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28/09/2017

LE RÊVE BRISÉ DE NATHALIE


Le rêve brisé de Nathalie

par Fergus

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Samuel Frydman s’affala sur son fauteuil avec une indicible volupté en émettant un grognement de satisfaction. D’un geste malhabile, il déboutonna le bas de son gilet pour donner un peu d’aisance à son obésité naissante. Fameuse, cette fricassée de poissons de roches. Quant à ce klevner, si délicieusement fruité, quelle belle trouvaille ! Comme chaque jour, les yeux du producteur se portèrent sur le Modigliani qui trônait en face de lui : un portrait de femme brune au visage émacié, acquis à prix d’or onze ans plus tôt chez Christie’s au détriment d’un pétrolier texan et d’un lord de l’Amirauté britannique. La femme était entièrement vêtue de noir, à l’exception d’une fine cravate rouge ornée d’une épingle dorée. Elle posait sur le quinquagénaire un regard ambigu fait d’un curieux mélange d’humanité et de cynisme. Tout le charme de la toile était là, dans ce regard étrange et paradoxal. Frydman était connu dans les milieux artistiques pour l’acuité de son jugement et la finesse de ses analyses de la chose humaine. En dépit de cette réputation maintes fois vérifiée, il ne parvenait pourtant pas, après de longues années d’observation, à définir avec certitude quel sentiment profond animait cette mystérieuse brune au regard noir...

Venue de l’interphone, la voix d’une autre femme le tira de sa rêverie :
— Un certain Gérard Delhumeau désire vous rencontrer pour vous soumettre un projet de scénario, monsieur. 
— Delhumeau ? Connais pas. Cet homme a-t-il rendez-vous avec moi ?
— Non, monsieur...
— Eh bien, ma petite Hazel, renvoyez-le comme d’habitude sur Melle Finzi ou M. Serfati. Je les paye pour ça, non ?
— Certainement, monsieur. Mais je vous rappelle que Melle Finzi et M. Serfati sont partis hier soir vous représenter à la Mostra de Venise pour le film de Kassavetz : Drogue, sexe et vielle à roue.
— Ah, c’est vrai, j’oubliais la Mostra. Eh bien, cet homme attendra leur retour, voilà tout !
— C’est que... ce M. Delhumeau insiste pour être reçu aujourd’hui même. En fait, il est déjà venu plusieurs fois depuis ce matin, et je ne parviens pas à m’en débarrasser. Naturellement, j’aurais pu faire appel à la sécurité, mais ce Delhumeau affirme être un ami de Jack Lang...
— En clair, vous voudriez que je m’en charge, n’est-ce pas ? Impossible, ma bonne Hazel, vous savez bien que j’attends Depardieu d’une minute à l’autre.
— Vous avez rendez-vous avec lui à 15 heures, monsieur. Dans 22 minutes ! Et il sera en retard, comme d’habitude. En retard et aviné.
Frydman soupira.
— C’est bon, Hazel, faites entrer ce Chalumeau.
— Delhumeau, monsieur.

Une poignée de secondes plus tard, l’homme franchissait la porte capitonnée. Á vue de nez, il pouvait avoir dans les quarante-cinq ans. Il était vêtu d’un costume de prêt-à-porter bon marché, passablement lustré aux genoux, et tenait dans sa main droite une serviette de cuir datant au bas mot du paléozoïque. Frydman lui trouva une ressemblance avec James Stewart. Comme l’acteur américain, ce Delhumeau était grand et plutôt embarrassé de sa taille. La comparaison toutefois s’arrêtait là : aucun charme particulier n’émanait de ce visage oblong au nez légèrement dévié. La boxe peut-être ? En outre, l’homme était pâle comme un bidet, d’aspect presque maladif : M. Smith au Sana ! Le producteur réprima un sourire. Il fit asseoir le visiteur et se composa un visage sévère, comme il sied à un personnage de son importance.

— Ainsi, monsieur Destrumeau, vous êtes un ami personnel de Jack Lang ?
— Delhumeau. Ami personnel, c’est beaucoup dire. J’ai fait sa connaissance au hammam. À poil dans la buée, ça nivelle les différences sociales et ça crée des liens, forcément.
— Je vois... Écoutez, mon vieux, je suis complètement surbooké et nous n’avions pas rendez-vous, fit observer Frydman d’une voix autoritaire. J’ai donc très peu de temps à vous consacrer, aussi je vous prie d’être le plus bref possible. Que puis-je pour vous, monsieur Désormeaux ?
— Delhumeau, Gérard Delhumeau, précisa le visiteur sans se laisser démonter par le ton de son interlocuteur.
— Au fait, monsieur Delhumeau, au fait ! 
Le visiteur frappa son porte-documents élimé du plat de la main. Quelques particules de cuir s’échappèrent sur la moquette. 
— J’ai là un scénario qui va vous intéresser.
— Eh bien, laissez-le moi, suggéra Frydman en faisant mine de se lever pour clore l’entretien. S’il s’inscrit dans notre ligne de production, mes collaborateurs ne manqueront pas de vous le faire savoir dans les plus brefs délais.

Vissé sur son siège, Delhumeau n’avait pas bougé d’un pouce.
— Permettez-moi au moins de vous présenter le synopsis. Titre du film : « Le rêve brisé de Nathalie ». C’est l’histoire d’un producteur, un type dans votre genre, embarqué dans une histoire sordide. 
Frydman s’était confortablement réinstallé dans son fauteuil. Une petite lueur brilla dans ses yeux. Après tout, cet intermède imprévu pouvait se révéler amusant.
— Un producteur ? Une histoire sordide ? Allons bon !

Imperméable à l’ironie, Delhumeau poursuivit : 
— Au début du film, notre homme, un dénommé Feldmann...
— Pourquoi Feldmann ?
— Pourquoi pas Feldmann ? Notre homme, donc, n’est qu’un professionnel de troisième zone qui vivote en produisant, par manque de moyens, des nanars tournés avec des équipes d’inconnus ou de has been. Naturellement, pas question pour lui d’en rester là : sa place est au Festival de Cannes, en haut des marches, avec les stars. Seulement voilà, y’a une sacrée concurrence dans son business, enfin vous êtes bien placé pour le savoir...
— Je vous le confirme, en effet. Mais continuez, dit Frydman en se grattant in petto les neurones avec perplexité.
— Notre homme est très ambitieux, genre les dents qui déchirent la moquette, si vous voyez ce que j’veux dire. Manque de bol, son chiffre d’affaires ne progresse pas aussi vite qu’il l’aurait souhaité. Feldmann se lance alors dans une série de magouilles financières pour booster son compte en banque. Et ça marche : entre les fausses factures, les sociétés écran et les déclarations fiscales bidon, sans compter les aides détournées du CNC, il parvient très vite à se constituer une pelote confortable...

Imperceptiblement, le producteur avait froncé les sourcils. Cette histoire, c’est grosso modo la sienne. Jusqu’au nom, Feldmann, qui ressemblait à son propre patronyme. Après toutes ces années, serait-il possible que... ? Frydman se fit plus avenant :
— Un cigare, monsieur Bellotaux ? Je les fais venir directement de La Havane. Ou préférez-vous un drink ? Whisky ? Gin ? Vodka ? Tequila ?
— Delhumeau... Non merci, j’ai arrêté de fumer il y a dix ans, et je ne bois jamais d’alcool. 

Le type avait répondu calmement, sans signe apparent d’animosité ou de tension. Frydman se sentit rassuré : l’individu était manifestement inoffensif... Encore que...
─ Notre homme dispose désormais d’un paquet de fric assez conséquent. Dès lors, il peut larguer les bras cassés qui l’entourent et travailler avec des professionnels sérieux. Les succès commerciaux s’enchaînent. Deux ou trois films obtiennent des Césars. L’un d’eux décroche même le Prix Louis-Delluc. En moins de dix ans, Feldmann accumule une petite fortune...

Frydmann frémit : décidément, ce scénario ressemblait de plus en plus à sa propre histoire ! Difficile de croire à un simple hasard. Le producteur sentit la nervosité le gagner. Delhumeau, lui, gardait un calme olympien. 
─ C’est alors que survient Nathalie. Depuis qu’elle est gamine, Nathalie rêve de faire du cinéma. À force de ténacité, elle finit par s’introduire dans le milieu par le biais de la figuration, puis elle réussit à décrocher des petits contrats. Rien de bien folichon. Rien à voir surtout avec les rêves dont elle s’est nourrie durant des années. Son histoire bascule un soir d’été sur un tournage en Provence. Feldmann est venu en voisin de son luxueux mas du Luberon. Les prises de vue terminées, tout le monde se retrouve dans un restaurant de Manosque. Nathalie est un peu éméchée. Elle monte dans la Porsche de Feldmann...

Frydmann tressaillit. Son rythme cardiaque s’accéléra. Sa tension fit un bond. Sa main gauche, posée sur l’accoudoir du fauteuil, se mit à trembler légèrement. Prenant sur lui, le producteur raffermit pourtant sa voix :
— Et bien sûr, la fille se fait sauter. Beaucoup trop conventionnel, monsieur Debureaux ! 
— Delhumeau... Nathalie ne se fait pas sauter, elle est violée par ce gros porc. Pour éviter les complications, il lui promet un rôle important dans une prochaine production. Les mois passent, Nathalie reste au bord du chemin avec ses illusions perdues et sa vertu outragée. Un soir de juin, une ambulance dépose une jeune suicidée aux urgences de l’hôpital Cochin. Les médecins réanimateurs sont impuissants : Nathalie emporte dans la nuit ses rêves de cinéma...

