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14/07/2017

LA RÉSERVE DU TERRITOIRE

La réserve du Territoire oublié 

Evadailleurs
Grand Prix Automne 2017

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« Je me souviens... » écrivait Perec.



 

Au 3 de la rue Emile Zola, il y avait l’Auberge « Aux 4 vents ». Son enseigne affichait simplement Auberge, et si on lui avait adjoint cette précision éolienne, c’est parce que la patronne était bien obligée d’ouvrir en grand portes et fenêtres, pour aérer la salle où on ne vapotait pas. On fumait des Gauloises bleues, on roulait du tabac gris.
Une odeur âcre, un épais brouillard.
Atmosphère, atmosphère... aurait gouaillé Arletty.
Je ne sais ce qui emporta les clients, les gros rhumes ou les maladies pulmonaires, mais les anciens partirent tour à tour dans les volutes des fumées et les courants d’air intempestifs.
L’auberge est à vendre.

Le cinéma du Père Fix trônait vers le n° 30, après le garage du grand Marcel ; il y a belle lurette que le fier édifice a rendu l’âme, sans même avoir été occupé par une supérette qui aurait vendu des cornichons, des p’tits oignons sur un air de Nino Ferrer.
Trop petit. Pas de parking. Il est devenu... rien !
Restent deux lettres en néon de l’ancien Rex, roi déchu qui expose piteusement EX... ex, un symbole de ce qui fut un Ciné Paradiso. Lettres éteintes, bien sûr, avec un X à demi décroché qui gémit de douleur les jours de grand vent.

Le grand Marcel hante toujours son garage bien que les portes en restent closes. Du moins en apparence. Chut !... il travaille au noir. Faut bien vivre et ça arrange tout le monde. Garder son travail, c’est garder son orgueil. Et plus digne que le grand Marcel, il n’y a pas ! Il doit son surnom à sa haute stature, mais aussi à la fierté de son maintien. C’est un homme droit.
Avec ses mains d’or, chante Lavilliers, travailler encore, travailler encore...

La ville se brade, comme une pauvre fille affamée s’offre pour un steak frites. 
La rue est à vendre, de petites maisons en bordure de rivière, maisons de poupées, mais pour beaucoup encore, méticuleusement entretenues, peintes de blanc, ornées de géraniums par des générations de braves gens. Elles le resteront jusqu’à ce que leurs propriétaires qui se sont saignés aux quatre veines pour les acquérir, s’éteignent.
Les enfants ? Ils s’en sont allés chercher mieux ailleurs...
Pourtant que la montagne est belle... murmurait Ferrat.

Et l’une après l’autre, les coquettes maisonnettes, vieillissent, s’assombrissent, décrépissent et se font oublier dans des jardins où les mauvaises herbes ont la part belle.

C’est un lundi après-midi que commença le Grand Chambardement.

Le grand Marcel, casquette vissée sur le crâne, les mains dans le cambouis, changeait la tête du delco de la Clio de son voisin, le vieux Martin.
Alors qu’il s’essuyait le front avec un chiffon à la propreté douteuse, il vit se dresser dans l’entrée du garage, une silhouette singulière. Il crut d’abord à une apparition ou à un phénomène optique, lui dans l’obscurité, le visiteur, auréolé d’un divin soleil.
Puis sa vision s’accoutuma au phénomène lumineux et il distingua un grand escogriffe coiffé d’un chapeau de cow-boy, chaussé de santiags.
Son œil redevenu vif le rassura : ce type n’avait pas de flingue. C’est que, de nos jours, mieux vaut être sur ses gardes.
Mais il ne manquait qu’un air d’harmonica, la musique lancinante d’Ennio Morricone pour que se rejouât la scène fameuse d’Il était une fois dans l’Ouest. 
Seulement, c’est dans l’Est que cela se passait.

L’inconnu fit quelques pas, le grand Marcel saisit, à tout hasard, une clé à molette.
Que voulez-vous ?... Aujourd’hui, même dans les contrées les plus reculées, les agressions sont faits communs.
Y a pas qu’à Paris que le crime sévit. Nous, au village, aussi, l’on a, de beaux assassinats...
Brassens faisait ce même constat.

L’inconnu, contre toute attente, éclata de rire !
— Tu ne me reconnais pas ! J’ai tellement changé ?
La voix réveilla des souvenirs enfouis dans la mémoire du garagiste.
— Michel ? C’est toi ?
— Eh oui ! c’est moi, daddy !
— Ben ça alors ! Pour une surprise !

Le vieil homme s’assit sur une chaise en ferraille qui traînait là pour se remettre de ses émotions.
— Ça fait 20 ans que t’es parti sans crier gare !
— 22, old man ! J’avais 18 ans à l’époque...
— Et pas de nouvelles pendant 22 ans ! pas une lettre ! pas un coup de fil ! Et tu débarques comme ça, espèce de salopiaud !... Ta mère est morte de chagrin. Pourquoi tu réapparais ?
— Bon ! je ne m’attendais pas à un accueil chaleureux, ça se confirme. Tu m’offres une bière ?

Son père désigna d’un geste le réfrigérateur antédiluvien au fond de l’atelier.
— T’étais où , Michel ?
— Aux States, bien sûr ! Tu le sais bien, déjà, à 14 ans, j’en rêvais ! Le seul endroit où l’on peut faire fortune ! Mais si tu veux bien, oublie le Michel d’autrefois. Maintenant, je suis Mike.
— Hein !
— C’est mon prénom américain. Pour réussir, faut se fondre dans la masse, Michel Perrin c’était trop... français.
— Et alors ? t’as honte de ce que tu es ? Et ta réussite, elle est où ? T’as plutôt l’air d’un gars qui a enchaîné les déveines.
— T’énerve pas, papa... Disons que pour tisser un réseau influent, il faut ressembler aux gens qu’on côtoie.
— Ah ?... Et pourquoi tu reviens à Ste-Neuville, l’Amerlock .
— Papa !... parce que j’ai trouvé un moyen de tirer de la thune de ce patelin.
— Ce patelin vaut bien les patelins américains...
— Pas faux...
— Mais pour tirer de la thune ici, il va te falloir de l’imagination.
— J’en ai, p’tit père... Sinon, tu penses bien que j’aurais pas fait le voyage.
— Ça, je m’en doute, c’est pas pour ton vieux père que t’es venu en visite.

Mais déjà, Michel Perrin avait grimpé la volée d’escalier qui mène à l’appartement.
Il sourit en remarquant que rien n’avait changé en plus de vingt ans, rien que l’épaisse couche de poussière qui stratifiait les meubles. Le cadre représentant la basilique de Lisieux pendouillait au même endroit, le verre protecteur réparé d’une bande de scotch.
Les épis en cristal de Baccarat avait semé leurs grains, bien que protégés par un entrelacs de toiles d’araignées.
Il s’appuya au rebord de la fenêtre et crut revoir M.Pierre rouler ses barriques de vins d’un trottoir à l’autre, sans souci de la circulation routière. Là aussi, un panneau « à vendre » tintinnabulait sur l’ancienne demeure bourgeoise.

Ravi, il éclata de rire. « ça va marcher du feu de Dieu ! »
À son père, il ne dit rien de ses projets. Moins de deux heures après son arrivée à Ste-Neuville, il empruntait la voiture du vieux et filait chez le notaire.
Il y resta peu de temps. Il l’avait précédemment contacté par mails, et il ressortit de l’étude avec une pile de dossiers. Il avait racheté pour une bouchée de pain tout ce qui était en vente Rue Emile Zola.

Le lundi suivant, débarquait à Ste-Neuville une horde hétéroclite de voyageurs inhabituels. Ils parlaient fort, en un étrange dialecte. Des gaillards grands et larges, Stetson sur le crâne, des femmes en bermudas, d’autres en robes fleuries.

— C’est qui, ces drôles d’oiseaux ? s’exclamèrent en écarquillant les quinquets les vieux habitants qui, comme le grand Marcel, s’accrochaient encore à ce qui avait été leur « do mi si la do ré ».
Le vieux garagiste les regarda passer, les entendit baragouiner dans leur drôle de patois...

— P... de b... de Dieu ! Quelle connerie que t’as encore faite, espère de pauvre couillon ! Je parie que t’es pour quelque chose dans cette invasion, fit-il en regardant son grand dadais de fils.
— Tout juste, old man ! Je transforme ce quartier d’un autre âge en réserve ! Ne te plains pas, je le sauve en quelque sorte. Je te présente les tout premiers visiteurs de la Réserve des Territoires oubliés ! Et ce n’est là qu’une ébauche : je me suis engagé auprès du notaire à racheter toutes les propriétés au fur et à mesure de leur abandon...

Que veux-tu, je suis trop sentimental : un Américain pure souche, lui, n’aurait pas eu cette prévenance, il aurait mis tout le monde dehors ! Les vieux, c’est pas fait pour durer.
Alors, comme on ne peut pas présenter une Réserve vide d’habitants, j’embaucherai des jeunes, des intermittents du spectacle ; leur job sera de jouer des scènes d’autrefois : l’entretien du jardin, le ménage, la lessive au lavoir... toutes ces habitudes ancrées dans le ruralité française, au regard des Américains. 
Au besoin, je sélectionnerai trois ou quatre familles nombreuses, des gens du cru pour accentuer la couleur locale. Et des mères avec leurs marmots, rien de tel pour attendrir le bon peuple !

Nos premiers excursionnistes viennent du Texas, tu n’imagines pas le choc culturel ! Leurs domaines s’étendent sur des hectares, ici, ils se croient à Lilliput !

— Lili... p... ! ici ! à Ste-Neuville ! Tu prévois en plus une rue de maisons closes ! s’étrangla le pauvre homme.
Son fils éclata de rire.
— Je n’y avais pas pensé... mais je retiens l’idée ! La rue Emile Zola... Pourquoi ne pas la rebaptiser Nana’s street...


