Bertrand, le rétif, avec au ventre la peur de rater son avenir face au père autoritaire qui voit bafouer ses volontés

Tous ces souvenirs s’imposent à lui ce soir d’hiver, au pied du virage du Guet, dans la grande solitude glacée. Bertrand ressent plus que jamais les attaques mordantes du froid. A présent, tout son corps se réveille à la douleur générée par l’écrasement des chairs : épaule, bras, flanc et cette jambe martyrisée. La souffrance, en incontrôlables tremblements, rivalise avec l’engourdissement. Muscles bloqués, il ne lutte plus, il se recroqueville, se fait insignifiant. Il est épuisé. Malgré lui, l’assoupissement le surprend. 
Une brume de sensations enveloppe le paysage. La lune noie la campagne d’une nuance indigo. Bertrand se réveille sous la douleur. Le vent est tombé. Le croissant céleste éclaire à contre-jour la silhouette de la buse, immobile, toujours postée sur le piquet de parc. Malgré la souffrance lancinante, il se demande pourquoi le rapace reste là à le surveiller, à attendre....quoi ?
Et cette impression insupportable d’immense solitude, comme si le monde s’était vidé de sa substance humaine pour une nuit ou pour l’éternité. Il en a pourtant rencontré des gens sur cette route en quarante années de labeur, de balades, de livraisons. Et ce soir, la route se métamorphose en désert où ne subsiste, heure après heure, que la vision de la morte nature. Jamais Bertrand n'a su ce que signifiait le mot résignation. Il a connu tant d'embûches, tant de luttes tout au long de sa vie d’homme sans jamais renoncer.
Ne serait-ce que la conquête de Cloé, qui à dix-huit ans rayonne, superbe plante lumineuse, phare de toutes les convoitises masculines au village. Bertrand sait qu’il ne lui reste que très peu de temps avant le service militaire pour s’imposer dans cette course à la séduction et la concurrence est rude. Sa fierté de jeune mâle bouillonnant ne l’aide pas. Il lui faut surfaire son image. Mais en présence de Cloé, malgré de muets et multiples encouragements, il perd tous ses moyens. Quelques jours avant son départ, rien n’est acquis, quand le destin et la providence lui sourient. Saint Nicolas traverse le village avec son cortège de gosses grouillants en joyeuses bousculades. La tradition veut que l’âne du père Munch tire la charrette du saint, suivie d’une carriole portant le baquet de bois où reposent les trois petits enfants sous l'emprise du boucher sanguinaire. La nuit s'empresse de recouvrir le défilé pour donner une note fantasmagorique aux torches allumées de part et d’autre. Tout à coup le cri déchirant de Petit Louis couvre les rires et les babillages. La foule enfantine s’écarte, laissant apparaître le gamin allongé, le gant ensanglanté, près de la roue de la carriole. Cloé, en état de choc, prend son frère dans ses bras et, courant pour quitter la place, se sent bloquée par deux solides bras. Bertrand retire doucement le gant et découvre le doigt coupé dont la dernière phalange n’a pas quitté le lainage. Avec le froid, l’enfant ne ressent pas immédiatement la douleur. Très vite, Bertrand installe Petit Louis et Cloé dans la Juva 4 et fonce vers l’hôpital de la ville.

Dans la salle d’attente des urgences, Cloé ne maîtrise plus son émotion. Alors les bras de Bertrand calment ses tremblements. Elle se détend et accepte cette enveloppe douce, puissante et protectrice. Petit Louis leur est rendu, la main recouverte d’un énorme pansement avec une bonne dose de calmants. De retour au village, c’est Cloé qui pose ses lèvres sur celles du jeune homme mais la suite se perd dans la nuit d’hiver. Une semaine après, Bertrand est incorporé à Nancy et dans les mois qui suivent, il débarque avec trois cents autres appelés au port d’Alger.

Le clapotis de l’eau, à côté de lui, ravive ses souvenirs de traversée bien qu’il soit fort éloigné du ressac des vagues sur la coque du "Ville d’Alger". Il lui revient, par bouffées, l’exaltation de l’arrivée sous l'éblouissant soleil qu’il n’aurait jamais imaginé dans ses rêves les plus fous. Et Alger la blanche, qui s’étale et le séduit comme une femme alanguie. Mais cet enthousiasme, il se souvient également qu’il fut tempéré de doutes. Comment peut-on faire la guerre dans un si beau pays ?