Le visiteur renifla avant de poursuivre :
─ Le lendemain du suicide, le père de Nathalie, un employé de la SNCF, découvre une lettre dans laquelle la jeune fille a vidé son sac. Nathalie, il l’a élevée seul depuis la mort de sa femme, emportée douze ans plus tôt par un cancer. Elle est sa « petite princesse », son « rayon de soleil » dans une vie terne et déprimante d’agent des gares. Fou de rage et de désespoir, le cheminot se procure une arme...
Nouveau reniflement.
─ Il se procure une arme et fonce chez Feldmann, bien décidé à trouer la peau de ce fumier. Mais avant de mourir, cette ordure doit souffrir...

Delhumeau plongea sa main droite dans la poche de sa veste. Frydman avait déjà positionné la sienne dans le tiroir de son bureau.
Trois coups de feu retentirent. Le visiteur s’affaissa sur son siège. Deux tâches rouges s’élargissaient sur sa poitrine et une fontaine de sang s’écoulait à gros jets de sa gorge ; la moquette buvait l’offrande avec avidité.

Quelques secondes s’écoulèrent. Hazel, affolée par les détonations, surgit dans le bureau. Frydman était prostré dans son fauteuil. Un pistolet était posé sur le sous-main de cuir vert. Le producteur de tourna vers sa secrétaire pour se justifier :
— Il... il était venu pour me tuer... Il avait une arme dans sa poche droite... J’ai tout compris : c’était le père de la petite que j’ai... Celle qui s’est suicidée... Nathalie Delhumeau, son nom m’est revenu... Je n’avais pas le choix : c’était lui ou moi. 
Hazel haussa les épaules en soupirant.
— Debonneau, elle s’appelait la suicidée, Valérie Debonneau !

Entre temps, la secrétaire, surmontant sa répugnance, s’était approchée du cadavre. D’un geste tremblant, elle tira le bras droit de la victime. La main surgit de la poche, crispée sur un paquet de kleenex. 

Frydman écopa de dix-huit ans de réclusion ferme.
Détenu à Clairvaux, il a désormais accompli la moitié de sa peine. Il est le seul prisonnier français à posséder un Modigliani dans sa cellule.
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Short Editions

04/09/2017

DE LA VIE À LA MORT

De la vie à la mort. Et vice-versa...

par Fergus

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Déjà quatorze mois que je suis mort !

Une semaine plus tôt, j’avais fêté mes trente et un ans avec les copains de la caserne Chaligny. J’ai cassé ma pipe en me rendant chez mes grands-parents maternels, à Andermatt, en Suisse. Ça s’est passé dans les lacets du col de la Furka. La faute à un grand bouquetin mâle surgi de nulle part devant les roues de ma Golf. Coup de volant machinal pour éviter l’animal, et hop ! un saut de trois cents mètres dans le vide. J’ai rendu mon dernier soupir au milieu des saxifrages et des rhododendrons, sous le regard étonné des marmottes... 

Lorsque je vivais, j’étais à mille lieues d’imaginer ce qui m’attendait après la mort. En vérité, je n’en attendais strictement rien, sauf à nourrir la vermine le moment venu. Le temps que ma carcasse soit totalement nettoyée de la barbaque que j’entretenais dans la souffrance au gymnase pour être au top de la forme physique, rapport à mon métier de sapeur-pompier. J’ai pourtant été élevé par mes parents dans la tradition catholique, avec à la clé promesses de paradis ou menaces d’enfer – en guise de carotte et de bâton – pour maintenir le garnement que j’étais dans le droit chemin. Évidemment, ça faisait belle lurette que je ne croyais plus à ces sornettes. Pas plus qu’aux dieux ou aux démons... J’ai abordé la mort en athée convaincu, dénué de toute illusion sur le futur de mon âme au lendemain de mon trépas terrestre...

La surprise n’en a été que plus grande.

En fait, je suis bien incapable de vous dire ce que je suis désormais. Une chose est sûre : je n’ai plus de corps. Je me résume à une sorte de pensée flottante. Au début, ça m’a un peu contrarié, vu que mon corps et moi on s’était plutôt bien habitués l’un à l’autre. Et puis j’ai rapidement compris les avantages de la situation : plus de souci alimentaire, plus de tortures musculaires, plus de problèmes d’habillement, de logement, de transport, de boulot, plus de maladie ni de rage de dents, plus d’impôts, de taxes, de cotisations, de loyers, de procès-verbaux. Plus de sexe également, mais bon, rien n’est jamais parfait. D’ailleurs, en admettant que, dans mon état, je puisse encore disposer d’une enveloppe charnelle équipée de tous ses attributs, je serais bien embarrassé sur le plan bagatelle, vu que je ne croise quasiment pas de nanas depuis que j’ai mis les pieds – façon de parler ! – dans cet univers de limbes. C’est bien simple, en un peu plus d’un an, je n’ai rencontré que six EFI dans mon genre (par EFI, entendez Esprit Flottant Identifié) : Zoé Bouzigues, tailleuse dans une fabrique de pipes de Cogolin, morte en 1964, écrasée par la chute d’une grue ; Diego Moralès de la Peña, un journaliste colombien pro-gouvernemental exécuté en 2002 par les FARC ; Akihiro Fujiwara, un magistrat japonais empoisonné au fugu par des yakusa en 1972 ; Pamela Picklenuts, une étudiante californienne découpée en morceaux, congelée puis dévorée par son boyfriend en 1981 ; Félix Kabongo, un sergent tutsi décapité par une machette hutu en 1994 ; et ce brave Eoghan.

Eoghan Quigley, le petit gars de Killybegs, emporté par une lame sournoise lors d’une tempête durant l’hiver 1976. Il n’était âgé que de dix-neuf ans. C’était seulement sa troisième sortie à bord du chalutier de son oncle Brendan, le Finnabair II. 

L’irlandais a été mon premier EFI. Je l’ai rencontré dans les tous premiers instants de ma transmutation alors que je flottais au dessus des débris de ma Golf, un peu déboussolé par ma mort soudaine. Nous étions sur la même longueur d’ondes, j’ai tout de suite sympathisé avec lui. 
─ Bienvenue au club ! m’a-t-il dit d’emblée. Je m’appelle Eoghan Quigley. 

L’irlandais s’exprimait en langage limbique, une sorte d’espéranto cosmique, commun aux mânes de toutes les nationalités. À mon grand étonnement, je lui ai répondu de la même manière :
─ Euh... enchanté... Moi, c’est Hippolyte Gerboise. 

Eoghan m’a tout de suite mis au parfum : 
─ Ça doit te paraître bizarre d’être ici, dans cet état. Ça fait ça à tous les nouveaux. Il est vrai que c’est très surprenant dans les premiers instants de la transmutation. Mais tu verras, tu t’y feras très vite. Dorénavant, tu vas pouvoir te balader à ta guise dans l’espace et le temps. Mais attention, uniquement dans les limites de ton capital vie.
─ Tu veux dire... de ma vie terrestre ?
─ Si c’était le cas, tu aurais totalement disparu dans l’accident. Quand je dis capital vie, je parle de l’existence terrestre que tu as réellement vécue, complétée par celle que tu aurais menée à son terme normal sans l’irruption de ce bouquetin. En clair, ça signifie que tes possibilités d’exploration sont, comme les miennes, bornées par des dates infranchissables : d’un côté, notre date de naissance ; de l’autre, la date à laquelle nous aurions normalement dû décéder si nous n’avions pas péri prématurément... En ce qui me concerne, j’ai aujourd’hui 48 ans, dont 19 de vie terrestre. Eh bien, je dispose encore de 34 années de limbes... 
─ Ah oui ? Et comment peux-tu savoir qu’il te reste 34 ans ?
─ Élémentaire, mon cher Hippolyte : il m’est rigoureusement impossible d’accéder à quoi que ce soit au delà du 21 juillet 2039. J’en conclus logiquement qu’à cette date, mes limbes s’évanouiront dans le néant comme elles se sont évanouies pour d’autres avant moi, et comme elles s’évanouiront pour toi quand tu auras atteint le terme de ton propre capital vie.

Zut ! moi qui me réjouissais déjà de bénéficier d’une forme de vie éternelle.
─ Si je comprends bien, je ne dispose que d’un nombre limité d’années jusqu’au jour J, celui de ma disparition totale et définitive. D’ici là, je peux me balader à mon gré, mais uniquement entre ma date de péremption et celle de ma naissance... Un peu frustrant, non ?
─ Bof ! pas plus que de vivre sur terre avec, pour seule perspective, d’alimenter les asticots au bout du chemin. Et puis tu verras : malgré les limites temporelles qui nous sont imposées, c’est plutôt funny comme expérience. D’autant plus que tu peux aller partout sur le globe, même au Zimbabwe ou au Sri Lanka si ça te chante. 
─ Ravi de l’apprendre... Mais dis-moi, Eoghan, que sommes-nous censés faire ?
─ Heu... rien de particulier : observer le monde, prendre du plaisir à voir s’agiter les vivants, retourner voir la famille ou les amis, assister aux premières loges à des événements historiques, superviser le tournage d’un film X, vérifier la validité des prévisions d’Elisabeth Teissier... Tu peux faire ce que tu veux, dans les limites que je t’ai indiquées. Pour y parvenir, rien de plus facile : il te suffit de te concentrer sur une scène, ou un personnage, ou bien encore un lieu...

Allez savoir pourquoi, le souvenir d’un concert rock donné l’été précédent au Festival des Vieilles Charrues s’est imposé à moi tandis qu’Eoghan me parlait. En un battement de limbes, je me suis retrouvé dans la Bretagne profonde... en plein fest-noz au cœur des Monts d’Arrée.