Les projets mirifiques de Mike, alias, Michel Perrin, prirent corps inexorablement : les gens étaient bien trop heureux de pouvoir fourguer leur petit bien immobilier à cet Américain ! même pour trois sous ! C’était le seul acheteur potentiel. 
Et les Réserves des Territoires oubliés se multiplièrent, s’agrandirent, prouvant qu’avec un peu d’imagination, on pouvait recycler des pays tout entiers en les transformant en musées vivants ou en décors de cinéma.
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(ShortEditions)

17:19 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

29/06/2017

PENSÉES LÉGITIMES



Pensées Légitimes


Rattus Horribilis

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Quand Jacques reçut son courrier de licenciement, il tapa violemment du poing sur la table. L’activité de son entreprise avait sensiblement baissé au cours des six derniers mois de manière incompréhensible. Son chef l’avait convoqué il y a quelques semaines déjà afin de le préparer à cette fatalité, il pouvait ainsi commencer à chercher un autre boulot. Les commandes n’arrivaient plus, les interventions se raréfiaient et s’étaient déplacées bien au-delà de la frontière belge. Pour une raison inexpliquée, les rats avaient apparemment déserté la métropole lilloise et ses alentours. Ces rongeurs voraces qui s’invitaient dans les caves des estaminets du vieux Lille, dans les courées des quartiers délabrés où s’entassaient des tas d’immondices régulièrement calcinés, ou encore dans les égouts afin de se reproduire à l’abri du vacarme et du mouvement incessant de la ville, hibernaient dans des lieux apparemment plus retirés. Cette vie dorénavant invisible des nuisibles fut accueillie par beaucoup d’habitants comme une véritable aubaine. La mairie entre autre fut particulièrement soulagée, des phénomènes d’agressivité chroniques chez les rats avaient entraîné la multiplication des plaintes auprès du service de propreté et d’hygiène de la ville. Seules les sociétés de dératisation pâtissaient réellement de la disparition progressive des rats car elle entraînait une chute importante de leur chiffre d’affaires. Elles n’eurent d’autre choix que de licencier massivement.

Le moral de Jacques était au plus bas. Son métier de tueur de rats peut paraître peu ragoutant, mais il était nécessaire. De voir ces propriétaires d’établissement l’accueillir comme le sauveur lui produisait à chaque fois la même sensation de fierté. Il débarrassait la ville de ses envahisseurs. La règle était simple, il avait pour mission d’exterminer la vermine, tout au moins, celle qui s’aventurait trop loin dans les espaces dédiés à l’intimité humaine. Jacques faisait ce travail depuis presque vingt ans, il a vu croître au sein des villes ces occupants indésirables qui pullulaient et se reproduisaient de manière exponentielle. Il savait à quel point cette espèce était intelligente et capable de s’organiser afin d’occuper un territoire. Les rats n’avaient pas vocation à se confronter aux hommes et quand ils décidaient de sortir de leur anonymat, c’était par nécessité. Seul l’instinct de survie les poussait à violer le pacte intrinsèque à leur tranquillité dans le monde des humains, à eux le monde caché et sous-terrain, aux hommes le monde de la lumière et de l’air libre. Les incidents d’agressivité des derniers mois interloquèrent les spécialistes qui diagnostiquèrent une recrudescence de « mâles dominants » au sein des colonies de rats les plus exposées aux conséquences du tri des déchets dans nos villes. Des « guerres de gang » avec à leur tête, des rats « meneurs », se multipliaient dans les quartiers les plus touchés par la diminution des déchets humains. Des groupes de rats affamés luttaient pour reconquérir de nouveaux territoires. Des rats de taille effrayante osaient défier dans leur quête de nourriture des hommes abasourdis qui pour certains, furent attaqués et mordus jusqu’au sang.

C’est dans ce contexte explosif pour la sécurité des habitants que les rats disparurent progressivement du paysage lillois. Quelques voix s’élevèrent pour alerter sur le caractère étrange de ce phénomène. Mais les incidents des derniers mois poussèrent les autorités à y voir plutôt un soulagement et l’occasion de clore définitivement un dossier qualifié « top secret ». Il annonçait la mise en place d’une communication ainsi que la distribution d’un kit d’auto-défense pour prévenir l’attaque éventuelle des rats dominants dans leur recherche de nouvelles sources d’alimentation. Jacques faisait partie, de par ses fonctions, de ces initiés parfaitement au courant de la situation qui n’aurait pas manqué d’affoler les habitants. Il avait eu cette formation pour utiliser cette flèche paralysante au moyen d’une sarbacane aux couleurs du blason de la ville de Lille et cette seringue miniature qu’il devait s’enfoncer dans la jambe en cas de morsure. Bref, il était paré à affronter cette « catastrophe » volant en tant que bon samaritain au secours des populations. Au lieu de cela, il se retrouva au chômage. Cela renforçait son amertume. Qu’allait-il devenir ? Il n’y avait plus de boulot dans son « bled ». Un autre type de calamité avait sinistré la communauté de communes au sein de laquelle habitait Jacques, la fermeture de la gigantesque usine d’amidon de Lestrem qui occupait quatre mille employés et ouvriers sur un territoire de trente mille personnes. Cette multinationale, leader mondial dans son domaine d’activités alimentait la planète entière de son savoir-faire dans la fabrication des dérivés d’amidon. Un projet de délocalisation avait mis fin à trente années d’exploitation d’un système vertueux sur les terres de Flandres Lys où la production céréalière locale, transformée par la magie du service étude et développement de l’usine, trouvait une nouvelle vie dans des secteurs d’activité aussi variés que les boissons, les confiseries, les médicaments, la cosmétique, le plastique biodégradable...

Une activité prospère qui finit cependant par ne plus rassasier ses propriétaires et actionnaires. A la catastrophe économique vint s’ajouter le scandale écologique et humanitaire. En effet, un conflit juridique entre les différents membres du conseil d’administration bloqua les actions de dépollution du site. Ce qui eut pour conséquence la mise en place d’un périmètre de sécurité tout autour de l’usine qui était aussi grande qu’une ville de 4000 habitants. Les lieux étaient inviolables et l’inimaginable se produisit. On ne put empêcher le stockage de l’équivalent d’une année de production de céréales d’un pays comme la Belgique, voué à l’abandon dans les immenses et innombrables hangars et silos de l’usine en attente de désinfection. Les autorités locales et régionales crièrent au scandale, mais rien ne pouvait y faire. Les risques sanitaires et le principe de précaution prédominaient à toute autre considération. Un journaliste local obtint les confessions d’un dirigeant démissionnaire, de toute façon le coût économique de déplacement de cette matière première était prohibitif. 

Jacques se promenait le long de la Lys qui suivait son cours au rythme lent des péniches qui glissaient à la queue leu leu sur ses flots vaseux. Au détour du sentier où les orties s’érigeaient, son regard scruta les squelettes métalliques, grands bras élévateurs qui se dirigeaient vers les tours éteintes et bâtiments à l’abandon de l’usine d’amidon à tout jamais endormie. Plus aucune embarcation ne s’arrêtait pour livrer la bête gloutonne qui avalait par quintaux les céréales des agriculteurs du pays. Jacques entendit soudain un cri qui lui parut familier. Ce son strident, il le reconnut comme un chasseur retrouvant son instinct. Seul un rat gigantesque, un « mâle dominant » était capable de produire ce son persiflant et rageur. Il se sentit observé et fut tétanisé par le gonflement persistant du souffle de la bête qu’il ne voyait toujours pas mais dont il commençait à sentir l’haleine. Le rugissement de l’animal qui bondit du talus pour attraper sa gorge lui laissa juste le temps d’esquiver miraculeusement l’assaut. Il chuta lourdement. Il se releva immédiatement et se retourna pour lui faire face. Le rat, les poils hérissés, arc-bouté au sol sur ses quatre pattes, s’apprêtait à s’élancer d’un bond fatal vers sa proie. Jacques était sur le point de s’affaisser de frayeur tant la bête était énorme. De mémoire de dératiseur, il n’avait jamais rencontré de tels spécimens. Ses longs poils marron étaient aussi drus que de la maille de fer, ses dents acérées occupaient l’essentiel de sa gueule, le rat mesurait plus de cinquante centimètres, quant à sa queue, Jacques s’imaginait pouvoir la tresser pour en fabriquer un « nerf de bœuf ». Des gouttelettes de sueur froide jaillissaient de son front creusé par des sillons de frayeur. Il avait envie de hurler mais se retint, tout geste brusque ou bruit non advenu pourrait lui être fatal dans cette situation où le rapport de force dominait. Tout être non expérimenté aurait déjà pris ses jambes à son cou. Jacques savait que le moindre mouvement de sa part le tuerait. La vitesse avec laquelle l’animal se déplaçait et la force de son croc ne lui laisseraient aucune chance. Un duel psychologique qui sembla durer une éternité s’instaura. Jacques qui se sentait malheureusement fléchir sous l’effet du stress était sur le point de s’évanouir quand un bruit d’arme à feu mit fin à son calvaire.

Albert était un chasseur du coin qui passait par hasard. Cela faisait plusieurs jours qu’il longeait les berges de la Lys à la recherche de sa chienne Lassie qu’il avait perdue. Jacques connaissait très bien Albert avec qui il partageait la passion de la bière ainsi que celle des séances interminables de poker au PMU qu’ils fréquentaient le dimanche après-midi. Il ne put s’empêcher de le prendre dans ses bras et de l’embrasser. Notre taiseux et bourru Albert ne s’attendait pas à une telle marque de reconnaissance, le récit de son ami lui parut quelque peu exagéré. Toute cette petite histoire se terminerait autour de la dégustation d’une « Triple » locale afin que Jacques puisse se remettre de ses émotions. Ce dernier n’arrivait plus à dormir, il se réveillait la nuit en sueur avec l’image d’un rat géant qui se jetait sur lui au détour d’une rue. Obsédé par sa rencontre, il contacta d’anciens collègues pour savoir si de leur côté, ils avaient rencontré une espèce de rats musqués particulièrement violents ayant l’agilité et la voracité des rats des villes et la force et la taille des rats de campagne. Sa stupeur fut totale, son ancienne entreprise n’avait enregistrée aucune intervention dans la métropole lilloise depuis plusieurs semaines. Aussi surprenant que cela pouvait paraître, les rats avaient totalement disparus de la circulation. L’évolution de l’activité se confirmait, la situation revenait à la normale à l’Est de Lille après la zone transfrontalière. Les rats avaient dû migrer vers d’autres zones pour des raisons encore inconnues, une équipe d’experts scientifiques avait été dépêchée pour en comprendre les raisons. La mission devait rester confidentielle car ne relevait pas d’une situation de risque ou d’urgence. Bien au contraire, fanfaronnaient naïvement les autorités compétentes.

