logo Blog50.com
Blog 50 est un service gratuit offert par Notre Temps

26/08/2017

LA CIGALE ET LA FOURMI


LA CIGALE ET LA FOURMI

La Fontaine, Livre 1

Capture d’écran 2017-08-26 à 11.25.24.png

 

 

La cigale ayant chanté


Tout l'été,


Se trouva fort dépourvue


Quand la bise fut venue.


Pas un seul petit morceau


De mouche ou de vermisseau.


Elle alla crier famine


Chez la Fourmi sa voisine,


La priant de lui prêter


Quelque grain pour subsister

Jusqu'à la saison nouvelle.


Je vous paierai, lui dit-elle,


Avant l’août, foi d'animal,


Intérêt et principal.


La Fourmi n'est pas prêteuse,


C'est là son moindre défaut.


Que faisiez-vous au temps chaud ?


Dit-elle à cette emprunteuse.


Nuit et jour à tout venant,


Je chantais, ne vous déplaise.


Vous chantiez ? j'en suis fort aise,


Eh bien! dansez maintenant.

 

11:36 Publié dans LETTRES | Lien permanent | Commentaires (0)

26/05/2017

UN ROMAN E PH.LABRO


Philippe Labro :

"Ma mère, je lui dois énormément"

© Philippe Quaisse/Pasco

LETTRES


Il a touché à tout avec succès : radio et télévision, écriture de chansons et de scénarios pour le cinéma. Plus que jamais, l’écrivain se livre, avec un récit dévoilant le mystère de la vie de sa « petite maman ».
À 80 ans,  vous écrivez un livre sur « votre petite maman »*, comme vous dites avec tendresse. Pourquoi ?
Quand vous regardez votre vie avec du recul, les êtres humains les plus importants, qui sont vos parents, surgissent dans votre mémoire. « Si tu es devenu ce que tu es, c’est un peu à cause de ce qu’ils étaient », se dit-on. J’ai toujours su qu’il y avait un mystère autour de la vie de ma mère. Et comme journaliste et romancier, cela m’intéressait. Ma femme, Françoise, qui m’a souvent indiqué la bonne direction à prendre, m’a dit : « Il faut qu’un jour tu écrives la vie de Netka – c’est le surnom de ma mère, Henriette – parce que sa vie est un roman ! » Mes frères, également, m’ont encouragé. J’ai donc commencé à réfléchir à ce projet, de son vivant. Je l’interrogeais, je prenais des notes. Lorsqu’elle a disparu, j’ai eu accès à des archives, des lettres, des poèmes. Ceci, ajouté à des fiches d’état-civil, des éléments de généalogie, un voyage en Pologne, a donné la matière du livre.
Quel est donc le mystère de la vie de Netka ?
C’est une enfant illégitime. Elle est née de père inconnu. Elle a un frère, Henri, plus âgé d’un an. Leur mère les a posés comme des valises, de pension en pension, jusqu’à ce que Netka se mette à travailler, à l’âge de 20 ans.Elle a vécu des abandons successifs. Elle a connu la honte et l’humiliation de ne pouvoir dire de qui elle était la fille.
Il est apparu que sa mère était une jeune institutrice française tout à fait anonyme, et son père, un comte polonais richissime, qui possédait la moitié de la Biélorussie. Tous ces éléments ont construit, au départ, une existence privée d’amour. Mais, miracle de la vie – c’est plus fréquent qu’on le croit –, à 20 ans, elle rencontre l’amour avec mon père, qui a le double de son âge. Ils ont quatre garçons, et elle devient alors une sorte de diffuseur d’amour, en s’oubliant elle-même. Elle avait pourtant beaucoup de talents. Elle écrivait des poèmes et était très cultivée. Mais elle a tout abandonné pour se consacrer aux siens. Elle a préféré le bonheur à la gloire. Je lui dois énormément. Avec mon père, elle a eu cette vertu que je conseille à tous les parents : encourager la vocation d’un enfant, sans jamais la contrarier.


Ma mère a tout abandonné pour se consacrer aux siens. Elle a préféré le bonheur à la gloire. Je lui dois énormément.