Eoghan m’a rejoint tandis que j’observais d’un regard perplexe la corolle des danseurs tourner lentement, le petit doigt levé, au son de la bombarde et du biniou.
─ Ça ne marche pas ton truc, lui ai-je fait remarquer, je visais un concert rock à Carhaix, je tombe sur une gavotte à Poullaouen. 
─ Normal, c’est comme au tir à l’arc : les premières fois, on atteint rarement le cœur de la cible ! Question d’expérience. Cela dit, félicitations ! pour un coup d’essai, tu as presque réussi un coup de maître en débarquant ici : les deux localités sont voisines et, même si ce n’est pas celui que tu visais, tu es parvenu à cibler un événement musical. Crois-moi, pour une première tentative, c’est déjà remarquable ; tu aurais pu tout aussi bien débouler dans une conserverie de sardines à Essaouira. Tiens, moi par exemple : la première fois, je visais le pub de Paddy Mulligan pour voir mes potes se torcher à la Guinness comme tous les samedis soirs, eh bien, j’ai atterri à la cafétéria du Vatican au milieu des groupies du pape !... Tout ça, c’est une affaire de rodage, un simple problème de concentration. Dans quelques jours, tu maîtriseras parfaitement tes objectifs... Bon, c’est pas tout ça, je file au Crazy Horse, je n’ai pas encore assisté à la revue 2018. A plus...

Resté seul, j’ai analysé la situation tandis que les danseurs entamaient un rond de Saint-Vincent dans la salle des fêtes de Poullaouen. Ainsi, je pouvais effectivement me promener dans l’espace et le temps. Mais pour quoi faire ? Pour qui voir ? Pour aller où ? Pas facile de prendre une décision quand l’éventail des possibilités est aussi large. J’ai finalement choisi de me projeter de quelques heures dans l’avenir pour observer la réaction de ma copine Yolande à l’annonce de mon décès ; la pauvre fille étant d’une nature émotive, je craignais qu’elle ne s’effondre en apprenant ma disparition.

Malgré mes efforts de concentration, je ne suis pas tout à fait parvenu à cibler mon objectif. J’ai quand même réussi à zoomer sur Yolande. Je l’ai trouvée trois jours après l’annonce de mon vol plané fatal dans les alpages helvètes. Elle gisait, alanguie et le corps luisant de sueur, sur des draps en bataille, vêtue de sa seule gourmette. À son côté, le dos calé contre la tête du lit, un grand rouquin athlétique la contemplait : le caporal-chef Antonin Balbuzard – mon pote Tony –, nu comme un ver lui aussi. Tous les deux fumaient une clope après avoir fait l’amour comme des enragés, à en juger par l’état de la literie. On a beau être réduit à l’état de limbes, il y a des spectacles qui heurtent. Écœuré, j’ai tiré un trait définitif sur Yolande et ce blaireau de cabot-chef. Quand même, cette Yolande, quelle salope ! Et ce Tony, un sacré faux-cul !

J’ai rencontré Zoé Bouzigues deux mois plus tard, après avoir assisté à la montée de l’Alpe d’Huez dans le Tour de France 2021. D’énormes progrès avaient été accomplis en matière de lutte contre le dopage. Désormais, le nombre des coureurs sains s’élevait à 13 % de l’effectif. Sans transition, j’étais revenu à Paris pour filer à l’Élysée durant les grandes grèves de l’automne 95. Un énorme flot de manifestants, conduit par les cheminots, s’écoulait sur les Grands Boulevards noyés sous les décibels et les fumées rouges des feux de bengale. Tandis que le gouvernement serrait les rangs autour d’un Juppé droit dans ses bottes, le Président, avachi dans un fauteuil une Corona en main, se passionnait pour un tournoi de sumos retransmis en différé du japon sur le câble. C’est alors que Zoé est apparue, curieuse de découvrir les appartements privés du monarque républicain. Tout content de voir enfin débarquer un autre EFI dans ma nouvelle vie, je me suis présenté à elle en frétillant des limbes. Zoé m’a répondu sans aménité. J’avais pourtant très envie de meubler ma solitude en faisant copain-copain avec elle. Malgré son ton peu chaleureux, je le lui ai dit. « Hé ho, on n’a pas taillé les pipes ensemble ! » m’a balancé la fille de Cogolin avec une étonnante agressivité. Bonjour l’ambiance ! Pour une fois que j’avais de la compagnie... Vexé, j’ai préféré m’esquiver. Cap sur Eoghan. 

J’ai retrouvé l’irlandais à New York le 8 décembre 1980. Il faisait un froid de canard, à en juger par l’attitude frileuse des piétons. Un homme venait d’en abattre un autre à coups de revolver.
─ Salut ! m’a dit Eoghan. Le type au flingue, c’est Mark Chapman, 25 ans et pas toute sa tête. La victime, c’est l’idole de mon adolescence : John Lennon. Il avait 40 ans. Il est mort en appelant sa femme Yoko, mais personne ne l’a entendu... (soupir limbique) Quel gâchis ! Par saint Patrick, ça fait quelque chose de le voir étendu là... Tu me cherchais ou c’est un hasard ?
─ Je te cherchais. Est-ce que tu connais Zoé Bouzigues ?
─ Celle qui s’est pris une grue sur la tronche ? Laisse tomber, c’est une caractérielle. Si tu veux voir une nana sympa, branche-toi plutôt sur Pamela Picklenuts, elle est sur la même longueur d’ondes que nous, contrairement à John Lennon (nouveau soupir limbique)... Qui as-tu rencontré d’autre en dehors de Zoé ?
─ Ben justement, pas un rat à part toi. Moi qui pensais me faire des tas de relations, j’ai l’impression de flotter en plein désert. Comment est-ce possible, alors qu’il meurt chaque jour des milliers de personnes sur terre ?
─ Ça, mon pote, c’est lié aux ondes cosmiques. Il existe des millions de canaux, et nous ne sommes que quelques centaines tout au plus à naviguer sur chaque longueur d’ondes. N’oublie pas que la majorité des défunts ne sont pas concernés par la prolongation limbique dont nous bénéficions ; il n’y a que les gens comme toi et moi, ceux qui ne sont pas allés au bout de leur parcours terrestre pour cause de meurtre ou de décès accidentel. Si tu le souhaites, je te communiquerai les noms de quelques EFI intéressants. En attendant, fais ce que je t’ai dit : branche-toi sur Pamela ; tu verras, c’est une fille dynamique et rigolarde, tout le contraire de Zoé.

Va pour Pamela. J’ai laissé Eoghan avec la dépouille encore fumante de l’ex-Beatle pour me concentrer sur l’américaine. Bingo. Elle assistait avec une étonnante exubérance à la finale du Superbowl 2024. J’ai regardé à ses côtés les Chicago Bulls mettre la pâtée aux New York Giants, plus intéressé par la prestation des pom-pom girls que par celle des joueurs. Le match terminé, nous avons bavardé à bâtons rompus puis décidé de faire un bout de route ensemble. Pamela a beaucoup insisté pour commencer par son assassinat, elle tenait absolument à me présenter le séduisant Spencer. Etudiant comme elle à UCLA, son meurtrier était à l’évidence un as de l’économie et du... couteau à désosser. La façon dont il l’avait occise puis découpée en morceaux avec la précision d’un boucher émerveillait Pamela au plus haut point. Mais plus encore que son dépeçage, ce qui fascinait le plus la californienne était la manière dont Spencer l’avait accommodée par la suite. En fin gastronome, il ne s’était pas contenté de la boulotter noyée dans le ketchup comme l’aurait fait le premier quidam venu. Spencer – français par sa grand-mère – s’était au contraire attaché à la cuisiner chaque jour différemment : mitonnée en bourguignon, rôtie aux fines herbes, poêlée aux échalotes, grillée en brochettes, mijotée en pot-au-feu, nappée de sauce basquaise, habillée de chapelure... Pamela voyait dans le soin apporté par son boy-friend à la déguster dans ces multiples variations de l’art culinaire une immense preuve d’amour. J’y voyais pour ma part la preuve d’un dérangement gravissime de la calebasse. Mais après tout, si ça faisait plaisir à Pamela... Hélas ! pour ma nouvelle copine, Spencer n’avait pas pu aller au bout de la dégustation par la faute des enquêteurs du FBI. Un bifteck de mollet, une escalope de fesse et deux côtes avaient échappé à l’assiette du boy-friend pour finir sans gloire dans un incinérateur. 

Au début de notre relation, je me suis bien amusé avec Pamela. Comme l’avait affirmé Eoghan, cette fille-là avait une pêche d’enfer, et c’était un vrai plaisir de passer un moment en sa compagnie. Malheureusement, j’ai vite découvert qu’elle avait un problème récurrent : elle répugnait à sortir des Etats-Unis. Hors des states, rien ou presque ne trouvait grâce à ses yeux : ni les lieux, ni les gens, ni l’organisation sociale. J’ai bien réussi à la traîner à Venise, à Prague, à Ouarzazate – j’y étais allé au Club Med avec Yolande – et même à Katmandu et sur les pentes escarpées du Machu Picchu. Mais sans parvenir à susciter chez elle d’intérêt véritable pour les joyaux de l’architecture ou pour les coutumes locales. Trop ceci... Pas assez cela... En résumé : trop ringard ! Seul comptait pour elle l’american way of life. Au bout de quelques semaines, dominées par la fréquentation assidue des rodéos, des matches de base-ball ou des parades de majorettes, j’ai rendu mon tablier, la californienne était décidément trop éloignée de mes propres pôles d’intérêt. So long, Pamela.

Quelques mois se sont écoulés, au cours desquels je suis parti – le plus souvent seul, parfois en compagnie d’un EFI de rencontre – à la découverte du monde et, dans mes limites temporelles, de son histoire passée et future. De temps à autre, Eoghan m’accompagnait dans mes pérégrinations. À l’inverse, il m’arrivait de le suivre dans ses propres errances.