Maîtrisant sa peur, Jacques décida de retourner près de l’usine, à l’endroit même où il était tombé nez à nez avec le rat. Il s’équipa par précaution du matériel de prévention qu’il avait obtenu au moment de l’affaire des nuisibles dominants même si sa fléchette lui paraissait désuète au regard de l’épaisseur de la peau de la bête qu’il avait croisée. Il s’enfonça dans la mesure du possible dans les herbes hautes qui bordaient le périmètre juste avant les clôtures montées à la va vite pour empêcher toute intrusion. Il approchait le grillage quand il marcha sur une butte qui le fit tomber. Il jura de rage en se relevant puis blêmit à la vue du triste spectacle qui s’offrit à lui. Il avait marché sur la pauvre Lassie dont le tronc et la tête avaient été dévorés. Des asticots grouillaient sur les restes de peau qui jonchaient le sol. Au vu de l’état de décomposition avancée du cadavre, la pauvre chienne avait dû se faire agresser il y avait plus d’une semaine. Le brave Albert n’était pas prêt de la retrouver. Un trou béant occupait ce qui restait de gorge sur l’animal, Jacques ne put s’empêcher de penser au rat dominant qu’il avait croisé. Un rat tueur vagabondait dans les parages. Jacques devait alerter les autorités locales. Ici comme ailleurs, la paix des gens était plus importante que tout le reste. Il s’adresserait directement au maire qui diligentera une enquête confidentielle sans éveiller de crainte au niveau des populations.

Une battue fut organisée dès le mardi suivant. Albert était de la partie. Il avait graissé son fusil de sorte à faire exploser la cervelle de cette bête immonde qui avait dévorée sa pauvre Lassie, pourtant aguerrie aux rencontres fortuites lors de leurs longues escapades à chasser le gibier. Il se souvient encore de ce renard affamé qui se jeta comme un enragé sur elle pour s’approprier le lapin qu’il avait abattu. Elle ne se laissa nullement impressionner. Les yeux d’Albert brillaient toujours quand il racontait à qui voulait l’entendre comment elle l’avait repoussé de ses pattes musclées, esquivant ensuite ses attaques, pour enfin prendre le dessus jusqu’à le faire fuir. Ce dernier tout penaud de s’être fait balader par la force tranquille de la domesticité contrastait avec l’attitude altière de Lassie qui ramenait fièrement le lapin à son maître, toisant le canidé d’un regard provocateur. Jacques était le seul participant véritablement inquiet. Les deux cantonniers de La Gorgue qui les accompagnaient dans leur périple, avaient beau plaisanter sur la nature iconoclaste de leur équipée, un mauvais pressentiment le préoccupait toujours. A sa décharge, il était le seul témoin de la taille monstrueuse du rat qu’ils recherchaient. Qui plus est, le maire avait d’autant plus pris au sérieux le discours alarmant de Jacques que ces derniers jours, une dizaine de ses concitoyens, étaient venus le voir pour signaler la disparition insolite de leurs chats. Cela ne servait à rien d’inquiéter la population, ni les comparses de Jacques, mais la bête rôdait maintenant aux abords des habitations.

Henri entra furieux dans le bureau de son chef de service. Les recherches menées dans toute la partie Est de Lille ne mèneraient à rien. Il souhaitait mobiliser des moyens pour analyser les égouts et canalisations à partir de la célèbre Citadelle, jusqu’à la sortie Nord de la capitale des Flandres, au niveau du port fluvial, là où la majorité des eaux pluviales et autres boues, sortaient des entrailles de la ville. Il avait parcouru le dossier et fut abasourdi de constater qu’un nombre incalculable de témoignages décrivant une activité pour le moins inhabituelle dans la zone avait été négligé par les autorités. Ils faisaient part de couinements incessants et assourdissants aux heures crépusculaires de la journée. Ils racontaient des visions de tapis de rats recouvrant les quais sur toute la longueur de l’arrière port jusqu’au parking des personnels en passant par les nombreux pontons destinés à accueillir les bateaux de marchandises. Le port de Lille était devenu une plateforme industrielle d’acheminement des déchets, via le canal de la Deûle, vers les immenses centres de collecte, de tri et d’incinération construits à la périphérie des villes de la métropole. Le temps des règlements de compte interservices interviendrait plus tard, pour le moment, Henri obtint gain de cause pour lancer ses recherches.

La nuit approchait, notre équipe de braconniers « en herbe » n’avaient toujours pas mis la main sur ce qu’ils surnommèrent en prévision du mythe qu’ils étaient en train de se construire et qui ferait leur renommée, le prédateur. Seul Jacques avait toujours du mal à sourire et à plaisanter sur l’objet de leur mission. Albert s’apprêtait à convaincre le reste de l’équipe qu’il était temps de rentrer, ils repartiraient à la recherche du « surmulot » le lendemain aux aurores, quand Max, le plus vieux des deux cantonniers prit son pied dans un anneau d’acier.

Dix-sept heures approchait quand Henri reçut les résultats de l’autopsie des rats d’égouts retrouvés dans des tonneaux métalliques rouillés, empilés dans les entrepôts désinfectés d’une zone inexploitée du Port de Lille, ainsi que dans ce qu’il convenait d’appeler un repère transformé en piège, dans l’un des cachots humides perdus au milieu des sous-sols de la « reine des citadelles » comme l’appelait lui-même Vauban au XVIIème siècle. Ces rats morts avaient été attaqués probablement par leurs pairs et tentaient de fuir. Pour une raison inexpliquée, des rats dominants ont dévoré selon un critère de sélection à déterminer, une frange non négligeable de leur population. La famine était fort probablement l’une des causes, mais la similitude de taille et de couleur des rats décimés, laissaient à penser que l’extermination était ciblée. Henri, spécialiste des rongeurs depuis de nombreuses années, paniqua à l’idée d’être en présence de ce qu’il imaginait être la première preuve de la manifestation d’une certaine forme d’intelligence dans leur organisation et donc de leur évolution. Sa crainte se transforma en frayeur quand l’un des membres de son équipe lui amena un spécimen troublant, un rat beaucoup plus gros que la normale, une sorte d’hybride entre le rat d’égout et le rat des champs.

Jacques prit le bras du vieux Max pour l’aider à se lever. Il se souvenait parfaitement de l’origine de cet arceau perdu en plaine lyssoise. Tous les anciens connaissaient l’existence de cette sortie de secours, utilisée par les ouvriers de maintenance de l’usine, pour accéder aux canalisations souterraines des installations de vidange des cuves d’eaux usagées après le traitement de l’amidon. Dans un geste mécanique, Albert tira sur l’anse. Il n’eut pas le temps de réagir qu’un rat roux énorme sortant comme un projectile de l’orifice, se jeta à sa figure et planta ses crocs au plus profond de sa chair. Jacques hurla d’horreur en voyant l’animal dévorer les yeux de son comparse qui s’effondra de douleur, toutes forces l’abandonnant. Un bruit assourdissant de couinements aigus remonta des entrailles de la terre. Le rat furibond, s’acharnait encore sur le pauvre Albert dont le visage était maintenant déchiqueté. Il s’apprêtait à bondir vers Max qui, tétanisé par la peur, était incapable de réagir. Dans un instinct de survie, Jacques donna un puissant coup de pied dans la dalle en béton qu’Albert avait soulevée, la faisant retomber bruyamment sur son socle au nez d’une horde de rats monstrueux du même acabit que le prédateur. Les cris étouffés des rats rageurs bloqués sous la dalle effrayèrent Jacques qui ne put s’empêcher de trembler et de pleurer comme un enfant apeuré au milieu de ses pires cauchemars. Le bruit de la balle de fusil qui vint s’écraser dans la cervelle de la bête, dans un acte désespéré de Vincent, qui avait réussi à rassembler tout ce qui lui restait de force et de courage pour mettre en joue l’animal, sortit Jacques de sa crise de panique.

Henri en était certain, les éléments chimiques retrouvés sur les rats ne pouvaient provenir que d’une usine spécialisée dans l’amidon. Les aliments extraits de l’estomac du spécimen hybride étaient tous imbibés du même produit dérivé d’un polymère à base d’amidon. La densité de cette molécule retrouvée dans les tissus du rat avait provoqué une excroissance musculaire de l’animal et Henri fut convaincu que son introduction dans son système nerveux avait pu entraîner une forme nouvelle d’agressivité. Ainsi, les rats imprégnés par la substance devenaient dominants et prenaient le dessus sur les rats non infectés par la molécule. Restait à comprendre d’où ces rats avaient pu trouver cette nourriture qui s’apparentait à des céréales classiques type maïs ou blé. Henri était horrifié à l’idée qu’une telle substance ait pu être avalée en quantité astronomique par des rats qui se transformaient à son contact en de dangereux prédateurs. Leur taille pouvaient augmenter de 50 à 100 %, ainsi les plus gros pouvaient mesurer plus de 50 cm. Leurs dents constitueraient des crocs acérés extrêmement incisifs. Leur agressivité les rendrait bien plus dangereux que tout ce que l’on pouvait imaginer. Dans son rapport, Henri précisa bien que le risque était circonscrit du fait d’une faible probabilité de contagion de par le caractère exceptionnel d’incubation de la « maladie ». C’était dans cet état d’excitation mesurée qu’Henri alla se coucher paisiblement. La nuit l’enveloppa dans ses grands bras, il pouvait dormir tranquillement. Il mettrait au point, dès le lendemain matin, son plan d’actions pour endiguer ce microphénomène, encore une fois, la discrétion devra primer, il ne faut surtout pas effrayer les populations.

La nuit était tombée sur les berges de la Lys. Le doux clapotis de la rivière était trompeur. Un drame sans précédent se tramait sur les lieux désormais maudits de ce canton situé en plein cœur des Flandres. Albert était mort, allongé sur le sol. Ce visage sans regard avec un trou béant au niveau de la bouche figeait le reste de l’équipe dans une léthargie moribonde. Le sol tremblait sous l’effet d’une agitation sous-terraine pour une raison malheureusement si prévisible que ni Jacques, ni Max, ni Vincent n’avait plus la force de bouger. L’enfer était sous leurs pieds. La terre allait cracher son lot de monstruosité dans sa forme la plus cruelle. Des hordes de rats rageurs et dominants allaient sortir des entrailles de l’usine pour envahir les villages et hameaux avoisinants. Des milliers de personnes seront dévorées par des prédateurs voraces affamés qui vont se nourrir de chairs et s’abreuver de sang. Jacques comprit en quelques secondes la portée de l’horreur du cataclysme sordide qui se préparait, il lui apparut évident que des centaines de milliers de rats, peut-être plus encore, avaient fait une vingtaine de kilomètres à partir de Lille et les campagnes environnantes, pour venir se goinfrer dans un grenier équivalent à la production céréalière d’un pays comme la Belgique. Ils allaient mourir comme tous les autres. Leur sort était pire cependant, car eux savaient. La perspective d’être dévorés vivants par ces monstres était au-dessus de leurs forces. Ils avaient des armes, la vision du corps déchiqueté d’Albert scella leur décision.