Comment a-t-elle encouragé la vôtre ?
Lorsque j’avais 15 ans, elle a lu dans Le Figaro l’annonce d’un concours à l’occasion du Salon de l’enfance, pour créer un petit journal fait par des lycéens. Elle m’a dit : « Vas-y ! C’est pour toi. » Je m’y suis tellement lancé que j’ai été nommé directeur du journal. Quelque temps plus tard, elle apprend que la bourse Zellidja – qui existe toujours – permet à des jeunes de partir à l’étranger.
La contrepartie est d’écrire un mémoire sur ce que l’on a découvert. Je propose un sujet sur la presse britannique et pars, à 16 ans, en stop en Grande-Bretagne. Puis, à 18 ans, en classe, j’entends dire que quelques bourses d’étudiants restent à attribuer. Je lève le doigt. Là encore, ma mère m’a conforté. Je suis resté deux ans aux États-Unis. À ce moment, nous avons entamé avec ma mère une correspondance hebdomadaire. Elle ne s’est jamais interrompue, même quand elle aurait pu être remplacée par le téléphone. Je crois beaucoup au pouvoir des mots, à la correspondance écrite. Dans ses dernières lettres, sa main tremble – elle est morte à 99 ans.
Il faut s’écrire, se parler en famille ?
En famille, il faut se dire les choses, même quand elles ne sont pas agréables. Entretenir le lien. Quand mes parents sont morts, je me suis posé la question : Les ai-je assez vus ? Assez écoutés ?Je pense que tout se ramène à un simple mot : amour. La phrase la plus universelle est celle du Christ : « Aimez-vous les uns les autres. »
Votre mère a aimé au-delà du cercle familial…
Toute personne qui passait dans la maison, ami, copain, était accueilli. Elle qui avait souffert d’être abandonnée avait le désir d’accueillir. Avec mon père, elle l’a fait au risque de leur vie, en recueillant des réfugiés juifs pendant la guerre, ce qui leur a valu le titre de Justes parmi les nations du mémorial Yad Vashem, en Israël. Je pense qu’elle s’identifiait à ces fuyards, des êtres abandonnés.
Et vous, votre tour venu, avez-vous donné de vous-même ?
Pendant la première partie de ma vie, je me suis trop occupé de moi. Quand j’ai débuté, j’avais de fortes ambitions et le journalisme ne me suffisait pas. J’ai écrit des scénarios, des chansons, j’ai commencé à écrire des romans. Mais avec l’âge vient la réflexion. Si vous ne donnez pas, vous ne recevez rien. À mes enfants, j’ai enseigné que  la vie n’est pas un boulevard à sens unique, mais à deux voies. Tu donnes, je reçois ; je donne, tu prends. Le proverbe indien, « Tout ce qui n’est pas donné est perdu », est tellement vrai ! Le chanteur Guy Béart, lui, disait : « Le meilleur des choses ne coûte rien. »
Cette attitude devant la Vie – avec un grand V – ne peut venir, selon moi, qu’avec l’expérience. Cela inclut la confrontation avec le malheur, la souffrance, les échecs, les erreurs. Au bout d’un moment, vous savez qu’il faut ouvrir votre cœur si vous voulez que celui des autres s’ouvre. Aujourd’hui, c’est un bonheur extraordinaire de voir grandir mes petits-enfants. Observer leur développement, les talents poétiques de leur innocence, me donne une joie intérieure indescriptible. Tous les grands-parents peuvent témoigner de cela.
Après : « Aimez-vous les uns les autres », le Christ dit : Comme je vous ai aimés ». Pour vous, d’où vient l’amour ?
Qu’est-ce qui fait que ce globe terrestre existe, qu’il abrite les plantes, les animaux, et le génie de l’homme ? Je me pose régulièrement ces questions. Et n’ai pas trouvé la réponse. À la question : « Croyez-vous en Dieu ? », le génial physicien Albert Einstein répondait : « Donnez-moi une définition de Dieu, et je vous dirai si j’y crois. » Mais il écrivait par ailleurs : « Nous sommes prédéterminés, objets d’une force que nous ne contrôlons pas, c’est aussi vrai pour l’insecte que pour l’étoile, pour les plantes que les hommes. Nous dansons au son d’une musique mystérieuse jouée à distance par un flûtiste invisible. » J’ai fait de ce « flûtiste invisible » le titre de l’un de mes livres.
Avons-nous encore une liberté, si nous sommes prédéterminés ?
Bien sûr. Je précise que la liberté se gagne. La chance s’attrape. Comme le dit une jolie métaphore venue d’Orient : « Il faut vivre la main tendue et ouverte vers le ciel : si l’oiseau passe, il faut l’attraper. » La conscience de la précarité nous fait dire que chaque jour est un miracle. Demain matin, où serons-nous ? Les Orientaux, plus que nous, sont conscients de l’impermanence, de l’intranquillité, de la fragilité. Nous accordons beaucoup de valeur à la raison. C’est précieux, la rationalité, mais il faut savoir un peu l’oublier. Savoir s’émerveiller. Il y a ceux qui savent regarder la mer, comme le faisait ma mère, du balcon de son appartement sur les hauteurs de Nice, et ceux qui ne savent pas.