Précisément, nous étions sur le point de nous transporter en Suisse au matin du 17 juillet 2031 pour assister à l'effondrement du glacier du Rhône, fragilisé par le réchauffement de la planète, lorsque j’ai réalisé que j’allais me trouver à deux pas du lieu de mon accident. Une irrépressible envie de revoir, toutes affaires cessantes, les circonstances de ma mort m’a saisi. J’en ai fait part à Eoghan : 
─ Si ça te t’ennuie pas, j’aimerais faire un crochet par le col de la Furka pour m’installer dans la Golf, juste avant l’accident.
─ Comme tu veux, mon pote, on a tout notre temps.

L’instant d’après, nous étions à bord de la Volkswagen dans la descente vers Andermatt. Une radio FM suisse alémanique diffusait sur la mini-chaîne un vieil instrumental folk : Mini Lüt par le Trio Oesch. Hippolyte-le-terrestre – cet autre moi en chair et en os – conduisait avec aisance. Dans deux virages, le bouquetin allait surgir devant les roues de la Golf. J’attendais calmement le moment fatidique lorsque soudain j’ai perçu un frémissement dans mes limbes. Aussitôt, je me suis senti investi d’un étonnant pouvoir, j’avais tout à coup l’impression de pouvoir déplacer les montagnes par la seule force de mes petites ondes, l’impression de pouvoir modifier le cours des choses... Naturellement c’était idiot... Et pourtant... Pourtant je me suis concentré comme jamais. Pour voir. Devant la Golf, la route défilait... Plus qu’un virage... Plus que cent mètres... J’étais au bord de l’explosion. Plus que cinquante mètres... trente... vingt... C’est alors que le lecteur de CD a disjoncté...

... Un sifflement strident a brutalement envahi l’habitacle. Le sapeur Gerboise, surpris par cette violente irruption de décibels, a écrasé la pédale de frein. Au même moment, un bouquetin débouchait sur la chaussée. L’animal, effrayé par le crissement des pneus, a évité de justesse la calandre de la voiture en se jetant sur la voie montante. Une autre Golf, pilotée par un quadragénaire désinvolte, gravissait rapidement le col. Dans un réflexe malheureux, le conducteur a braqué vers le vide. La voiture a plongé dans le ravin. Hippolyte-l’EFI a disparu du monde limbique à l’instant précis où la Volkswagen se disloquait sur les rochers... Eoghan Quigley a aussitôt rejoint le nouvel EFI. Il observait sa dépouille terrestre gisant dans les rhodos devant la carcasse de la Golf. Puis il s’est présenté : 
─ Je m’appelle Eoghan Quigley. Et toi ?
─ Walter Imboden... Euh... Je me sens tout drôle...
─ Sûr que ça doit te paraître bizarre d’être ici, dans cet état. Ça fait ça à tous les nouveaux arrivants. Il est vrai que c’est très surprenant dans les premiers instants de la transmutation...
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FERGUS (ShortEditions)

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23/08/2017

LA 11ème PLAIE D'EGYPTE

La onzième plaie d'Egypte

par Costella

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Le soleil de juin inonde la cuisine et, comme chaque matin, Isabelle prépare amoureusement le petit déjeuner. Kevin a le regard rivé sur son bol de céréales. En entrant dans la pièce, Marc lance un « bonjour » joyeux. Il reste sans réponse. Manifestement il se passe quelque chose.
— Allez, Vivi, vas... dis à ton père.
Kevin reste le nez délibérément plongé dans son bol.
— Allez, montre à ton père ce que tu as fait
Kevin rougit jusqu’aux oreilles sans oser répondre.
— Figure-toi, chéri, que Kevin donne dans l’originalité.
— Mais non Maman, tout le monde en a, réplique timidement l’ado
— Tais-toi Vivi, tu m’énerves ! coupa Isabelle excédée. Eh bien, mon chéri, figure-toi que ton fils donne dans le loubard. Hier quand il sortait de la douche, j’ai vu une sorte de genre de... je ne sais pas quoi... un drôle de tatouage bizarre sur la poitrine.
— Calme-toi ma chérie, reste cool... Et alors Kevin ? demanda Marc intrigué.
— Mais Papa, au lycée, c’est la mode, tout le monde en a... même les filles.
— Mais pourquoi tu as fait ça ? Quelle idée... 
— Ben Papa, tu m’avais donné vingt euros quand j’ai lavé ta Mercedes la semaine dernière...
Consterné, Marc serre les dents et réussit à murmurer : 
— Fais voir...
Gêné, Kevin soulève lentement son tee-shirt. Un groupe compact d’une douzaine idéogrammes chinois ornent le torse plat de l’ado. Les tanakas sont plus ou moins bien dessinés en bleu turquoise – à l’exception du premier qui est d’un rouge écarlate.
Marc était atterré. Jamais il n’aurait imaginé une seule seconde que leur fils, bien élevé, gentil, travailleur – et, qui plus est, excellent élève dans une école privée catholique –, ose se faire tatouer comme un jeune dealer de banlieue.
— Mais qu’est-ce qui t’est passé par la tête ? Tu sais que ça ne s’enlève pas, tu garderas ça toute ta vie ! Tu t’en rends bien compte... Les ados, de nos jours... C’est i-ni-ma-gi-nable !
— Et ça veut dire quoi ? demande Isabelle soudainement inquiète car elle avait vu dernièrement un reportage sur la mafia japonaise des Yakuzas. 
Ils se font tatouer le corps et mutiler volontairement en s’amputant une phalange comme signe d’appartenance au clan. Elle chassa la vision angoissante d’une tenaille arrachant une phalange à son petit Vivi d'amour. 
— Tu ne veux quand même pas devenir Yakuza ? ajouta-t-elle.
Kevin protesta mollement : 
— Un quoi ? Mais non ! Pourquoi tu voudrais que je devienne un Jacuzzi ? C’est n’importe quoi !
— Non, Maman veut dire un Yakuza. Mais Isabelle, ça n’a aucun rapport, faut pas lui dire n’importe quoi. 
— Et où tu t’es fait tatouer ? 
— Ben, derrière le Lycée. Il y a une petite boutique de tatouage, répondit-il dans un murmure.
— Une petite boutique, tu te rends compte ! Ça aurait pu s’infecter... Je ne sais pas, mais tu aurais pu au moins aller dans un centre de tatouage, propre et bien équipé !
— Non mais quand même ; c’est pas avec les vingt euros que tu m’as donnés que je pouvais m’offrir Tintin – le tatoueur des stars.
Furieux, Marc l’interrompt : 
— Tiens, on va aller immédiatement à ton fameux magasin ! J’ai deux mots à dire à ton artiste !

Quelques minutes plus tard, Isabelle se gare en double file. Marc et Kevin s’engouffrent dans la boutique.
Avachi sur son comptoir, le jeune tatoueur reconnaît immédiatement Kevin. 
— Salam aleykoum... Hello boy.
Mais quand il voit Marc, il perd instantanément son assurance-cool soigneusement étudiée.
— C’est toi qui a tatoué ce truc ? dit Marc d’un air menaçant en montrant la photo du tatouage prise avec son portable.
— Oui m’sieur, répond Momo, l’apprenti tatoueur mal à l’aise.
— Et ça veut dire quoi, ça ? Hein ! « J’emmerde les keufs » en chinois ou « Tu peux m’avoir pour 50 huans » ?
— Ben j’sais pas trop m’sieur, dit-il en ouvrant un classeur crasseux à la page marquée « philosophie chinoise ». C’est celui-là. Il a beaucoup de succès, mais je ne sais pas trop ce que ça veut dire. C’est de la philosophie chinoise ou hindoue ou un truc comme ça.
Avant de pulvériser l’artiste, Marc, furieux, préfère sortir, entraînant Kevin dans son sillage. Machinalement il lève le regard sur l’enseigne : « Chez Momo, le tatoueur égyptien ». A cet instant précis, il ne peut s’empêcher de penser que la onzième plaie d’Egypte s’est abattue aujourd’hui sur le 15ème arrondissement de Paris : c’est Momo le Tatoueur.

Pendant ce temps-là, Isabelle a eu tout le temps de retourner le problème dans sa tête.
— Marc on devrait aller déjeuner aux « Délices de Shanghai ». On demandera à monsieur Tchang ce que ça veut dire. Tu sais, il est très gentil et il aime bien Kevin.
Une demi-heure plus tard, ils s’installent tous les trois à la terrasse du restaurant et Marc montre le texte chinois à monsieur Tchang.
— Eh, eh ! Moi pas chinois, répondit-il en riant, moi pas connaitre chinois-mandarin et kung fu. Moi être vrai vietnamien, né à Aubervilliers.
Quelques instants plus tard cependant, il les rejoint à leur table et ajoute à voix basse : 
— Moi, vous présenter vrai chinois : monsieur Li. C’est un homme très sage et très cultivé. 
Du menton, il désigne discrètement un vieillard à la barbiche blanche qui lit au fond de la salle enfumée – à côté de l’autel des ancêtres –, entouré de volutes d’encens. 
Marc accompagne monsieur Tchang qui présente au vieux sage le texte mystérieux. Celui-ci pose son livre. Son regard est doux.
Le vieil homme dodeline de la tête lentement, très lentement – longuement, très longuement –, puis d’une voix profonde et douce, rompt le silence. 
— Ceci est bien une citation de sagesse chinoise. 
Instantanément, Marc fut soulagé.
Monsieur Li pointe du doigt l’idéogramme rouge : 
— Mais ça, c’est une mise en garde et ça veut dire « attention ! »
Inquiets, Marc et monsieur Tchang restent suspendus à ses lèvres. Il traduit successivement chaque idéogramme en les effleurant délicatement du doigt.
— « Attention – Ne – pas – ouvrir – le – couvercle – avant – la – fin – de – l’essorage ». C’est la notice d’emploi d’une machine à laver !
Marc crut saisir, l’instant d’un éclair, une lueur d’amusement dans l’œil impassible du vieillard. Espèce de face de citron, pensa-t-il, ça te fait bien rigoler.