Un bruit énorme surgit de l’usine comme une explosion de gaz. Des lumières phosphorescentes giclaient partout dans le ciel comme des étoiles filantes. Des sirènes hurlantes envahirent la nuit dans un kaléidoscope de gyrophares. Puis des cris stridents de bêtes qu’on égorgeait ou qu’on brûlait crépitèrent. Ces hurlements s’entendaient à plusieurs kilomètres à la ronde. Puis les coups de feu de mitraillettes percèrent la nuit de leurs sifflements accompagnés le plus souvent de couinements de douleurs. Des individus en combinaison s’avançaient en rangs vers l’usine avec leurs lances flammes qui crachaient le feu dans des odeurs de chair brûlée insoutenables. Un combat sans merci s’engagea entre l’armée et ces ennemis invisibles à face de rats qui n’hésitaient pas à sauter le grillage pour voler au secours de leurs pairs et tenter vainement de sauver leur terre promise, cette réserve de nourriture inépuisable qui les rendait si forts. La lutte dura toute la nuit, à la fin des combats, il ne restait plus rien, seule une pluie de bombes put en effet venir à bout des prédateurs dont l’instinct de survie et de défense dépassait celui des hommes.

Henri s’approcha de Jacques qui demeurait toujours dans un état catatonique. Il le reconnut de par la description sur le rapport qu’il avait lu cette nuit après s’être réveillé en nage à l’issue d’un cauchemar au sein duquel un rat géant s’était rué sur lui au détour d’une rue. Ce témoignage anodin remonté par le maire de la Gorgue qui souhaitait une enquête discrète sur l’existence d’un rat tueur dans sa circonscription. Comment ne pas avoir fait le rapprochement immédiatement lors des résultats de l’autopsie ? Et puis cet article de journal qui lui revint subitement à l’esprit, un dégât écologique et humanitaire sans précédent dans une usine spécialisée dans l’amidon. L’horreur lui explosa au visage quand il fit le rapprochement entre les rats dominants, la disparition des rats de Lille et la réserve de céréales infectées par la substance chimique. La chaîne de décisions des autorités locales, régionales et préfectorales battit tous les records de vitesse pour déclencher les opérations de « déminage » d’une catastrophe pourtant annoncée après plusieurs mois de laxisme de leur part. Les journaux évoquèrent un dramatique accident industriel sur le site abandonné de l’usine de production d’amidon de Flandres Lys. Les flammes avaient détruit définitivement ce qui restera dans tous les esprits comme le plus gros scandale écologique et humanitaire issue de l’activité humaine. Les autorités se félicitèrent de cette indignation générale, il ne fallait surtout jamais effrayer les populations...
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17/06/2017

LE VIEIL HERMANN


LE VIEIL HERMANN


par USUS

 

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Le Vieil Hermann?

Je vous en prie, asseyez-vous et prenez un verre de cet excellent schnaps. Herta va nous préparer le café. Une bonne histoire nécessite un minimum de confort et je suis persuadé que votre rédacteur en chef vous a choisi pour vos qualités d’écoute. Moi, il me faut encore allumer ma pipe pour me concentrer et ne rien oublier de ce récit tant il s’étale sur l’époque. 
Ce fut mon grand père qui, un beau matin d’été 1880 sentit sur sa ligne une traction inhabituelle. Dans la Spreep ne frétillaient que gardons, perches et goujons. Mais là, la force qui pliait sa ligne était d’une autre classe. Le bambou formait un arc extrême, proche de la rupture et s’agitait de soubresauts puissants et répétés. Helmuth, qui n’était pas homme à s’en laisser conter et surtout pas par un poisson, livra bataille. Cette résistance comblait le pêcheur d’un plaisir proche de la jubilation. Il n’avait encore jamais ressenti de telles émotionsj bien qu’il pratiqua la pêche depuis ses quinze ans. Il imaginait déjà sa fierté à la présentation devant amis et voisins d’un trophée hors du commun. Une de ces prises aux dimensions exceptionnelles qui resterait gravée dans la mémoire collective. Alors il rendit coup pour coup, fatiguant l’animal. Parfois un éclat de lumière fugace frappait un dos argenté puis le fil replongeait dans l’eau, entraînant d’amples ondulations concentriques. A la fin, à bout de force, un étrange poisson montra enfin le bout de son museau. C’était un bec plat cerné de barbillons couleur gris jaune. Quelle ne fut pas la surprise de mon grand-père en découvrant le premier poisson chat qu’il n’eut jamais vu ! Mais le plus étonnant c’était sa taille. Son valeureux adversaire ne mesurait pas plus de quinze bons centimètres. Tenant sa prise encore pendue à l’hameçon, Helmuth restait songeur. La voilà donc cette prise exceptionnelle qui était censée lui attirer l’admiration et les félicitations de ses pairs ! Après un instant de réflexion, il décida de le remettre à l’eau. C’est grâce à ce geste de clémence inhabituel pour l’époque que je peux, cher monsieur, aujourd’hui vous conter mon histoire.
Je vous parle d’une époque où il n’était pas d’usage de négliger une friture pour améliorer un ordinaire somme toute assez austère. Lorsque deux garnements du village surprirent le geste d’Helmuth, ils s’empressèrent de le commenter au village.
— Hé le père Kranz il a péché un drôle de truc avec des moustaches, on aurait dit la figure du vieil Hermann. 
Le nom était trouvé tout naturellement pour identifier notre phénomène car celui-ci fut prit à nouveau au piège d’un hameçon par un autre pêcheur curieux de le voir. Par respect envers mon aïeul, il rejeta à l’eau également sa prise après l’avoir bien observée. C’est ainsi qu’au fil des années, le vieil Hermann prit ses quartiers dans les méandres de la Spreep. Il y prospéra en aidant les pêcheurs à réguler la population de la rivière par son appétit croissant. Les années passèrent comme l’eau vive sous le pont du village et chacun pouvait voir dans l’onde claire à chaque printemps la taille du vieil Hermann croître et s’allonger. On s’habituait à sa croissance mais sa physionomie se transformait aussi, et son appétit mit en danger la faune de la Spreep. Les anciens les premiers avaient remarqué les dents effilées qui désormais garnissaient une mâchoire large et puissante. En quelques années, il avait dépassé en taille les brochets du grand fleuve. Le vieil Hermann était devenu un prédateur. Il était grand temps de réagir. 
Le conseil se réunit pour statuer sur le cas. Certains argumentèrent une euthanasie suivie d’un repas offert aux pécheurs. Mais il s’était passé un événement assez remarquable. Avec le temps, année après année, le vieil Hermann avait banalisé sa présence, devenant naturellement partie intégrante du paysage. Quels villageois grands ou petits n’avaient jamais traîné sur les berges de la Spreep, espérant l’entrevoir et admirer sa taille, puis rejoindre sa maison pour raconter aux siens ? Le vieil Hermann devint la mascotte de Mittdoch. Mais comment assurer à la fois les autres espèces et la survie de notre protégé en tenant compte également de la sécurité des gamins qui se baignaient dans la Spreep depuis toujours ? La mâchoire du vieil Hermann incitait à la prudence. On trouva une solution. On installa en amont et en aval du village des filets à trame métallique barrant la rivière et laissant deux kilomètres environ de disponibilité à notre mascotte. Le maillage permettant le passage de poissons de taille limitée. Alors tout redevint tranquille et harmonieux. Le village connut de nouveau le calme. De temps en temps, le vieil Hermann offrait aux promeneurs la vue de son dos aux proportions de plus en plus impressionnantes. Lorsqu’un habitant devait s’éloigner de Mittdoch, sa première visite à son retour était impérativement pour la rivière. 

Mon grand-père s’éteignit avec le siècle. Mon père avait trente ans et le vieil Hermann filait toujours des jours heureux dans son domaine. Il avait atteint une taille extraordinaire pour une créature d’eau douce. Mais il était toujours le fruit d’une vénération bienveillante.
Les années glissèrent sur le pays. Une nouvelle génération vint égayer le village. A quinze ans, nous formions une jolie bande parcourant rues et places en glissades et éclats de rire propres à remuer les pierres. L’année 1920, l’année de la grande sécheresse, nous vîmes pour la première fois le niveau de la Spreep descendre si bas qu’elle se résumait à un filet d’eau de quelques mètres cerné de larges bourbiers. Ce fut Gerda qui vit cet impressionnant dos argenté se débattre dans la vase. Le vieil Hermann était en fâcheuse posture. Rapidement, elle sonna l’alerte et une bonne dizaine d’hommes vint à la rivière. Il fallut agir vite pour sauver le poisson. Le bourgmestre décida de le faire glisser sur une civière improvisée et de le transporter dans le lit restreint où circulait encore suffisamment d’eau pour lui assurer la survie. Le sortir de la vase relevait des travaux d’Hercule mais après d’invraisemblables efforts de la part des hommes, notre mascotte fut enfin installée sur la civière et hors de danger. A ce moment, tous firent cercle autour du vieil Hermann en silence. Ils prirent conscience de la véritable taille de ce qui ressemblait à un de ces silures qui peuplent le grand fleuve. Mais le nôtre possédait dans sa monstrueuse gueule plusieurs rangées de dents acérées, semblables à la mâchoire d’un requin. On courut chercher un outil, on le mesura. Il dépassait les trois mètres vingt et les quatre-vingts centimètres en largeur. Un moment de doute au sein des curieux plomba l’ambiance. Ce monstre, qui fut à une époque une source d’amusement, fallait-il lui permettre de continuer à hanter la rivière ? Cette question inconsciemment trottait dans beaucoup de têtes. C’est le bourgmestre qui décida de sa remise à l’eau. Depuis ce jour, on continua à fréquenter les berges de la Spreep mais on en interdit l’accès aux enfants qui s’empressèrent bien entendu de désobéir.