Nous accordons beaucoup de valeur à la raison. C’est précieux, la rationalité, mais il faut savoir un peu l’oublier. Savoir s’émerveiller.

Au milieu de l’écriture du livre sur votre mère, vous avez subi un épisode de dépression. Y avez-vous vu un lien avec ce travail de mémoire ?
Je ne le pense pas. J’avais eu une grave dépression lorsque j’avais une cinquantaine d’années. J’étais vice-président de la radio RTL et l’on me demandait d’être président. Je me trouvais devant un obstacle infranchissable. On parlerait aujourd’hui de « burn out ». Cette fois-ci, je pense que ce sont à nouveau des causes professionnelles qui m’ont fragilisé. Mais au bout d’un an, j’ai repris l’écriture du livre. C’est ma fierté. Mes enfants, mes neveux et nièces pleurent en le lisant !
* Ma mère, cette inconnue, de Philippe Labro, Éd. Gallimard, 188 p.  ; 17 €.

Source : "PELERIN"

17:24 Publié dans LETTRES, Loisirs | Tags : lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

08/10/2016

KRAB

 

KRAB


par ELVYRE


Ça n'est pas pour me vanter, mais je viens de réaliser un véritable coup d’éclat. À soixante quinze ans, je suis devenue sans conteste la vieille dame indigne de Moussy lès Limas. J’habite ce bourg paisible de trois mille habitants où la vie routinière s’écoule sans remous, avec pour seules animations le retour régulier du jour du marché, des fêtes des classes, des vide-greniers et des enterrements. L’arrivée d’un nouveau pharmacien ou la rénovation de la poste font l’actualité et monopolisent les conversations entre deux considérations bien senties sur le temps qu’il fait et le temps qui passe. Chaque année reproduit la précédente, à chaque Noël on ressort les mêmes affreuses plaques lumineuses censées égayer les rues et les mêmes pompiers viennent proposer les mêmes calendriers. Chaque année, le maire fait le même discours au même banquet des anciens et chaque année, les mêmes candidats au prix de la plus belle maison fleurie divisent la population entre les partisans du tout géranium et ceux des jardinières mixtes. C’est dire que tout ça n’est pas vraiment folichon, et qu’il me prend parfois des désirs d’extravagances, de frasques, voire d’inconduite pour secouer cette chape d’ennui et de morosité.

Et voilà que j’ai basculé d’un coup du côté des hors-la-loi ! En un instant, des années de respectabilité ont été effacées et mon image de personne estimable, anéantie. Pour maintenir ma position, j’aurais dû rester fidèle au rôle qui m’était assigné, participer aux activités de mon âge et me contenter de commenter avec mes congénères l'état désolant de la société en général et de la jeunesse en particulier. Ces jours-ci par exemple, on attendait de moi que je m’applique à déplorer comme tout le monde l’apparition de signes tracés à la bombe, la nuit, sur les murs de la commune, caractères énigmatiques et intolérables que M.Fructus, l’employé municipal, s'empressait de faire disparaître au matin sous un badigeon beigeâtre. 