Hébété, Marc regagne la table comme un automate. De loin, Isabelle et Kevin avaient épié toute la scène et lui lancent un regard interrogateur. 
— Et alors ? balbutie Isabelle au comble de l’angoisse.
Marc se racle la gorge, et explique d’une traite : 
— C’est une citation philosophique mongole, genre Lao-Tseu, qui dit que la vague de la mer ne touche jamais deux fois le même rivage.
Isabelle le regarde perplexe mais soulagée.
Kevin bombe le torse. Il est ra-vi, c’est la grande classe  : Il se voit déjà en train d’épater sa petite amie Iris en exhibant son super tatouage : Lao-Tseu surfant sur les vagues le long des plages de Mongolie... 

Il faut avouer que Kevin était assez nul en géographie.
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16/08/2017

DARF754


DARF754

Florane

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ANDROMÈDE

 

DarF754. En périphérie de la galaxie VL 3.T. Dans le secteur 6. A sept-cent-mille anLus du dernier comptoir de la guilde. Le trou du cul de l'univers !
La dernière fois que je suis venu sur ce caillou pourri, c’était il y a vingt cycles... C’était l’époque où je trafiquais l’élixir de Zébzé. J’étais resté trois périodes dans un de ces taudis insalubres. C’était autant le merdier. Ça n’a pas changé. On dirait même que ça a empiré. J’étais coincé là, le temps de décontaminer la marchandise car j’avais dû traverser la ceinture d’Irybi pour échapper à la surveillance des Sparcs. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais reparti de cet enfer, les pieds infectés de ces saloperies de vers. Ça m’avait coûté un bon paquet d'opales d’éwéé pour m’en débarrasser. Cette fois, j’ai pris les devants : une injection de Julubo avant de débarquer... Une astuce des Yurhs quand ils viennent ici trafiquer du sexe. Les seuls qui ne sont pas dégoûtés par le physique de ces Hums, Enfoirés de Hums. Pas un d’honnête... Comme cette femelle qui m’a donné rendez-vous ici pour me fourguer sa came. Va falloir que je méfie. J’ai intérêt à vérifier la qualité du vortex, si je ne veux pas me faire refiler une contrefaçon. Quand j’y pense... Comment un peuple qu’on disait si brillant, si conquérant a-t-il pu tomber dans une telle déchéance ? Vivre dans les immondices. Tous avachis sur leurs couches à longueur de temps, obnubilés par la contemplation hypnotique des VidCom, nourris au MinSuc dispensé par la guilde en vertu du traité d’assistance universelle. Le pire c’est que cette lavasse immonde semble leur suffire. Moi si j’étais consul, je ferais en sorte qu’on leur coupe les vivres à tous ces assistés... Faudrait bien qu’ils recommencent à se bouger au risque de crever dans leur merde s’il ne le faisait pas. Les rares vaisseaux marchands Hums que l’on croise parfois dans les comptoirs sont la risée de tous. Et encore, ce ne sont pas de purs Hums . Ils sont métissés avec des Yurhs ou des Xhiss terrassiers. On dirait que c’est le génome Hum qui est porteur de cette décadence... Il a dû transmuter il y a deux mille cycles... Pendant la guerre des Loors. Quand le halo quantique généré par Fulbalar IV a dévasté tout le secteur. Quel gâchis !
C’est là. Les coordonnées correspondent. L’entrée est à moitié obstruée par les immondices. Pouah ! Ça grouille là-dedans. En plus, si j’en crois mes senseurs, c’est radioactif. Faudrait voir à pas y mettre la main. Heureusement aussi que mon respirateur atténue les odeurs. Il y aurait de quoi gerber mon piopomi épicé de ce matin.
Premier niveau elle a dit dans son message. L’escalier n’est plus qu’un sentier. C’est vraiment dégueu tout autour... C’est là. Je frappe.
Elle m’ouvre. Putain quelle horreur ces Hums. Je m’y ferai jamais. Comment la nature a-t-elle pu engendrer une telle anatomie ? Ce corps tout en hauteur, posé sur deux membres seulement... Quelle dépense inutile de leur cerveau à devoir contrôler sans cesse l’équilibre quand ils sont debout ou se déplacent. Et cette symétrie simpliste : deux pauvres yeux qui ne leur permettent pas de voir dans leur dos. Deux oreilles incapables de détecter les iglyonisations lors des transferts de phases. Peu productifs avec leurs deux seuls membres préhensibles, leur deux autres atrophiés ne leur servant qu’aux déplacements. Peuh ! On se demande comment ils ont pu dans un passé si lointain être si rayonnants. Certains prétendent qu’ils auraient fondé la guilde. Je ne peux pas l’imaginer.
Elle m’invite à entrer. D’après Flturg, elle serait une bombe dans son genre. Le genre de femelle qui mettrait les mâles de son espèce en transe. Beuark, tous les goûts sont dans la nature. Ces sortes de longs poils ondulés qui tombent de sa tête jusqu’à sa croupe me répugnent. A sa décharge, ils ont de beaux reflets dorés qui me rappellent ceux des filles d’EXem, quand on fait étape dans les Endrysses du secteur 2. Ah celles là oui, ce sont des bombes. Pas comme cette créature filiforme avec ses deux gros renflements sur le devant.
Elle désigne l’objet sur la table. C’est bien un transzoneur Felju de cinquième génération. En tout cas ça y ressemble. Méfiance. Je sais par expérience que je ne dois pas leur faire confiance à ces enfoirés. Il faut que je vérifie. Je sors les verres polarisateurs de ma combi. Elle a l’air nerveuse, mal à l’aise. Mauvais signe. J’enclenche la Biomutation au minimum. Ça y est, le vortex se forme. Il a l’air conforme dans les harmoniques transconiennes. La vitalité des rémanences est conforme et la phyge est stable. Ça me semble bon. Et mais ..là ! Dans les level-ranks, j’ai failli ne pas le remarquer... Ça scintille. L’équation n’est pas pure ! Il y a des résidus ! Sûr ! C’est de la contrefaçon. Un travail de pro mais pas assez précis pour me berner. Cette salope a voulu me doubler !
J’arrête le module et arrache mes verres. La femelle a compris à mes cinq yeux braqués sur elle que j’ai déjoué son entourloupe. Elle a peur, je le ressens. Mes psycho-senseurs ne me trompent jamais. Elle sait déjà à quoi s’en tenir. Moi, je n’ai pas le choix, ma réputation exige que je réagisse. Que je marque le coup. Elle est paniquée.
C’est fini. Elle n’a pas eu le temps de voir ma main rétractable brandir mon phaser. Le trou béant dans son front rappellera à ses commanditaires qu’on ne me la fait pas. La prochaine livraison, ce sera du bon matos. Maintenant, j’en suis sûr.
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30/07/2017

PLUS PERSONNE NE PREND...