L’été 1920 fut rude, chaud et sec. La bande, sous l’impulsion d’Otto, mit ses efforts au service de la communauté. Il fallut rationner l’eau de la source et M. Wuthrich le bourgmestre répartit les responsabilités. Pour la population des villages, l’occupation française et le remboursement de la dette de guerre fut une charge insupportable aussi les hommes travaillaient pour l’Etat et les adolescents furent affectés aux tâches subalternes. Otto avait suffisamment d’autorité naturelle pour diriger la petite équipe que nous formions aussi bien dans l’accomplissement des missions qui nous étaient dévolues que dans nos folles échappées juvéniles. Moi, je représentais la tête pensante de la troupe. Helmina et Gerda, la touche féminine depuis notre plus tendre jeunesse. Ulrick et Dierk complétaient cette troupe un peu déjantée. Dès la fin des cours, pour ceux d’entre nous qui avions la chance de poursuivre une scolarité encore aléatoire, le service à la collectivité prenait le relais de l’éducation. J’ai encore au cœur cette chaleur, pur produit de notre bel enthousiasme. Cette présentation de notre équipe serait incomplète si je ne vous touchais deux mots de Jarod et Elina, les enfants du couple d’instituteurs qui furent affectés au village à la fin de la guerre. Bien que leur confession s’avéra différente de la nôtre (nos familles fréquentant l’église réformée), ils intégrèrent rapidement l’équipe et s’y montrèrent redoutablement efficaces.
Cette belle harmonie connut quelques dissonances à la rentrée scolaire. M. Kranz décida d’envoyer Otto parfaire ses études à Munich. Celui-ci partit la semaine pour ne revenir au village que le dimanche. Notre équipe me désigna vite à sa succession. Nous l’enviions tous un peu de cette évasion sur la grande ville, bien que notre camarade insista sur le côté contraignant de la vie de pensionnaire. A son premier retour, nous l’avons littéralement assailli de questions. Il nous a vanté le charme de la grande cité, ses commerces, ses monuments et surtout le foisonnement de la vie dans les cafés et brasseries des grandes artères où se retrouvaient artistes et intellectuels. Il y a découvert un homme hors du commun. Ce petit brun moustachu juché sur une chaise haranguait les habitués en prônant le renouveau de la fierté nationale et la reconquête de nos territoires annexés à la défaite de 1918. En phrases courtes et percutantes accompagnées d’une gestuelle plutôt radicale, il galvanisait son auditoire. Otto visiblement était tombé sous son charme. Il voulait effacer la honte de la défaite mais également réveiller la fierté de cette race de laquelle pourtant, physiquement, il semblait fort éloigné. 
Les mois passèrent et à chacun de ses retours au pays, la personnalité de notre ami changeait. Il était incontestable qu’il subissait une influence, la force de persuasion d’un caractère exceptionnel. A sa deuxième visite, il nous vanta les idées nouvelles d’un ordre qui devait remettre notre nation sur les rails d’une économie redressée. Il nous suggéra également de prendre une certaine distance vis-à-vis des enfants des instituteurs. Mais il ne nous fournit aucune explication sur ce conseil. La semaine suivante, il débarqua sanglé dans une sorte d’uniforme : chemise brune, baudrier, pantalon court et coiffe noir. Il nous a dit s’être inscrit dans une fraternité créée par le petit homme moustachu. C’est à ce moment que son caractère s’affirma. Les sympathiques et joyeux commandements de l’époque juvénile devinrent des ordres incontestables. Il nous fallut refuser tous contacts avec Jarod et Elina pour lesquels il éprouvait une aversion incompréhensible. Otto devenait un homme, peut-être trop vite, en grillant les étapes de la maturité. Mais à chaque retour, jamais il n’oubliait de rendre visite à la rivière. Il y passait de longs moments solitaires, guettant une hypothétique apparition du vieil Hermann. 
Six mois plus tard, il annonça à qui voulait l’entendre l’arrêt de ses études pour prendre des responsabilités au sein de l’organisation de cette jeunesse paramilitaire. A cette époque, le mouvement politique créé par le petit moustachu prenait une ampleur assez inquiétante et les discours de haine mêlés de patriotisme exacerbé se succédaient et dépassaient le cadre munichois. Otto adopta les convictions de son modèle dans leur globalité. Il comprit vite qu’avec son esprit d’initiative et la ferveur de sa foi dans les principes de base de ce nouvel ordre, un avenir radieux s’offrait à lui. Il fut nommé chef de groupe et reçut de la part des membres berlinois une formation politique spécifique conçue pour les jeunes membres du nouveau parti. Je me souviens de l’année 1922 qui vit Otto revenir un dimanche dans un état d’excitation frôlant la colère. Il nous expliqua que le petit moustachu avait été arrêté et condamné à la prison pour trouble à l’ordre publique. Aussi notre ami fustigeait-il les autorités judiciaires pour leur immobilisme et leur partialité. En fait, le délinquant condamné à trois mois d’emprisonnement ne fit qu’un mois et reprit aussitôt sa croisade. 
Otto, le lieutenant Otto Kranz désormais, passait ses dimanches à organiser auprès des jeunes gens des réunions d’information sur la nécessité de suivre cette nouvelle Allemagne. Celle qui allait montrer à l’Europe entière sa formidable envie de vivre et sa volonté de paix. Il expliquait également avec force conviction et un talent d’orateur tout droit sortit des stages de formation du parti, qu’il était incontournable de remettre les territoires annexés dans le giron de la mère patrie, la paix étant à ce prix. Personnellement, toute cette idéologie ne me convainquait nullement. C’est surtout cette attaque permanente contre les personnes d’une certaine confession qui m’effrayait et me choquait. 
Bien que Mittdoch soit éloigné des grandes métropoles, il nous parvenait des nouvelles assez inquiétantes sur les mesures prises par ce parti vis-à-vis de ses opposants politiques. Mais c’est surtout les actions de violences envers les minorités qui m’épouvantaient. Le pays devenait un chaudron de haine, influencé par les harangues perpétuelles du petit moustachu. Celui-ci goûta encore à la prison, ce qui ne l’empêcha pas de diffuser ses théories nauséeuses. Et pendant ce temps, Otto appliquait sur le terrain toute cette idéologie sans plus d’état d’âme. Au village, chacune de ses présences étaient craintes et personne n’osait plus le contredire dans ses prêches. A la tête de son groupe, il appliquait avec efficacité les décisions du parti. Les dimanches après-midi, il organisait des parades où chacun au village pouvait admirer la parfaite tenue des uniformes et l’ordonnancement des défilés martiaux avec ce nouveau drapeau à la croix symbolique noire sur fond rouge. Mais aux yeux d’Otto, ces défilés faisaient pâle figure à côté des grandes messes de Munich ou Berlin où le parti donnait la pleine mesure de sa puissance. Un jour, une délégation fit irruption dans la cour de l’école et emmena la famille de Jarod et Elina vers une destination inconnue. Ils furent remplacés par des instituteurs grands et blonds avec un nouveau programme. 
Voyez-vous monsieur, pour Otto Kranz la vie se déroulait comme un film dont il devenait le héros. Il avait acquis cette faculté d’obéissance absolue due aux maîtres ou aux gourous. Ses actions le propulsaient vers des échelons hiérarchiques jamais imaginés. On lui confia des missions très « spéciales » dont il s’acquitta avec zèle, efficacité et surtout discrétion. Il apporta des solutions à des problèmes de traitement des populations quand l’ordre vint de commencer les déplacements de masse. Il se sentait investi. Dans son propre village, tous le saluaient avec crainte et cette respectabilité de façade lui procurait le plaisir du pouvoir. Suite à des pressions répétées et par peur d’un avenir incertain, Ulrick et Dierk avaient rejoint les rangs de l’organisation de jeunesse. Les filles refusèrent et réussirent à former un petit noyau de résistance que je rejoignis. Souvent, au petit matin, je voyais Otto se promener au bort de la Spreep. Il restait de longues minutes immobiles, guettant l’onde. Lors de rares conversations que j’entretins avec lui, il me confia une partie de ses rêves. Il savait un jour occuper les fonctions suprêmes au sein de l’organisation. Il commanderait la totalité des corps de protection de propagation du nouvel ordre. Plus de trois cent mille fidèles, triés sur le volet et prêts à mourir pour le petit moustachu. Mais il cultivait secrètement un autre but. Celui-ci plus intime, plus inscrit dans sa mégalomanie. 
Le fait qu’au sein de son propre village il puisse y avoir des personnes, jeunes ou adultes, qui ne soient pas encore membres du parti ou sympathisants lui était proprement insupportable. Il y voyait un échec personnel. Et que diraient ses chefs s’ils se renseignaient sur lui ? L’état-major avait des dossiers sur tous. Il serait taxé d’inefficacité, lui qui mettait tant de zèle à accomplir toutes ces missions si « spéciales ». Non il devait montrer une image parfaite, son avenir en dépendait. Mais vis-à-vis de ses amis d’enfance, son éloquence et le prosélytisme habituel n’avait pas suffi, là où les autres l’avaient suivi. Il lui fallait trouver le moyen de les convaincre qu’il représentait l’avenir, qu’il était l’homme, l’élu. Il devait leur montrer une image incontestable, frapper un grand coup. Voilà à quoi Otto Kranz pensait lors de ses promenades matinales au bord de la Spreep.
Ce fut naturellement qu’il pensa au vieil Hermann. Il s’en étrangla presque. La solution était là, sous ses yeux tous les matins. Mais peut-être cela habitait son subconscient depuis toujours. L’image du monstrueux animal, de ses mâchoires garnies de dents abominables, de cette crainte collective et inavouée qu’il inspirait malgré son statut de mascotte, toutes ces raisons justifiaient le projet qui mûrit dans l’esprit d’Otto Kranz, lieutenant du corps des volontaires de Bavière. Quelle gloire, quelle reconnaissance de la part de ses pairs s’il affrontait cette abomination de la nature. Ce geste à la fois héroïque et symbolique le placerait également en défenseur de la race et pourfendeur de tout ce qui peut la polluer. La population, ses amis, ses supérieurs seraient les témoins de la noblesse et de la sincérité de son engagement. Lui, d’extraction paysanne, propulsé par sa volonté aux plus hautes sphères de l’Etat. Plus il y pensait, plus il voyait un plan se dessiner. Il fallait que l’exploit se déroule avec solennité, devant un public sous pression. Il devait rassembler les gens du village, les amis et s’arranger pour faire venir ses supérieurs. Une grande kermesse festive et politique, voilà le décor. La date du 21 juin lui parut la plus favorable. S’il voulait être prêt pour le solstice d’été, il lui restait juste un mois pour tout organiser. Ce soir-là, Otto s’endormit détendu avec des rêves de gloire.
La veille de la fête, Mittdoch fut envahie par une escouade de jeunes gens en uniformes brun. On s’affaira au bort de la Spreep, dans la partie réservée. Les hommes du lieutenant Kranz installèrent des stands et des chapiteaux. On dressa drapeaux et oriflammes aux couleurs de parti. Un franc soleil sécha les herbages. La fanfare de cuivres et tambours s’installa vers dix heures. Les voitures officielles débarquèrent officiers et sous-officiers sanglés dans des uniformes impeccables valorisant le renouveau de cette armée qui relevait la tête. La curiosité gagna la population qui descendit à la rivière. Je dois vous avouer monsieur que, malgré notre aversion pour toute cette faune politico-militaire, Helmina, Gerda et moi-même avons cédé à la tentation d’assister à ce qu’Otto Kranz nous a annoncé comme un événement exceptionnel sans plus de détails. La musique ouvrit les festivités et quelques officiers prirent la parole pour faire l’apologie des idées nouvelles et le réquisitoire d’une race qui à leur yeux représentait une véritable menace. Puis vers onze heures, on écarta la foule et l’instigateur de la fête apparut en haut du talus. Dans son grand uniforme de parade, il descendit calmement vers la basse berge en ménageant ses effets. Il émanait de sa personne une impression de force, de volonté maîtrisée. Comme il était redevenu beau à nos yeux, notre ancien ami égaré dans ses convictions. 
Devant la berge, lentement, posément, il retira ses vêtements ne conservant que son poignard de parade. Il se retourna, fit le salut bras tendu, fier. Puis il entra dans l’eau et attendit. Sur les talus, chacun retint son souffle. Les militaires s’interrogeaient silencieusement sur le sens du comportement de leur lieutenant et les villageois attendaient l’inévitable confrontation. A quelques dizaines de mètres de l’homme, une onde se formait traçant un V à la surface de l’eau. Lentement puis prenant de la vitesse, l’onde s’approcha d’Otto. Celui-ci, bien planté sur ses jambes, la tête émergeant, attendait. Puis tout alla très vite. Un monstrueux tourbillon perturba la rivière, projetant des gerbes d’écume. L’eau prit une teinte rouge quand un grand cri d’épouvante déchira les oreilles du public tétanisé. Cela dura quelques interminables secondes puis tout redevint silencieux. La rivière de nouveau calme miroitait sous le soleil de midi. 
Personne ne revit jamais le lieutenant Otto Kranz du corps des volontaires de Bavière. Otto était mon frère. Mais avant de rejoindre votre journal monsieur, reprenez donc un verre de cet excellent schnaps.
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USUS