Puis le rideau tombe sur les souvenirs avec le retour de la bise et le froid qui pénètre la peau, la chair et l’esprit. L’absurdité de cette nuit cruelle le submerge comme une sentence. Quand la résistance se relâche, le corps et l’esprit s’engourdissent. La nuit règne sur la terre et fige hommes et bêtes. Puis c'est un doux contact frais et aérien dans l’obscurité qui enveloppe toutes choses ; tout d’abord le visage puis les mains. Bertrand, les yeux fermés, perçoit un changement. Une lueur laiteuse perce aux travers de ses paupières closes. Dans sa demi-conscience, il se demande comment il peut encore ressentir quelque chose. Les phases de veilles se mêlent aux épisodes d’inconscience, aux rêves qui s’étirent dans le labyrinthe déformant du film de sa vie. La fine pellicule blanche modifie la campagne et s’épaissit au fil du temps comme pour protéger l’être qui gît, pantin grotesque.
La chaleur d’un soleil africain vient le narguer jusque dans ses délires au plus profond de sa faiblesse. A peine débarqué, les camions les transportent au bled à cent kilomètres de nulle part. Les images se succèdent violentes et colorées. Une mine qui éclate, des blessés, les représailles, un village qui brûle et le regard de terreur d’une petite fille en pleurs. Des heures de marche en colonne, avec le sentiment que rien ne se passe. Et encore des villages, des interrogatoires et des situations difficiles à évoquer, que l’on ne cite dans aucune lettre adressée à la famille. Une percée dans les Aurès avec ses camarades de hasard. La lente progression dans les gorges rouges et, après quelques heures, au moment où les nerfs se détendent, c’est l'embuscade. Après quelques minutes l’ennemi décroche, laissant deux corps immobiles et une balle dans la cuisse de Bertrand. Pour lui c'est l'évacuation en hélicoptère et l’hôpital. Il ne pense qu'à revoir Cloé, enfin. Puis c’est la crainte d’y retourner après sa guérison qui l'angoisse. Les accords d’Evian le sauvent. Mais la marque laissée par la guerre ne s’effacera plus.

Malgré les tendresses de Cloé, son caractère se durcit comme le muscle de sa cuisse. Le père Laurent le reconnaît à peine mais poursuit son enseignement. Bertrand se livre totalement au métier, dur avec lui-même, dur avec les autres. Il apprend à dompter le fer, à lui imposer sa volonté. Il s’initie au langage des couleurs, quand le rouge cerise, au sortir des braises, donne son accord pour le travail à l’enclume. Il reconnaît le bleu qui monte le long de l’acier pour la deuxième trempe et l’odeur de chairs brûlées quand on cémente la lame.

Les belles couleurs du mariage adoucissent quelque peu la vie de Cloé au sein du couple. Mais les vieux démons sont toujours présents et les soirs de fièvre, l’alcool libère le jeune homme de leur emprise. 
Il se souvient du visage rayonnant de Cloé quand elle lui annonce sa grossesse. C'est l’étincelle qui lui manquait pour de nouveau croire en un avenir. Une onde de bonheur toute neuve l'envahit. Il danse sur place, il la couve. Les mois passent dans le cocon douillet des attentions. Le père Laurent a enfin passé le flambeau. Bertrand exulte d’énergie. Son fils... il va l’appeler Pierre. Il va lui donner tout et plus. Il lui montrera ses secrets d’enfance. Non, il lui montrera la vie, la beauté de l’eau vive, les chênes verdoyants entre les sombres sapins. Il lui apprendra à lire le ciel, à chasser, à attendre patiemment pour mieux attraper la perche ou la brème. Il a remisé au grenier les images trop lourdes de mines qui explosent, les souffrances. Les mois passent. Les joues de Cloé se colorent et son ventre s’arrondit comme un fruit d’août. Et c'est le drame. Pourquoi la vie ne lui laisse-t-elle aucun répit ? Il a suffi d’une marche mal scellée pour que tout bascule et que la perte du bébé gomme brutalement toutes ses certitudes.