Plus personne ne prend un avion en otage de nos jours 

par Florane
Grand Prix Automne 2017

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« Nous retrouvons Jack Evans, depuis Sacramento, au sujet de la prise d’otages qui s’est déroulée hier à la Merchants National Bank. Après des heures d’angoisse, c’est finalement un heureux dénouement. N’est-ce pas Jack ? »
« Oui Mike. Hier en début d’après midi, la section Seven, le groupe d’intervention d’élite mené par le lieutenant Thomas Johnson, a donné l’assaut suivant un plan d’attaque très efficace. Peu de coups de feu ont été échangés. Les quatre ravisseurs ont été rapidement neutralisés et les quinze otages sont sains et saufs. Sur ces images prises juste après le raid, nous voyons le chef de la section Seven répondre à nos questions en compagnie du sénateur O’Neill que l’on devine très satisfait. »
— Maman, Maman ! Regarde c’est Tom à la télé. Il a encore attrapé des voleurs !
« On le serait à moins, Jack ! Cette section Seven est vraiment épatante. »
— Oui Arthur. Quand il va arriver, tu pourras le féliciter.
« Épatante et incontournable, Mike ! On ne compte plus les interventions de ce groupe crée il y a cinq ans par le lieutenant Johnson. Ces sept militaires sont surentraînés et certaines de leurs missions relèvent du secret déf... »
Le téléviseur se tut sous l’effet du bouton rouge de la télécommande.
— Mamaannnn... Pourquoi tu éteins ? Je voulais voir Tom arrêter les vilains. Pan ! Pan ! T’es mort. Moi aussi je suis un soldat de la section Seven. Pan ! Pan !
Julia soupira. Elle commençait à en avoir marre de la section Seven. Depuis qu’elle fréquentait Thomas, elle tremblait à chaque fois qu’il partait en opération. Cela pouvait se produire à toute heure du jour ou de la nuit. Souvent, ce n’était que des simulations mais quelques fois, de plus en plus de fois, c’était des interventions réelles. Comme cette dernière prise d’otages en Californie. L’équipe était efficace et tout le monde la voulait. C’était la rançon de la gloire. Pourquoi ne constituaient-ils pas d’autres sections Seven ? Quand il partait pour de vrai, ils avaient convenu d’un code. Dès que l’opération était terminée, il lui envoyait un SMS « Je rentre » ce qui voulait dire : je suis vivant et c’est fini. À partir de ce moment elle arrivait à retrouver le sommeil, refusant de penser à la prochaine fois. Elle soupira encore. De plus en plus, elle avait l’impression de faire ménage à trois avec une rivale qui n’était autre que la Camarde. Arthur faisait des va-et-vient dans le salon en simulant une attaque de bandits.
— Bon, le justicier, il est l’heure d’aller au lit !
— Oh non pas encore, Tom va arriver. Je veux le voir, je veux le... Le voilà ! 
On avait sonné à la porte d’entrée, et Julia ouvrit au célèbre lieutenant. Il était grand, brun, approchant la quarantaine, les traits biens dessinés et le corps sculpté par de nombreux exercices quotidiens. Un très bel homme qui, deux ans auparavant, avait fait craquer la belle Julia lors d’un vernissage auquel, se disait-elle, elle aurait mieux fait de ne pas avoir été invitée. Il fut assailli par le petit Arthur qui, du haut de ses cinq ans, s’élança à l’assaut de la montagne de muscles. Thomas l’accueillit dans ses bras puissants et l’arracha du sol.
— Te voilà fripouille ! 
— Moi aussi, moi aussi, je veux attraper des méchants ! Pan ! Pan ! 
— Alors dépêche-toi de grandir en mangeant bien ta soupe et en te couchant de bonne heure. Il n’y a que comme ça que tu pourras rejoindre la section. C’est compris soldat ?
Arthur se le tint pour dit et partit se mettre en pyjama en claironnant qu’il serait soldat à la section Seven.
— Ça va pas de lui mettre des idées pareilles en tête ? fit Julia, furieuse.
— Bah ! D’ici qu’il soit grand, il aura d’autres projets, répondit le lieutenant en déposant sa veste sur une chaise.
Il n’habitait pas là. Leur relation était compliquée. Depuis le départ sans préavis du père d’Arthur, Julia ne tenait pas à ce qu’un autre homme s’installe dans son quotidien. Ils se voyaient souvent chez lui ou en terrain neutre, lorsqu’Arthur était chez son père ou chez ses grands-parents.
Il s’assit sur le canapé, elle vint se blottir contre lui.
— Serre-moi. Serre-moi fort ! lui dit-elle. J’ai si peur quand tu pars pour de bon.
— Il ne faut pas t’en faire. Nous faisons bien attention à nous, tu sais... Nous nous entraînons souvent en situation. Rien n’est laissé au hasard. Parfois, on pourrait croire que c’est pour de vrai tant...
— Il faut que ça s’arrête !
Elle s’était redressée pour planter ses grands yeux bleus dans le regard vert tendre de son amant.
— Je n’en peux plus, continua-t-elle. Je ne supporte plus que nos vies soient rythmées par ton espèce de boitier qui te suit partout et qui te bipe pour t’afficher bleu pour l’exercice et rouge pour le coup dur. Avant c’était souvent bleu et je me faisais une raison... Maintenant, c’est presque toujours rouge et...
— Oh ! Tu exagères toujours ! Ce n’est arrivé que six fois depuis le début de l’année et on est en octobre...
Il parut irrité. Ce n’était pas la première fois qu’elle l’entreprenait sur ce sujet. Il savait où elle voulait en venir. Elle voulait qu’il raccroche. Il allait devoir choisir entre la section Seven et Julia. Il aimait tant les deux. Cruel dilemme.
— C’est six fois de trop !
Arthur entra dans la pièce en pyjama pour mendier un câlin avant de s’endormir. Le bipeur de Thomas se déclencha à cet instant du fond de sa veste. Arthur se précipita et s’en saisit avant que Thomas ne réagisse.
— Les voleurs ! Les voleurs !, criait l’enfant en courant dans le salon, le bipeur en main.
— Halte là fripouille ! lui lança Thomas. Ne joue pas avec ça ! Rends-moi ça tout de suite !
Mais Arthur prit cela pour un jeu et essaya de feinter son beau père. Si bien qu’il finit par s’étaler sur le carrelage, le visage en avant, les dents heurtèrent le sol. Julia hurla, alors qu’Arthur se relevait en pleurant la bouche en sang.
— Tu vois ! Tu vois ! fit-elle à Thomas sur un air de reproche. Tu vois ce que ça nous apporte tes missions à la con !
Thomas de réagit pas, il examina Arthur. Ses dents n’avaient heureusement rien pris, seule sa lèvre était fendue et saignait abondamment.
— Ce n’est rien, regarde. Une coupure. Seulement une coupure.
Julia lui enleva Arthur des bras, comme s’il était incapable de le soigner. Elle ne décolérait pas.
— Il va falloir que tu choisisses Tom, finit-elle par lâcher comme une sentence. Ta section de malheur ou nous !
Thomas acquiesça. Il se mit à quatre pattes pour récupérer son bipeur qui avait fini sa course sous le buffet. Il se redressa en le consultant. Son visage s’assombrit un peu plus.
— Elle est rouge, c’est bien ça ? 
Il fit oui de la tête. Elle soupira profondément et passa devant lui sans le regarder en emportant son fils vers la salle de bain. Thomas comprit qu’il devait partir. Il n’avait pas le choix de toute façon. Il récupéra sa veste et quitta la maison sans un mot.
*
Il venait de s’installer au volant de sa Ghibli lorsqu’un signal retentit dans l’habitacle. Son tableau de bord afficha le nom de son adjoint, le major Steven Cox.
— Hi Steve ! Sitôt rentrés, sitôt repartis ! Qu’est ce qui nous attend cette fois ?
— Salut mon Lieutenant. On part pour Baltimore. Une prise d’otage à l’aéroport. Un avion qui...
— Un avion ? Tu es sûr ? Plus personne ne prend un avion en otage de nos jours...
— Ben faut croire que ça peux encore arriver... Le jet est prêt. Gladys a fait transporter tout le matériel. Départ prévu dans deux heures.
— Effectif ?
— Il ne manquera qu’Harry. À cette heure, il doit être en partance pour Hawaï. Mais comme ce n’est...
— Rappelle-le !
— Hein ? Mais c’est sa perm'.
— Je veux tout le monde sur ce coup. Un avion c’est compliqué. C’est quoi comme zinc ?
— Je ne sais pas.
— Super. Si j’ai besoin de renseignements, je te demande ! 
— Tu n’as pas l’air de bonne humeur, mon Lieutenant.
Thomas soupira. Il prit conscience que ses problèmes de couple devaient rester en dehors de la mission.
— Je t’expliquerai plus tard. On se retrouve sur le tarmac.
Il fila direct vers l’aéroport, n’ayant aucune nécessité de passer par chez lui.
Il gara sa Maserati directement au pied du Falcon 8X, un privilège dont il ne se privait pas. Le planton se délecta à l’idée de la ramener au garage quand il lui lança les clés.
Il se dirigea vers les cinq individus qui étaient déjà là. Il identifia trois membres de sa section : le sergent Kelly Sanders, la seule femme du groupe, le caporal William Paterson, le plus jeune et le sous Lieutenant Fred Myers, le plus expérimenté. Les trois étaient en conversation avec un haut gradé, le général Hopkins, qui supervisait toutes les opérations de la section et une femme en civil, Gladys Tyler responsable de la logistique.
— Mes respect mon Général, fit Thomas en saluant son supérieur. Bonsoir Gladys.
— Repos Johnson, répondit le gradé. Votre répit a été de courte durée. Mais ça fait partie de votre efficacité d’être opérationnels deux fois de suite. Votre mission sera de libérer un avion de ligne. Gladys vous a monté rapidement un dossier avec le peu d’éléments que nous avons reçus. Ils vous en diront plus sur place. Le général Gills vous y attend.
— Gills, mon général ? Vous avez dit le général Gills ?
Thomas blêmit.
— Ça vous pose un problème Johnson ? 
— C’est que... Il n’a jamais approuvé la création de la section Seven. Vous savez bien qu’il ne rate jamais une occasion de critiquer nos actions.
Le gradé haussa les épaules.
— Je n’y peux rien. Baltimore est dans son secteur de commandement. De toute façon, vous avez carte blanche. Si vous vous conformez strictement au protocole, il ne pourra rien dire.
Il marqua un temps d’arrêt et reprit sur un ton plus confidentiel :
— Je compte sur vous pour lui en mettre plein la vue. Mais sans excès de zèle. Compris ?
Il y avait de la jubilation dans sa voix, comme si un petit jeu de qui aura la plus grosse était engagé entre les deux généraux. Les trois derniers membres de la section arrivèrent presque en même temps dont le major Steven Cox suivi des caporaux Philips Jensen et Harry Smith. Ce dernier arborait une mine furieuse. Il salua d’une manière tout juste respectueuse ses supérieurs et monta s’installer dans l’avion.