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09/06/2017

DE LA MORT À LE VIE...


De la vie à la mort. Et vice-versa... 

par Fergus

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Déjà quatorze mois que je suis mort !

Une semaine plus tôt, j’avais fêté mes trente et un ans avec les copains de la caserne Chaligny. J’ai cassé ma pipe en me rendant chez mes grands-parents maternels, à Andermatt, en Suisse. Ça s’est passé dans les lacets du col de la Furka. La faute à un grand bouquetin mâle surgi de nulle part devant les roues de ma Golf. Coup de volant machinal pour éviter l’animal, et hop ! un saut de trois cents mètres dans le vide. J’ai rendu mon dernier soupir au milieu des saxifrages et des rhododendrons, sous le regard étonné des marmottes... 

Lorsque je vivais, j’étais à mille lieues d’imaginer ce qui m’attendait après la mort. En vérité, je n’en attendais strictement rien, sauf à nourrir la vermine le moment venu. Le temps que ma carcasse soit totalement nettoyée de la barbaque que j’entretenais dans la souffrance au gymnase pour être au top de la forme physique, rapport à mon métier de sapeur-pompier. J’ai pourtant été élevé par mes parents dans la tradition catholique, avec à la clé promesses de paradis ou menaces d’enfer – en guise de carotte et de bâton – pour maintenir le garnement que j’étais dans le droit chemin. Évidemment, ça faisait belle lurette que je ne croyais plus à ces sornettes. Pas plus qu’aux dieux ou aux démons... J’ai abordé la mort en athée convaincu, dénué de toute illusion sur le futur de mon âme au lendemain de mon trépas terrestre...

La surprise n’en a été que plus grande.

En fait, je suis bien incapable de vous dire ce que je suis désormais. Une chose est sûre : je n’ai plus de corps. Je me résume à une sorte de pensée flottante. Au début, ça m’a un peu contrarié, vu que mon corps et moi on s’était plutôt bien habitués l’un à l’autre. Et puis j’ai rapidement compris les avantages de la situation : plus de souci alimentaire, plus de tortures musculaires, plus de problèmes d’habillement, de logement, de transport, de boulot, plus de maladie ni de rage de dents, plus d’impôts, de taxes, de cotisations, de loyers, de procès-verbaux. Plus de sexe également, mais bon, rien n’est jamais parfait. D’ailleurs, en admettant que, dans mon état, je puisse encore disposer d’une enveloppe charnelle équipée de tous ses attributs, je serais bien embarrassé sur le plan bagatelle, vu que je ne croise quasiment pas de nanas depuis que j’ai mis les pieds – façon de parler ! – dans cet univers de limbes. C’est bien simple, en un peu plus d’un an, je n’ai rencontré que six EFI dans mon genre (par EFI, entendez Esprit Flottant Identifié) : Zoé Bouzigues, tailleuse dans une fabrique de pipes de Cogolin, morte en 1964, écrasée par la chute d’une grue ; Diego Moralès de la Peña, un journaliste colombien pro-gouvernemental exécuté en 2002 par les FARC ; Akihiro Fujiwara, un magistrat japonais empoisonné au fugu par des yakusa en 1972 ; Pamela Picklenuts, une étudiante californienne découpée en morceaux, congelée puis dévorée par son boyfriend en 1981 ; Félix Kabongo, un sergent tutsi décapité par une machette hutu en 1994 ; et ce brave Eoghan.

Eoghan Quigley, le petit gars de Killybegs, emporté par une lame sournoise lors d’une tempête durant l’hiver 1976. Il n’était âgé que de dix-neuf ans. C’était seulement sa troisième sortie à bord du chalutier de son oncle Brendan, le Finnabair II. 

L’irlandais a été mon premier EFI. Je l’ai rencontré dans les tous premiers instants de ma transmutation alors que je flottais au dessus des débris de ma Golf, un peu déboussolé par ma mort soudaine. Nous étions sur la même longueur d’ondes, j’ai tout de suite sympathisé avec lui. 
─ Bienvenue au club ! m’a-t-il dit d’emblée. Je m’appelle Eoghan Quigley. 

L’irlandais s’exprimait en langage limbique, une sorte d’espéranto cosmique, commun aux mânes de toutes les nationalités. À mon grand étonnement, je lui ai répondu de la même manière :
─ Euh... enchanté... Moi, c’est Hippolyte Gerboise. 

Eoghan m’a tout de suite mis au parfum : 
─ Ça doit te paraître bizarre d’être ici, dans cet état. Ça fait ça à tous les nouveaux. Il est vrai que c’est très surprenant dans les premiers instants de la transmutation. Mais tu verras, tu t’y feras très vite. Dorénavant, tu vas pouvoir te balader à ta guise dans l’espace et le temps. Mais attention, uniquement dans les limites de ton capital vie.
─ Tu veux dire... de ma vie terrestre ?
─ Si c’était le cas, tu aurais totalement disparu dans l’accident. Quand je dis capital vie, je parle de l’existence terrestre que tu as réellement vécue, complétée par celle que tu aurais menée à son terme normal sans l’irruption de ce bouquetin. En clair, ça signifie que tes possibilités d’exploration sont, comme les miennes, bornées par des dates infranchissables : d’un côté, notre date de naissance ; de l’autre, la date à laquelle nous aurions normalement dû décéder si nous n’avions pas péri prématurément... En ce qui me concerne, j’ai aujourd’hui 48 ans, dont 19 de vie terrestre. Eh bien, je dispose encore de 34 années de limbes... 
─ Ah oui ? Et comment peux-tu savoir qu’il te reste 34 ans ?
─ Élémentaire, mon cher Hippolyte : il m’est rigoureusement impossible d’accéder à quoi que ce soit au delà du 21 juillet 2039. J’en conclus logiquement qu’à cette date, mes limbes s’évanouiront dans le néant comme elles se sont évanouies pour d’autres avant moi, et comme elles s’évanouiront pour toi quand tu auras atteint le terme de ton propre capital vie.

Zut ! moi qui me réjouissais déjà de bénéficier d’une forme de vie éternelle.
─ Si je comprends bien, je ne dispose que d’un nombre limité d’années jusqu’au jour J, celui de ma disparition totale et définitive. D’ici là, je peux me balader à mon gré, mais uniquement entre ma date de péremption et celle de ma naissance... Un peu frustrant, non ?
─ Bof ! pas plus que de vivre sur terre avec, pour seule perspective, d’alimenter les asticots au bout du chemin. Et puis tu verras : malgré les limites temporelles qui nous sont imposées, c’est plutôt funny comme expérience. D’autant plus que tu peux aller partout sur le globe, même au Zimbabwe ou au Sri Lanka si ça te chante. 
─ Ravi de l’apprendre... Mais dis-moi, Eoghan, que sommes-nous censés faire ?
─ Heu... rien de particulier : observer le monde, prendre du plaisir à voir s’agiter les vivants, retourner voir la famille ou les amis, assister aux premières loges à des événements historiques, superviser le tournage d’un film X, vérifier la validité des prévisions d’Elisabeth Teissier... Tu peux faire ce que tu veux, dans les limites que je t’ai indiquées. Pour y parvenir, rien de plus facile : il te suffit de te concentrer sur une scène, ou un personnage, ou bien encore un lieu...

Allez savoir pourquoi, le souvenir d’un concert rock donné l’été précédent au Festival des Vieilles Charrues s’est imposé à moi tandis qu’Eoghan me parlait. En un battement de limbes, je me suis retrouvé dans la Bretagne profonde... en plein fest-noz au cœur des Monts d’Arrée.

Eoghan m’a rejoint tandis que j’observais d’un regard perplexe la corolle des danseurs tourner lentement, le petit doigt levé, au son de la bombarde et du biniou.
─ Ça ne marche pas ton truc, lui ai-je fait remarquer, je visais un concert rock à Carhaix, je tombe sur une gavotte à Poullaouen. 
─ Normal, c’est comme au tir à l’arc : les premières fois, on atteint rarement le cœur de la cible ! Question d’expérience. Cela dit, félicitations ! pour un coup d’essai, tu as presque réussi un coup de maître en débarquant ici : les deux localités sont voisines et, même si ce n’est pas celui que tu visais, tu es parvenu à cibler un événement musical. Crois-moi, pour une première tentative, c’est déjà remarquable ; tu aurais pu tout aussi bien débouler dans une conserverie de sardines à Essaouira. Tiens, moi par exemple : la première fois, je visais le pub de Paddy Mulligan pour voir mes potes se torcher à la Guinness comme tous les samedis soirs, eh bien, j’ai atterri à la cafétéria du Vatican au milieu des groupies du pape !... Tout ça, c’est une affaire de rodage, un simple problème de concentration. Dans quelques jours, tu maîtriseras parfaitement tes objectifs... Bon, c’est pas tout ça, je file au Crazy Horse, je n’ai pas encore assisté à la revue 2018. A plus...