C’est ainsi que depuis quelque temps s’étalaient un peu partout de grandes taches de formes et de couleurs imprécises sous lesquelles on pouvait encore distinguer le corps du délit. Les interventions nocturnes paraissaient stimulées par ces efforts de camouflage. Narquoises, les inscriptions renaissaient sur la peinture même. Il y en avait une surtout, un KRAB tracé en lettres chantournées qui se répétait avec insistance et narguait le passant. Dans le bulletin municipal, le maire avait menacé ce KRAB des pires représailles quand il se ferait pincer. Ce qui n'allait pas tarder, la population était à cran.

Moi, ce n'était pas tant que ces inscriptions me gênaient, mais la misère de leur exécution me désolait. Des beaux graffitis, il y en a partout. J’aime assez ces grandes lettres rondes et bouffies ou pointues, menaçantes, basculées les unes par-dessus les autres. Leur sens m'échappe, c'est encore mieux, ce sont des hiéroglyphes modernes, ils gardent pour moi leur mystère. Rien à voir avec les fresques décoratives sans poésie qui enjolivent la ville comme un maquillage sur une vieille peau. Seulement ce KRAB qui s'étalait en face de ma maison était tout à fait indigent, un pauvre gribouillis, un tag sans esprit ni beauté. Minable. Cette empreinte bâclée, là, sous mes yeux, me turlupinait comme une provocation personnelle. Aussi, après avoir évalué différents moyens d’exprimer ma désapprobation, je décidai de faire passer un message à mon tagueur. De prendre ses méthodes pour l'informer du manque de goût et d'imagination de ses interventions. 

À la question du droguiste « Une bombe pour quel usage ? » je répondis le plus naturellement possible : « C’est pour un tag ». La légère vacillation de son regard m’avertit, ça n'allait pas marcher tout seul. Son visage se ferma et je vis clairement inscrit comme une bulle au-dessus de son crâne : « Encore une cinglée qui va me faire des ennuis » tandis qu'il lançait « Désolé, nous n'avons rien pour ce genre de peinture ! » J’avais compris. Il fallait ruser. Au garage où je laissais ma 4L modèle 90 pour sa révision, je me suis plainte de la dégradation de nos murs. Comment s'y prenaient-ils pour peindre assez vite ? Où pouvaient-ils se procurer le nécessaire ? « Pas difficile » me
dit Manu, « pour faire leurs conneries, ils achètent de la peinture à carrosserie n'importe où... ». Norauto avait un rayon fourni. Je rentrai chez moi avec quatre bombes aérosols Ironlak, deux noires et puis deux blanches pour souligner les lettres du texte que j’allais tracer.

Restait à trouver quoi mettre. J'avais pensé : « Krab, tu tagues comme un pied ! », mais je sentais bien que cela ne collait pas. Le langage, l’expression étaient à côté de la plaque. Et puis comment provoquer sa fierté, l'amener à s'améliorer ? L'idée tomba soudain : « Bouffon » ! Oui c'était le mot. J'allais écrire « KRAB = BOUFFON ». Ou « KRABBOUFFON ». On verrait. Avant cela je devais m'entraîner. La porte de la remise se couvrit de signes hasardeux. Le bois était tapissé du haut en bas de lettres difformes et de traînées inabouties. Désormais il serait bien protégé des intempéries ! L’entreprise s’avérait plus difficile que je ne l’avais pensé, pourtant, en persévérant dans mes exercices peu à peu je progressais. Un soir enfin, j'estimai que j'étais au point. Vers minuit j'ouvris ma porte, regardai à droite et à gauche et, la rue étant bien déserte, je sortis, armée des deux bombes qui me restaient car les essais avaient beaucoup consommé. À la lumière de l'éclairage urbain, je réalisai une opération quasi parfaite. C'était beau et, l’instrument de mon exploit à la main, je m’abandonnais avec satisfaction à la contemplation mon superbe KRAB=BOUFFON, bien en vue au-dessus de la pitoyable signature. 

J’allais m’arracher à cet exercice d’admiration de ma première œuvre quand le bruit d’un moteur venant du côté de la place se fit entendre, grandissant au fur et à mesure qu’il se rapprochait de ma rue tranquille. Avant que j’ai le temps de ramasser mon matériel et de me replier, une voiture était là, une portière claquait et j’entendais dans mon dos la voix effarée de monsieur le maire : « Mademoiselle Gourdon ! Vous ?... Comment est-ce possible ? Si quelqu’un avait pu imaginer... »

Le jour suivant, je fus rapidement fixée sur l’effet produit par ma prouesse artistique. À mon entrée dans la boulangerie, les clients présents se transformèrent en statues et tous les yeux me mitraillèrent en même temps. J’entendis ma voix demander : « Une bannette s’il vous plaît » dans un silence d’une densité exceptionnelle, suivi, dès que je franchis la porte, d’un brouhaha cacophonique.