— Je l’ai cueilli en salle d’embarquement, dit Steven à Thomas. Il a planté une petite blonde des plus mignonnes. Je crois qu’il ne la reverra pas. Il en a gros sur la patate.
— Ça lui passera. Il faut qu’il accepte les contraintes de son métier.
Steven acquiesça, le regard vers le sol. Peut être pensait-il que son supérieur était un peu dur.
Le pilote passa la tête à la porte pour rappeler qu’il était temps d’embarquer. Quelques minutes plus tard, les trois réacteurs Pratt & Whitney propulsaient l’avion français en direction de la côte Atlantique.
*
Les pneus du Falcon 8X touchèrent une des nombreuses pistes de l’aéroport international de Baltimore au milieu de la nuit. La secousse réveilla Thomas. Il s’était isolé peu après le décollage en proie à ses conflits intérieurs, ressassant l’ultimatum de Julia. Il avait fini par s’endormir, n’ayant pas eu le temps de récupérer de sa précédente mission. Pendant que l’avion empruntait le taxiway, Thomas regardait par le hublot en songeant que quelque part, sur cet immense tarmac, deux cent seize passagers et dix membres d’équipages enfermés dans un Airbus A330 attendaient avec angoisse leur délivrance.
La section s’engouffra dans un mini bus pendant que Gladys, qui accompagnait toujours l’équipe, supervisait le transbordement du matériel d’intervention. Ils furent conduits jusqu’à la tour de contrôle. Un militaire haut gradé les toisa du regard lorsqu’ils pénétrèrent dans la grande salle vitrée où s’affairaient une quinzaine d’aiguilleurs du ciel. Thomas alla le saluer.
— Mes respect mon général. Je suis très honoré de travailler sous votre commandement.
L’homme ricana.
— Repos Johnson. Ne vous donnez pas cette peine. Je sais très bien ce qu’Hopkins et vous même pensez de moi.
— Il sera profitable, mon général, de vous montrer comment nous opérons. J’ose espérer ainsi que...
— Vous espérez quoi, Johnson ?
— Que vous réviserez votre opinion sur notre efficacité.
Le général ne parut pas convaincu. Il désigna un avion sur une aire de stationnement, un peu isolé du reste de l’aéroport.
— Voici votre mission. Un A330 de la compagnie low-cost nord africaine Jetfly qui est arrivé de Bamako hier après midi. Il y a une heure, ils ont exécuté un otage. Une jeune femme de vingt-quatre ans. On vient d’évacuer le corps après avoir eu l’autorisation d’approcher. Ils sont très nerveux.
— Ce sont des extrémistes ? 
— Pas du tout. Ils veulent une rançon et le plein pour s’envoler on ne sait où. 
— Nous avons besoin d’un briefing complet mon général.
L’homme le toisa encore.
— C’est prévu Lieutenant... Qu’est ce que vous croyez ? Je connais le protocole. Venez tous à côté, le colonel Payne vous attend.
C’est à l’aide d’un rétroprojecteur que l’officier des renseignements informa la section Seven de la situation.
— Le commando est formé de deux hommes et une femme. Il s’est manifesté une fois au sol. Ils sont armés de revolvers et d’un fusil d’assaut. Ils ont menacé de tuer une hôtesse pour obliger le pilote à ouvrir la porte blindée du cockpit. Ce sont des renseignements que nous avons glanés des SMS envoyés par les passagers. Depuis, tous les portables ont été confisqués.
— On connait ces individus ? demanda Thomas.
— D’après le numéro de leur siège, on a retrouvé leurs identités. Tous les trois sont américains.
Il afficha les trois photos côte à côte.
— Celui qui semble être le chef se nomme Jarvis Turner, 32 ans. Il vient de Detroit. Connu pour des faits de délinquance, un profil psychiatrique le définit violent, égocentrique et paranoïaque.
— Mon dieu, fit Thomas. Que fait ce type en liberté ?
Le général parut surpris de cette réaction.
— La jeune femme se nomme Jenny Hook, 33 ans. Elle serait la compagne de Turner. C’est une activiste d’un mouvement d’extrême droite de Caroline du Sud. Connue pour des actes de violence sur la population noire. C’est elle qui a exécuté l’otage, une femme noire.
— La salope, soupira encore Thomas alors que le général s’étranglait de ce commentaire. Elle a bien choisi sa victime.
— Le troisième nous est inconnu. Geoffrey Hills 28 ans, originaire du Vermont. Nous cherchons à en savoir plus. Nous épluchons aussi la liste des passagers au cas où d’autres membres du commando en sommeil y seraient dissimulés.
— Comment se fait-il qu’ils aient des armes à bord ?
— Qu’est ce que ça peut vous faire Johnson, l’interpella le général. La situation est celle-ci et vous devez l’accepter telle qu’elle !
Thomas s’étonna de la réaction irritée du général. Il se tourna vers le Colonel qui avait réponse à tout.
— L’explication est qu’un agent d’entretien à Bamako a été retrouvé mort chez lui. Son badge de piste lui a été volé. Les armes ont été dissimulées sous chaque siège à l’emplacement du gilet de sauvetage. Le fusil d’assaut était entièrement démonté.
— Satisfait Johnson ? fit le Général.
— S’il y a une faille, il faut l’identifier il me semble, non ?
— Une faille ? il ricana. Une chose est sûre, c’est que vous prenez vraiment votre mission à cœur Johnson !
— La rançon demandée s’élève à 20 millions de dollars en petites coupures et 60 millions en diamants, continua Payne. Les ravisseurs exigent un lot de petits diamants en dépôt dans une banque de Washington.
— Ils sont bien renseignés, fit encore Thomas ce qui exaspéra encore une fois le général.
— Ils ont donné un délai de cinq heures pour leur apporter la rançon, continua le colonel. Passé ce délai, ils abattront un autre otage puis un autre chaque demi-heure... La première otage abattue était bien sûr pour nous prouver qu’ils ne bluffent pas.
— À nous de jouer, fit Thomas en se levant.
Son équipe en fit autant. Il s’adressa au général : 
— Conformément au protocole, j’ai carte blanche pour mener la négociation. Je veux parler à ce Turner.
Le général avala sa salive, très irrité de devoir se plier aux exigences d’un petit Lieutenant. Il se contenta de lui tendre un portable dédié à la communication avec les ravisseurs.
Un déclic se fit entendre dans le haut-parleur du Smartphone. La section Seven était en cercle autour de leur chef. Gladys les avait rejoints.
— Turner ? Je suis le Lieutenant Johnson de la Sec...
— Lieutenant Johnson, le coupa le ravisseur sur un ton ironique. Le chef de la section Seven en personne. C’est un honneur.
— Qu’est ce qu’il t’a pris Turner ? Prendre un avion en otage. T’es fatigué de vivre ? Plus personne ne fait ça de nos jours. Où comptes-tu aller avec ta rançon ? Sur la lune ?
— T’occupe pas de ça poulet, c’est mon affaire. Contente-toi de me faire amener le fric et les diam's. Je ne sais pas ce que vous foutez mais il vous reste à peine quatre heures. Si vous n’êtes pas à l’heure... Tu connais la sentence. Je choisirai peut être un gosse. Y en a plein dans cet avion.
Le visage de Thomas se raidit.
— Écoute-moi bien Turner. Toi et tes copains avez tué un otage et ça, ça a le don de me mettre en boule. Je te donne le choix Turner : soit, tu libères tout le monde et t’auras peut-être une chance de pas finir dans le couloir de la mort. Soit, on vient te botter le cul. Choisi !
Un silence se fit. Le général Gills se figea, interloqué.
— Tu devrais pas me parler comme ça Johnson, fit la voix dans le téléphone. Moi, tu sais quand on me parle mal, ça me met en colère. Et là, tu vois, tu m’as énervé. Il ne vous restait que quatre heures... À cause de toi, il ne vous en reste que trois. Après ce délai je bousille deux otages. Tu m’as bien compris Johnson ? Et t’avise pas à t’amener avec tes copains, sinon je tire dans le tas !
L’homme raccrocha.
— Vous êtes complètement irresponsable Johnson, s’emporta le général. C’est comme ça que vous négociez ?
— Je connais ce genre de types. Il doit comprendre qu’on ne négociera rien. J’ai semé le doute dans son esprit. Et ses complices vont commencer à gamberger eux aussi.
— Foutaise ! Vous avez surtout réussi à les énerver un peu plus. Maintenant, il ne reste plus que trois heures avant d’avoir deux cadavres de plus sur les bras. Et par votre faute !
Thomas haussa les épaules.
— Dans trois heures, il y a longtemps qu’on aura investi cet avion.
— Je vous trouve bien présomptueux.
— Gladys, fit Thomas. J’ai besoin que vous consultiez notre base de données. Trouvez les plans de cet avion. Identifiez toutes les issues ouvrables de l’extérieur. Pendant ce temps, nous, on va s’équiper.
La section quitta la pièce alors que Gladys assistée de Payne, connectait son PC portable au réseau crypté de la CIA.
Ils retrouvèrent leurs malles dans un hangar où un vieux Grumman Hellcat sommeillait depuis 70 ans. Témoignage de son engagement au combat, un emblème japonais dont le soleil levant ne flamboyait plus, ornait son flanc en dessous de la verrière. Ce vétéran eut un effet galvanisant sur les membres de la section Seven ; ils allaient, eux aussi, engager le combat, accomplir sans fléchir leur mission et délivrer tous les otages. Thomas pouvait sentir de leurs conversations, leur détermination. Il jugea de leurs attitudes qu’ils n’avaient pas peur. Lui ne pouvait s’alléger d’une inquiétude qu’il sentait grandir. Les avions, ce n’était pas son truc ; le confinement, les otages affolés coupant les lignes de mire, les difficultés à entrer dans la place, beaucoup de facteurs à risque qui pouvaient faire capoter la mission et décimer son équipe. Ils n’avaient pas fait beaucoup de simulations de prise d’otages dans un avion. La dernière remontait à un an et ils n’avaient eu qu’un homme à maîtriser. Il enfila sa combinaison noire d’intervention, prenant soin de bien coller sur sa peau les capteurs de paramètres vitaux. Gladys allait, grâce à une liaison radio, suivre de près chaque soldat pendant le raid. Elle devait avertir le commando si l’un des leurs était blessé voire tué. Les combinaisons incorporaient des protections en kevlar capables d’atténuer les impacts de balles même tirées de près. Cela les rendait assez raides pour se faufiler. Mais l’équipe en avait l’habitude et s’entraînaient avec. Elles étaient d’ailleurs truffées de capteurs pour les combats factices au laser ou à balles en caoutchouc, ce qui les rendait encore plus raides. Thomas, farfouilla dans sa malle, révélant un équipement non référencé. Un pressentiment envahit son esprit. Bon ou mauvais, il ne savait le dire... Le visage de Julia s’imposa ; son regard dur lorsqu’elle lui avait posé son ultimatum. Ses traits extasiés, lorsqu’il lui faisait l’amour. Il hésita un moment semblant peser le pour et le contre. Puis, après avoir vérifié autour de lui, que personne ne le regardait, il saisit le holster, le glissa furtivement dans sa combinaison et alla s’isoler dans les toilettes.