Resté seul, j’ai analysé la situation tandis que les danseurs entamaient un rond de Saint-Vincent dans la salle des fêtes de Poullaouen. Ainsi, je pouvais effectivement me promener dans l’espace et le temps. Mais pour quoi faire ? Pour qui voir ? Pour aller où ? Pas facile de prendre une décision quand l’éventail des possibilités est aussi large. J’ai finalement choisi de me projeter de quelques heures dans l’avenir pour observer la réaction de ma copine Yolande à l’annonce de mon décès ; la pauvre fille étant d’une nature émotive, je craignais qu’elle ne s’effondre en apprenant ma disparition.

Malgré mes efforts de concentration, je ne suis pas tout à fait parvenu à cibler mon objectif. J’ai quand même réussi à zoomer sur Yolande. Je l’ai trouvée trois jours après l’annonce de mon vol plané fatal dans les alpages helvètes. Elle gisait, alanguie et le corps luisant de sueur, sur des draps en bataille, vêtue de sa seule gourmette. À son côté, le dos calé contre la tête du lit, un grand rouquin athlétique la contemplait : le caporal-chef Antonin Balbuzard – mon pote Tony –, nu comme un ver lui aussi. Tous les deux fumaient une clope après avoir fait l’amour comme des enragés, à en juger par l’état de la literie. On a beau être réduit à l’état de limbes, il y a des spectacles qui heurtent. Écœuré, j’ai tiré un trait définitif sur Yolande et ce blaireau de cabot-chef. Quand même, cette Yolande, quelle salope ! Et ce Tony, un sacré faux-cul !

J’ai rencontré Zoé Bouzigues deux mois plus tard, après avoir assisté à la montée de l’Alpe d’Huez dans le Tour de France 2021. D’énormes progrès avaient été accomplis en matière de lutte contre le dopage. Désormais, le nombre des coureurs sains s’élevait à 13 % de l’effectif. Sans transition, j’étais revenu à Paris pour filer à l’Élysée durant les grandes grèves de l’automne 95. Un énorme flot de manifestants, conduit par les cheminots, s’écoulait sur les Grands Boulevards noyés sous les décibels et les fumées rouges des feux de bengale. Tandis que le gouvernement serrait les rangs autour d’un Juppé droit dans ses bottes, le Président, avachi dans un fauteuil une Corona en main, se passionnait pour un tournoi de sumos retransmis en différé du japon sur le câble. C’est alors que Zoé est apparue, curieuse de découvrir les appartements privés du monarque républicain. Tout content de voir enfin débarquer un autre EFI dans ma nouvelle vie, je me suis présenté à elle en frétillant des limbes. Zoé m’a répondu sans aménité. J’avais pourtant très envie de meubler ma solitude en faisant copain-copain avec elle. Malgré son ton peu chaleureux, je le lui ai dit. « Hé ho, on n’a pas taillé les pipes ensemble ! » m’a balancé la fille de Cogolin avec une étonnante agressivité. Bonjour l’ambiance ! Pour une fois que j’avais de la compagnie... Vexé, j’ai préféré m’esquiver. Cap sur Eoghan. 

J’ai retrouvé l’irlandais à New York le 8 décembre 1980. Il faisait un froid de canard, à en juger par l’attitude frileuse des piétons. Un homme venait d’en abattre un autre à coups de revolver.
─ Salut ! m’a dit Eoghan. Le type au flingue, c’est Mark Chapman, 25 ans et pas toute sa tête. La victime, c’est l’idole de mon adolescence : John Lennon. Il avait 40 ans. Il est mort en appelant sa femme Yoko, mais personne ne l’a entendu... (soupir limbique) Quel gâchis ! Par saint Patrick, ça fait quelque chose de le voir étendu là... Tu me cherchais ou c’est un hasard ?
─ Je te cherchais. Est-ce que tu connais Zoé Bouzigues ?
─ Celle qui s’est pris une grue sur la tronche ? Laisse tomber, c’est une caractérielle. Si tu veux voir une nana sympa, branche-toi plutôt sur Pamela Picklenuts, elle est sur la même longueur d’ondes que nous, contrairement à John Lennon (nouveau soupir limbique)... Qui as-tu rencontré d’autre en dehors de Zoé ?
─ Ben justement, pas un rat à part toi. Moi qui pensais me faire des tas de relations, j’ai l’impression de flotter en plein désert. Comment est-ce possible, alors qu’il meurt chaque jour des milliers de personnes sur terre ?
─ Ça, mon pote, c’est lié aux ondes cosmiques. Il existe des millions de canaux, et nous ne sommes que quelques centaines tout au plus à naviguer sur chaque longueur d’ondes. N’oublie pas que la majorité des défunts ne sont pas concernés par la prolongation limbique dont nous bénéficions ; il n’y a que les gens comme toi et moi, ceux qui ne sont pas allés au bout de leur parcours terrestre pour cause de meurtre ou de décès accidentel. Si tu le souhaites, je te communiquerai les noms de quelques EFI intéressants. En attendant, fais ce que je t’ai dit : branche-toi sur Pamela ; tu verras, c’est une fille dynamique et rigolarde, tout le contraire de Zoé.

Va pour Pamela. J’ai laissé Eoghan avec la dépouille encore fumante de l’ex-Beatle pour me concentrer sur l’américaine. Bingo. Elle assistait avec une étonnante exubérance à la finale du Superbowl 2024. J’ai regardé à ses côtés les Chicago Bulls mettre la pâtée aux New York Giants, plus intéressé par la prestation des pom-pom girls que par celle des joueurs. Le match terminé, nous avons bavardé à bâtons rompus puis décidé de faire un bout de route ensemble. Pamela a beaucoup insisté pour commencer par son assassinat, elle tenait absolument à me présenter le séduisant Spencer. Etudiant comme elle à UCLA, son meurtrier était à l’évidence un as de l’économie et du... couteau à désosser. La façon dont il l’avait occise puis découpée en morceaux avec la précision d’un boucher émerveillait Pamela au plus haut point. Mais plus encore que son dépeçage, ce qui fascinait le plus la californienne était la manière dont Spencer l’avait accommodée par la suite. En fin gastronome, il ne s’était pas contenté de la boulotter noyée dans le ketchup comme l’aurait fait le premier quidam venu. Spencer – français par sa grand-mère – s’était au contraire attaché à la cuisiner chaque jour différemment : mitonnée en bourguignon, rôtie aux fines herbes, poêlée aux échalotes, grillée en brochettes, mijotée en pot-au-feu, nappée de sauce basquaise, habillée de chapelure... Pamela voyait dans le soin apporté par son boy-friend à la déguster dans ces multiples variations de l’art culinaire une immense preuve d’amour. J’y voyais pour ma part la preuve d’un dérangement gravissime de la calebasse. Mais après tout, si ça faisait plaisir à Pamela... Hélas ! pour ma nouvelle copine, Spencer n’avait pas pu aller au bout de la dégustation par la faute des enquêteurs du FBI. Un bifteck de mollet, une escalope de fesse et deux côtes avaient échappé à l’assiette du boy-friend pour finir sans gloire dans un incinérateur. 

Au début de notre relation, je me suis bien amusé avec Pamela. Comme l’avait affirmé Eoghan, cette fille-là avait une pêche d’enfer, et c’était un vrai plaisir de passer un moment en sa compagnie. Malheureusement, j’ai vite découvert qu’elle avait un problème récurrent : elle répugnait à sortir des Etats-Unis. Hors des states, rien ou presque ne trouvait grâce à ses yeux : ni les lieux, ni les gens, ni l’organisation sociale. J’ai bien réussi à la traîner à Venise, à Prague, à Ouarzazate – j’y étais allé au Club Med avec Yolande – et même à Katmandu et sur les pentes escarpées du Machu Picchu. Mais sans parvenir à susciter chez elle d’intérêt véritable pour les joyaux de l’architecture ou pour les coutumes locales. Trop ceci... Pas assez cela... En résumé : trop ringard ! Seul comptait pour elle l’american way of life. Au bout de quelques semaines, dominées par la fréquentation assidue des rodéos, des matches de base-ball ou des parades de majorettes, j’ai rendu mon tablier, la californienne était décidément trop éloignée de mes propres pôles d’intérêt. So long, Pamela.

Quelques mois se sont écoulés, au cours desquels je suis parti – le plus souvent seul, parfois en compagnie d’un EFI de rencontre – à la découverte du monde et, dans mes limites temporelles, de son histoire passée et future. De temps à autre, Eoghan m’accompagnait dans mes pérégrinations. À l’inverse, il m’arrivait de le suivre dans ses propres errances.

Précisément, nous étions sur le point de nous transporter en Suisse au matin du 17 juillet 2031 pour assister à l'effondrement du glacier du Rhône, fragilisé par le réchauffement de la planète, lorsque j’ai réalisé que j’allais me trouver à deux pas du lieu de mon accident. Une irrépressible envie de revoir, toutes affaires cessantes, les circonstances de ma mort m’a saisi. J’en ai fait part à Eoghan : 
─ Si ça te t’ennuie pas, j’aimerais faire un crochet par le col de la Furka pour m’installer dans la Golf, juste avant l’accident.
─ Comme tu veux, mon pote, on a tout notre temps.

L’instant d’après, nous étions à bord de la Volkswagen dans la descente vers Andermatt. Une radio FM suisse alémanique diffusait sur la mini-chaîne un vieil instrumental folk : Mini Lüt par le Trio Oesch. Hippolyte-le-terrestre – cet autre moi en chair et en os – conduisait avec aisance. Dans deux virages, le bouquetin allait surgir devant les roues de la Golf. J’attendais calmement le moment fatidique lorsque soudain j’ai perçu un frémissement dans mes limbes. Aussitôt, je me suis senti investi d’un étonnant pouvoir, j’avais tout à coup l’impression de pouvoir déplacer les montagnes par la seule force de mes petites ondes, l’impression de pouvoir modifier le cours des choses... Naturellement c’était idiot... Et pourtant... Pourtant je me suis concentré comme jamais. Pour voir. Devant la Golf, la route défilait... Plus qu’un virage... Plus que cent mètres... J’étais au bord de l’explosion. Plus que cinquante mètres... trente... vingt... C’est alors que le lecteur de CD a disjoncté...