L’après midi, on sonnait à ma porte : les gendarmes, à coup sûr, j’allais avoir droit à une amende salée assortie d’un petit sermon pour me remettre dans le droit chemin ! Je pris mon air le plus comme-il-faut et me préparai bravement affronter la maréchaussée. Mais dehors, là où je m’attendais à voir s’encadrer deux pandores en uniforme, se tenait un jeune garçon inconnu dont je décelai l’identité sur le champ. Mince, tee-shirt et baskets, la casquette à l’envers comme pour me donner un indice définitif, mon Krab était là, mi-embarrassé, mi-frondeur, et après m’avoir dévisagée, me jetait d’une voix mal assurée : « C’est quoi c’bouffon ?... » Malgré sa figure butée et son regard sombre, il ne paraissait pas bien redoutable l’ennemi public n°1 du village. J’ouvris largement : « Ne reste pas là, on va parler ! »

J'ai reçu ce matin un mot de la mairie m'avertissant qu’« en raison de certains agissements regrettables » il n'était pas souhaitable que je garde la vice-présidence du club du troisième âge de Moussy lès Limas. Voilà une décision que j’accepte bien volontiers, j’ai trouvé une distraction beaucoup plus stimulante que l’ouvroir du jeudi. Krab a vu mon matériel et comment j’avais travaillé pour réaliser mon tag. C’est un garçon très gai, le récit de ma première expérience de tagueur l’a fait se tordre de rire, son rire était contagieux, il m’a gagné moi aussi, on se gondolait, on se bidonnait, on ne pouvait plus s’arrêter, j’en pleurais, il y avait des années que je n’avais plus ri comme ça. En engouffrant le goûter que je lui ai préparé, il m’a raconté comment il opérait et m’a expliqué tous ses trucs. Il veut m’emmener faire une session avec son crew. Ensemble, on va faire des exploits. Ma créativité va se déchaîner, j’ai déjà repéré quelques murs bien placés. À partir d’aujourd'hui, je crois que je vais commencer à m’amuser !...

 

11:42 Publié dans LETTRES | Lien permanent | Commentaires (1)

06/10/2016

LA BRUYÈRE (extraits)

LA BRUYÈRE (extraits)

 

Capture d’écran 2016-10-06 à 17.17.46.png

 

 

 

 