Lorsque les membres de la section Seven revinrent une demi-heure plus tard, harnachés comme des gladiateurs, Gladys fit un topo sur ses recherches accélérées. Elle était très efficace.
— C’est un A330-200, un des premiers modèles. Je vous ai imprimé l’implantation de la cabine et des portes ainsi que l’accès aux soutes. Nous savons que les passagers ont été regroupés dans la partie centrale de l’avion. Donc l’arrière, jusqu’aux premiers blocs d’hôtesses devrait être vide.
Les membres de la section Seven examinèrent les plans, s’imprégnant de la configuration de la cabine. Évaluant les distances en nombre de pas. Ils proposèrent des scénarios, les discutèrent, rejetant les plus aléatoires, mesurèrent les risques encourus et finirent par s’accorder.
— OK, fit Thomas. Myers, Smith, Sanders et Paterson, vous entrez coté droit par la dernière porte et vous remontez les rangées en binôme, chacun son couloir. Gardez de l’espace entre vous. Faites gaffes aux passagers, il se peut que des ravisseurs soient mêlés à eux. Jensen, Cox et moi on se fait la porte principale.
La nuit était heureusement noire et la lune pas encore levée. La section venait de percevoir les armes pré chargées et était stationnée sur le tarmac à 300 mètres à l’arrière de l’avion dans son angle mort.
— Attention, dit Johnson en surveillant sa montre, ça va bientôt être à nous.
La section arriva en file indienne, suivie par six hommes de Payne poussant un escalier d’accès non motorisé. Ils le placèrent de manière à atteindre la porte arrière droite. Les quatre soldats l’escaladèrent et se mirent en position prêt à ouvrir et à s’engouffrer dans l’avion. Pendant ce temps, Thomas et les deux autres membres du groupe escaladèrent l’escalier principal, celui au sommet duquel, la ravisseuse avait abattu l’otage à la vue de tous.
— On est en place ! fit Thomas via son laryngophone. Attention Myers... Go !
Le commando réagit immédiatement. Smith manœuvra la poignée et pesa de tout son poids pour tirer la porte à lui et la faire coulisser. Les trois autres s’engouffrèrent immédiatement, l’un derrière l’autre, le fusil d’assaut prêt à tirer.
— Dans la place ! fit Myers. On commence la remont... Contact ennemi ! cria-t-il.
S’en suivit des coups de feu retransmis par les oreillettes.
— Myers à terre ! Sanders à terre ! indiquait la voix de Gladys tandis que les coups de feu redoublaient vers l’arrière. Thomas n’hésita pas, il fit signe à Jensen d’ouvrir. Cinq secondes plus tard le lieutenant faisait irruption dans la cabine suivi de Cox et Jensen. Ils furent accueillis par le tir nourri de Turner et de sa compagne alors que les passagers hurlaient de terreur. Thomas eut juste le temps de se retrancher derrière un compartiment cuisine. Alors que Cox s’effondrait et que Gladys ne cessait énumérer l’hécatombe de la section Seven. Jensen échangea quelques tirs avec les ravisseurs mais dut battre en retraite.
— Jensen blessé cuisse, débita Gladys.
— Smith ? appela Thomas retranché derrière un caisson frigo, le seul nom que n’avait pas prononcé Gladys.
— Présent mon lieutenant. J’ai dû ressortir. On nous attendait. Deux hommes. Je crois que j’en ai touché un. Désolé, j’aurais été plus efficace sur une plage d’Hawaï.
Thomas soupira. Son cœur battait fort à ses tempes. Deux et demi sur sept. Et lui bloqué sans aucune assurance de sortir de là vivant. Un fiasco complet. Il avait toujours détesté les avions.
— Johnson ?
La voix de Turner retentit dans la cabine.
— Tu es tout seul Johnson. Sors de là. Sors de là de suite où je tue ce gosse.
Thomas tressaillit. Il jeta un œil entre deux armoires et vit Turner tenant un jeune étudiant, son arme contre la tempe.
— Laisse-le ! Tu gagnes ! Je me rends ! lui cria Thomas.
— Balance ton flingue !
Thomas s’exécuta. Il lança son fusil d’assaut dans le couloir, il n’avait même pas eu le temps de tirer une seule balle.
Turner se mit à rire. Il avait lâché son otage et braquait son revolver en direction du policier.
— Et maintenant poulet de mes deux, tu vas sortir de ton nid. Le célèbre Lieutenant Johnson, arrogant, sûr de lui, qui voulait me botter le cul. Allez sors. Au lieu d’un poulet, serais-tu une poule mouillée ?
Thomas, avait ouvert sa combinaison et défait la pression de son holster. Dans sa main, il serrait la crosse de son 357 Magnum duquel il venait de retirer la sécurité. Il jeta un dernier coup d’œil au travers des armoires et en compta quatre armés face à lui, à rire de sa déconfiture. Un de plus que prévu. Vraisemblablement resté planqué parmi les passagers jusqu’à l’assaut. Thomas respira fort. L’image de Julia passa dans son esprit. Il se dit qu’il avait bien fait de ne pas respecter le protocole. Il se leva d’un bon et surgit tel un démon face à ses ennemis. Turner, surpris, fit mine de tirer mais le 357 aboya quatre fois, balayant les quatre bandits à bout portant. Thomas baissa son arme.
— Mission accomplie, fit-il à tous ceux qui branchés sur la radio pouvaient l’entendre. Quatre ravisseurs neutralisés.
Il ne comprit pas tout de suite pourquoi, de l’autre coté, dans la tour de contrôle, des personnes criaient, s’interpellaient, s’interrogeaient sur ces coups de feu si puissants. Il ne comprit pas non plus pourquoi les passagers hurlaient et pourquoi certains, qui s’étaient précipités sur les ravisseurs, tentaient de ranimer la compagne de Turner. Il ne réalisa pas pourquoi Sanders et Myers que Gladys avait déclarés morts, s’avançaient vers lui, le regard effaré. Ce n’est que lorsqu’il se fit déposséder docilement de son arme par Cox que la lumière se fit enfin dans son esprit.
— Je le savais bien, dit-il d’une voix grave. Plus personne ne prend un avion en otage de nos jours.
*
Le jour du procès, un professeur de physique appliquée de l’université d’Atlanta vint expliquer, schémas de principe à l’appui, comment fonctionnent les écrans LCD couleurs et comment, grâce à des tensions d’alimentation différentes, on pouvait faire percevoir à l’œil tout le spectre des couleurs. Les experts qui avaient examiné le bipeur de Thomas avaient certifié qu’un composant gros comme une tête d’épingle avait fourni une tension erronée. En l’occurrence, celle du rouge quand il aurait fallu diffuser du bleu. Ils s’accordèrent à dire que c’était vraisemblablement quand Arthur avait fait tomber le bipeur que celui-ci était devenu défectueux. Le président d’audience dut demander au directeur technique de l’importante société qui fabriquait les bipeurs pour l’armée de parler plus fort. Surtout quand ce dernier fut prié d’expliquer à la barre pourquoi une chute de cinquante centimètres avait détraqué un appareil censé répondre à des tests de robustesse très poussés.
La responsabilité de Thomas dans le meurtre des quatre faux ravisseurs restait totale dans la mesure où il avait fait usage d’une arme non prévue par le protocole. Les victimes étaient trois officiers directement sous les ordres du général Gills. La quatrième était sa fille. Employée aux renseignements généraux, elle avait tanné son père pour faire partie d’une simulation. Cela l’amusait...
La défense fut balayée quand elle tenta de faire valoir que, si la prise d’otage avait été réelle, l’entorse au règlement du lieutenant aurait été plébiscitée par tous. Le rapporteur d’enquête menée pour vérifier que Johnson avait pu réellement ignorer qu’il s’agissait d’une simulation vint exposer les conclusions : il s’avérait que le protocole mis en œuvre lors des simulations avait pour vocation de se rapprocher au mieux des situations réelles. Dans cet environnement reconstitué, un individu mal informé pouvait se conforter dans sa confusion jusqu’au premier coup de feu tiré. La reconstitution des faits depuis l’alerte erronée montra que par une succession de concours de circonstances, le lieutenant n’avait jamais eu l’opportunité de recevoir une information qui lui était supposée acquise.
L’enquête révéla un appel tracé entre le portable personnel du faux Turner et celui du général Gills. Ceci quelques minutes avant l’assaut. Mis devant les faits, le général finit par admettre qu’il avait prévenu les pseudos-ravisseurs de l’attaque imminente du commando. Il justifia cette action par sa volonté farouche de faire échouer la section Seven.
Le général fut limogé. Incapable de surmonter sa peine, mis au banc par sa famille pour avoir indirectement provoqué la mort de sa fille, il se suicida quelques mois plus tard. La section Seven fut dissoute et ses membres dispatchés dans d’autres organisations commando. Les protocoles d’alerte et de simulation furent modifiés.
Johnson fut radié de l’armée et condamné à sept ans de prison. La faute du général joua en sa faveur. La défense ayant fait valoir que, sans l’appel du général au faux Turner, le lieutenant ne se serait pas trouvé dans l’obligation d’utiliser son arme personnelle et, qu’au premier tir de son fusil chargé à blanc, il aurait réalisé sa méprise.
Sa peine purgée Johnson disparut. Il ne revit jamais Julia. Le petit Arthur vit un jour son père rentrer à la maison. Il oublia Tom et devint bien plus tard, un militant pacifiste.
Steven Cox rapporta un jour que Johnson était devenu un Storm Chaser (chasseur de tornades). Sillonnant l’état d’Oklahoma dans un étrange véhicule en forme de blockhaus, il défiait régulièrement la mort, vivotant de petit boulot.
Si un jour vous avez l’opportunité de croiser son errance et de lui offrir une bière, ne lui parlez surtout pas de la section Seven.

(ShortEditions)

17:14 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

 
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