La nuit n’en finit plus. Sous la pellicule blanche, tout se fond en formes souples et rondes. Sur son piquet, la buse veille immobile. Bertrand la voit, droit devant lui. Il lui suffit de lever les yeux. Il s’habitue à sa présence et la trouve rassurante. C’est la seule chose vivante qu'il perçoit. Il s’y raccroche entre deux périodes d’inconscience. Si l’espace reste figé, le temps s’étire et se contracte au gré de ses absences. L’homme est entré dans une dimension différente où l’existence s’est libérée des lois naturelles. Il ne s’étonne même plus quand son esprit se met à tourner les pages librement. Il est devenu le spectateur de sa propre vie. La seule logique est la chronologie de ses souvenirs. Quand les images s’imposent, le froid, la nuit, la douleur s’estompent pour s’effacer momentanément. 
Les visions plus ou moins nettes l'assaillent, comme la souffrance de Cloé quand il rentre ivre et passe sa rage sur les chaises et les meubles. Les reproches de tous, parents et amis lui reviennent en mémoire. L’impossibilité d’accepter l'épreuve qui l'a terrassé de douleur. Et cette lente glissade vers la déraison. Il revoit Cloé s’effacer, se recroqueviller pour devenir transparente et finalement disparaître un matin en laissant une enveloppe pleine d’adieux, de regrets, d’amour désespéré. Rien désormais ne freine son anéantissement. On le ramasse au fossé, ivre, sans plus de mobile. On le mène, blessé, à l’hôpital où le manque le rend fou. Passent les longs mois d'égarement puis de résignation. Une amnésie sélective favorise sa convalescence. Mais, lors du retour au village, une peur sourde lui noue le ventre. Il se sent incapable d’affronter quiconque ou quoi que ce soit sur les lieux d’un passé qu’il a eu tant de mal à refouler. Le père Laurent est mort. La forge est silencieuse et déjà les toiles d’araignées ont pris possession des lieux. L’accueil est assez froid. Bertrand évite le chemin du café. Quand il décide de rejoindre la ferme familiale, c’est Jeanne son amie qui l’accueille.

Le manteau neigeux qui protège plaines et collines dissimule toute vie même affaiblie, presque absente déjà. Seul, un rapace immobile semble veiller, dernier témoin paisible. Tout près de l’oiseau, une flamme essaye encore de lutter pour exister. Bertrand souffle sur cette neige qui, comme une lente marée blanche, envahit son visage, partage son intimité. Et son souffle creux témoigne encore de la vie sur ses lèvres. Il y a déjà quelque temps que ses membres ne le font plus souffrir. Combien d’heures, il ne le sait pas, il a perdu jusqu’à la notion de temps. La nuit est éternelle. La nuit nivelle les sentiments et les regrets. Les yeux se ferment et la longue procession des lambeaux de mémoire s’effiloche. 
Jeanne, c’est elle qui le conduit chez le notaire pour prendre possession de l’héritage du père Laurent. C’est elle également qui le tarabuste pour qu'il se remette à l’ouvrage. Elle soutient et guide ses pas balbutiants. Elle atténue par son infinie patience et sa ténacité le tremblement de ses mains. C’est encore Jeanne qui rallume dans ses prunelles, la petite lueur de vie, le semblant d’espoir qui peu à peu se métamorphose en véritable renaissance. Bertrand regarde de nouveau le village avec, au fond du cœur, la paix retrouvée. Alors, les coups sourds et réguliers martèlent de nouveau l’air, rythmant la vie du bourg. Bertrand se nourrit de la chaleur des braises, de la vapeur qui siffle et chuinte au plonger du fer rougi dans le seau. La puissance et la régularité de sa frappe donnent la mesure de sa vitalité toute retrouvée. Jeanne le seconde à la maison, veillant sur le ménage. Elle sait qu’il ne l’aimera que d’affection. Elle en accepte la règle, trop heureuse de partager sa vie au prix d’un lourd sacrifice. Bertrand ne veut pas d’enfant. Les années passent rythmant la vie. Le travail et les habitudes cicatrisent les plaies mais renforcent les caractères. 

Le vieil homme comprend que la dernière page de l’ouvrage vient de se tourner et une paix salutaire prend possession de son être, le détachant enfin de l’hiver. Il va se reposer. Il ne ressent aucune peur. Juste l’envie de quitter cet endroit, de passer à autre chose si autre chose existe. Il est prêt. La neige à présent recouvre son visage. Elle semble isoler et masquer tout un univers flou et dérisoire. La neige dilue toute passion. À l’aube naissante, mauve et crue, le grand silence de la nature reprend ses droits. Nuls battements de cœur ne le troublent. La buse, elle aussi, s’en est allée vers d’autres cieux.
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Short Editions

17:56 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

 
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