... Un sifflement strident a brutalement envahi l’habitacle. Le sapeur Gerboise, surpris par cette violente irruption de décibels, a écrasé la pédale de frein. Au même moment, un bouquetin débouchait sur la chaussée. L’animal, effrayé par le crissement des pneus, a évité de justesse la calandre de la voiture en se jetant sur la voie montante. Une autre Golf, pilotée par un quadragénaire désinvolte, gravissait rapidement le col. Dans un réflexe malheureux, le conducteur a braqué vers le vide. La voiture a plongé dans le ravin. Hippolyte-l’EFI a disparu du monde limbique à l’instant précis où la Volkswagen se disloquait sur les rochers... Eoghan Quigley a aussitôt rejoint le nouvel EFI. Il observait sa dépouille terrestre gisant dans les rhodos devant la carcasse de la Golf. Puis il s’est présenté : 
─ Je m’appelle Eoghan Quigley. Et toi ?
─ Walter Imboden... Euh... Je me sens tout drôle...
─ Sûr que ça doit te paraître bizarre d’être ici, dans cet état. Ça fait ça à tous les nouveaux arrivants. Il est vrai que c’est très surprenant dans les premiers instants de la transmutation...
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(Short Editions)

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29/05/2017

NOUVELLE DE FERGUS

De l’influence des pets sur l’enseignement des mathématiques 

Fergus

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UNE CLASSE ANCIENNE

1963 : une classe de garçons, tous vêtus d’une blouse grise, dans une austère institution catholique cernée de hauts murs, tel un pénitencier...

Je le reconnais sans peine : ma scolarité a été chaotique. Régulièrement viré pour indiscipline des courageux établissements – tant publics que privés – qui m’accueillirent, je connus en outre de longues heures de colle entre deux exclusions, mobilisant parfois un pion pour ma seule personne. Pas vraiment rentable pour le système répressif. Ces temps de colle ne furent toutefois pas perdus pour moi : je mis en effet ces périodes d’incarcération à profit pour m’intéresser à de nombreux sujets peu ou pas abordés dans les programmes scolaires, tels les civilisations précolombiennes, la révolte des Camisards ou les gisements minéralogiques du Massif Central. Je les mis surtout à profit pour dévorer le Petit Larousse en m'imprégnant de mots rares et de citations latines pêchées dans les pages roses du dictionnaire et dont je me mis à émailler mes rédactions. Au point de me faire rappeler à l'ordre par mon excellente prof de lettres : « Le latin doit rester au devoir de français ce que le caillou est au plat de lentilles : une exception ! » Cette année-là, et pour la première fois de ma scolarité, j’avais en outre affaire à un prof d’histoire passionné dont l’enthousiasme communicatif pour la Révolution – quel que soit le programme, il revenait toujours sur les Cordeliers ou les Jacobins – rejaillissait sur toute la classe, moi y compris. Bref, tout allait pour le mieux, et la seconde se présentait sous les meilleurs auspices.

C'était compter sans l'arrivée de la brabançonne Léopoldine Zwertvaegher, la nouvelle prof de maths. De taille moyenne, sans âge, sans seins, sans fesses, sans humour, sèche comme une trique, elle était, avec son chignon maintenu par un incroyable peigne bleu azur surmonté de deux angelots grassouillets, l’archétype de la vieille fille revêche et autoritaire. Une caricature à la Justine Putet*. Et son accoutrement vestimentaire ne contribuait pas à améliorer son image de grenouille de bénitier atrabilaire et grotesque. Car Mademoiselle Zwertvaegher avait un don réel pour dénicher les fringues les plus improbables. Dès qu'une horreur apparaissait sur le marché, c'était pour elle. Dès qu'un invendable surgissait des réserves d'un commerçant désabusé à l'occasion d'une braderie de la dernière chance, elle se jetait dessus avec l'appétit d'un insecte nécrophage pour un cadavre décomposé. Plus c'était démodé, plus c’était conster-nant, plus c'était hideux, plus ça l'emballait. Il fallait lui reconnaître ça : Léopoldine Zwertvaegher avait pour la laideur un goût très sûr !

Laideur ou pas, cela ne nous regardait pas. Après tout, libre à elle de se transformer en épouvantail à étourneaux pourvu qu'elle soit une bonne prof. Au sens où l'entendait la Direction, cela va sans dire. Et sur ce plan, force est de reconnaître que Mademoiselle Zwertvaegher s'acquittait de sa tâche avec efficacité. Et pour cause : le malheureux qui séchait sur une équation se voyait illico appelé au tableau pour subir de plein fouet le châtiment redouté : une démo personnalisée. L'infortunée victime prenait alors en pleine tronche les relents fétides d'une haleine professorale à mi-chemin entre le fumet plantaire d'un clodo et les remugles d'un charnier avicole.

Conséquence inattendue : le travail personnel redoubla d’intensité. Euclide, Pythagore et Thalès reléguèrent aux oubliettes Guy des Cars, Simenon et San-Antonio. Tout naturellement les notes s'en ressentirent et les moyennes en mathématiques atteignirent cette année-là des sommets inexplorés. Sauf pour le gros Marcel. Nul en maths il était, nul en maths il resta, par manque de motivation : le pauvre était privé d'odorat !

En l'occurrence, Marcel ne connaissait pas sa chance. Insensible à l'haleine nauséabonde de Léopoldine, il était également indifférent à ses flatulences lorsque, par malheur pour nos narines, la prof de maths dégazait jusque dans la classe, pour cause de dérèglement intestinal chronique. Car, en plus de puer du bec, Mademoiselle Zwertvaegher pétait !

Véridique : elle pétait ! Mais attention, pas des pets francs et sonores d'amateur de fayots. Pas plus que des perlouses espiègles et sympathiques de noctambule en virée. Et moins encore des vents aimables ou des flatulences délicatement parfumées comme les vôtres ou les miennes. Enfin, surtout les vôtres... Léopoldine Zwertvaegher diffusait des pets silencieux, hypocrites et chafouins. Des pets à son image. Des pets sournois qui envahissaient peu à peu votre espace vital, s'insinuaient sous les bureaux, glissaient sur les cahiers, s'infiltraient dans les manches, grimpaient le long des blouses, et finissaient par vous envelopper d'une puanteur pestilentielle et durable. Léopoldine Zwertvaegher n'avait pas le pet cassoulet. Léopoldine Zwertvaegher avait le pet fourbe !

Remarquez, moi je m'en fichais. Installé au fond de la classe, le dos calé contre le mur, la lame de mon Opinel en main pour graver le pupitre de chêne, je n'étais guère soumis aux émanations délétères du méthanier ambulant : Léopoldine déambulait de préférence dans les premiers rangs, comme si elle répugnait à s'aventurer vers les marécages où se rassemblaient les médiocres, les paresseux et les fauteurs de troubles. Ce qui, paradoxalement, avait pour effet d'asphyxier le clan des chouchous, d'intoxiquer les fondus du cosinus, d'anéantir les surdoués de l’hyperbole.

Jusqu'au jour funeste où cette peau de toutou prit conscience de son erreur tactique et décida de concentrer ses attaques sur la chienlit mathophobe des derniers rangs, sur ce ramassis de vauriens incapables d’apprécier la rigueur d’un théorème, la poésie d’un tronc de cône ou l’indicible beauté d’un calcul trigonométrique.

Dès lors, le méthanier mit régulièrement le cap sur nous, intestins en éveil et sphincter aux ordres. Parvenue à distance de tir, Léopoldine larguait une caisse de concentré avant de se carapater mine de rien à l'autre bout de la classe. Bonjour le parfum d’équarrissage ! Une véritable infection !

En huit jours, je dus subir trois dégazages de magnitude maximale. Le premier m'irrita. Le deuxième me révolta. Au troisième, j'explosai :
─ Y'en a marre, allez chier ailleurs !
La vieille taupe n'en crut pas ses oreilles :
─ Plaît-il, Monsieur Fergus ?
─ Vous m'avez parfaitement entendu. C'est pas parce que les maths sont emmerdantes qu'il faut vous croire obligée de l'illustrer constamment. Ras le bol de vivre dans les odeurs de chiotte ! De l'air !

Suffoquée, la mère Zwertvaegher. Jamais de sa vie on n'avait osé lui parler sur ce ton, jamais quiconque n’avait ainsi attenté à son autorité. Mais on pouvait faire beaucoup mieux, la suite le lui démontra :
─ Vous... vous... Sortez ! glapit la momie.
─ Avec plaisir ! Je ne vais pas me laisser intoxiquer par une vieille bigote ridicule, une déchaînée du trou de balle, une latrine ambulante. Même quand tu parles, ça empeste. T'as la gueule qui pue l’vieux cul, Léopoldine !... Et ton corps. T'as vu ton corps ? Sexy comme un bidet. Attirant comme une clé à molette. T'es pas une femme, Léopoldine, t’es un ersatz. Et t’auras beau invoquer Dieu tous les soirs dans ta piaule, c'est pas demain la veille que tu mettras le grappin sur un mâle. À la rigueur un dingue. Ou un infirme : aveugle, sourd et anosmique comme Marcel. Et encore, abstinent depuis vingt ans !... Tu veux que je sorte ? T'as raison, je préfère me tirer. Salut Léo, à tes amours !

Fin de la tirade. Effondrée, la mère Zwertvaegher, laminée, détruite, anéantie. Incapable d'émettre la moindre protestation. Incapable, une nouvelle fois, de contrôler ses émanations intestinales, au grand dam de mes condisciples.

Je quittai la classe dans une odeur de merde. Et l'école dans le parfum automnal des feuilles mordorées qui tournoyaient avant de s’abattre sur un sol humide où perçaient, ça et là, clitocybes et agarics. De l'air, enfin ! Et une liberté retrouvée. Pour quelques jours ?... Quelques semaines ?... Allez savoir...

Nous étions le 11 octobre 1963. Édith Piaf et Jean Cocteau venaient de mourir à quelques heures d’intervalle. La radio diffusait Blowin’ In The Wind. 

_________
* Justine Putet est le nom de l’un des personnages du célèbre roman Clochermerle de Gabriel Chevalier. Pour mémoire, rappelons que ce roman de mœurs narre les déchirements d’une communauté villageoise du Beaujolais autour du projet d’érection d’une... vespasienne.
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(Short Editions)

17:23 Publié dans NOUVELLES | Lien permanent | Commentaires (0)

 
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