I (I)
Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d’une femme : leurs intérêts sont trop différents. Les femmes ne se plaisent point les unes aux autres par les mêmes agréments qu’elles plaisent aux hommes : mille manières qui allument dans ceux-ci les grandes passions, forment entre elles l’aversion et l’antipathie.
2 (I)
Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attachée au mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, et qui ne va pas plus loin ; un esprit éblouissant qui impose, et que l’on n’estime que parce qu’il n’est pas approfondi. Il y a dans quelques autres une grandeur simple, naturelle, indépendante du geste et de la démarche, qui a sa source dans le cœur, et qui est comme une suite de leur haute naissance ; un mérite paisible, mais solide, accompagné de mille vertus qu’elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui échappent, et qui se montrent à ceux qui ont des yeux.
3 (I)
J’ai vu souhaiter d’être fille, et une belle fille, depuis treize ans jusques à vingt-deux, et après cet âge, de devenir un homme.
4 (IV)
Quelques jeunes personnes ne connaissent point assez les avantages d’une heureuse nature, et combien il leur serait utile de s’y abandonner ; elles affaiblissent ces dons du ciel, si rares et si fragiles, par des manières affectées et par une mauvaise imitation : leur son de voix et leur démarche sont empruntés ; elles se composent, elles se recherchent, regardent dans un miroir si elles s’éloignent assez de leur naturel. Ce n’est pas sans peine qu’elles plaisent moins.
5 (VII)
Chez les femmes, se parer et se farder n’est pas, je l’avoue, parler contre sa pensée ; c’est plus aussi que le travestissement et la mascarade, où l’on ne se donne point pour ce que l’on paraît être, mais où l’on pense seulement à se cacher et à se faire ignorer : c’est chercher à imposer aux yeux, et vouloir paraître selon l’extérieur contre la vérité ; c’est une espèce de menterie.
Il faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu’à la coiffure exclusivement, à peu près comme on mesure le poisson entre queue et tête.
6
(v) Si les femmes veulent seulement être belles à leurs propres yeux et se plaire à elles-mêmes, elles peuvent sans doute, dans la manière de s’embellir, dans le choix des ajustements et de la parure, suivre leur goût et leur caprice ; mais si c’est aux hommes qu’elles désirent de plaire, si c’est pour eux qu’elles se fardent ou qu’elles s’enluminent, j’ai recueilli les voix, et je leur prononce, de la part de tous les hommes ou de la plus grande partie, que le blanc et le rouge les rend affreuses et dégoûtantes ; que le rouge seul les vieillit et les déguise ; qu’ils haïssent autant à les voir avec de la céruse sur le visage, qu’avec de fausses dents en la bouche, et des boules de cire dans les mâchoires ; qu’ils protestent sérieusement contre tout l’artifice dont elles usent pour se rendre laides ; et que, bien loin d’en répondre devant Dieu, il semble au contraire qu’il leur ait réservé ce dernier et infaillible moyen de guérir des femmes.
(IV) Si les femmes étaient telles naturellement qu’elles le deviennent par un artifice, qu’elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de leur teint, qu’elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé qu’elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se fardent, elles seraient inconsolables.
7 (VII)
Une femme coquette ne se rend point sur la passion de plaire, et sur l’opinion qu’elle a de sa beauté : elle regarde le temps et les années comme quelque chose seulement qui ride et qui enlaidit les autres femmes ; elle oublie du moins que l’âge est écrit sur le visage. La même parure qui a autrefois embelli sa jeunesse, défigure enfin sa personne, éclaire les défauts de sa vieillesse. La mignardise et l’affectation l’accompagnent dans la douleur et dans la fièvre : elle meurt parée et en rubans de couleur.
8 (VII)
Lise entend dire d’une autre coquette qu’elle se moque de se piquer de jeunesse, et de vouloir user d’ajustements qui ne conviennent plus à une femme de quarante ans. Lise les a accomplis ; mais les années pour elle ont moins de douze mois, et ne la vieillissent point : elle le croit ainsi, et pendant qu’elle se regarde au miroir, qu’elle met du rouge sur son visage et qu’elle place des mouches, elle convient qu’il n’est pas permis à un certain âge de faire la jeune, et que Clarice en effet, avec ses mouches et son rouge, est ridicule.
9 (IV)
Les femmes se préparent pour leurs amants, si elles les attendent ; mais si elles en sont surprises, elles oublient à leur arrivée l’état où elles se trouvent ; elles ne se voient plus. Elles ont plus de loisir avec les indifférents ; elles sentent le désordre où elles sont, s’ajustent en leur présence, ou disparaissent un moment, et reviennent parées.
I0 (I)
Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles ; et l’harmonie la plus douce est le son de voix de celle que l’on aime.

17:24 Publié dans LETTRES | Lien permanent | Commentaires (1)

04/10/2016

SATIN ROUGE

Satin Rouge 
Jean Baptiste De Groodt

Capture d’écran 2016-10-04 à 16.44.38.png

8h30. Le jour se lève sur la lagune. Claire remonte le rideau de sa cabine pour profiter de l’approche vers la gare Santa Lucia. Dans moins d’une heure elle sera dans les rues de Venise.
Elle sort l’invitation de son sac, pour se convaincre à nouveau qu’elle a dit oui à Jean-Baptiste.
«l’Hotel Carlton on The Grand Canal vous invite à son grand bal Carnavalentin ».

Ils ne se connaissent pas, ou presque. De rendez vous professionnels en confessions de plus en plus intimes lors de déjeuners, ils se sont approchés, frôlés. Depuis un an, ils correspondent par écrit, sans se voir, sans se parler. Claire vit en région parisienne, Jean-Baptiste a déménagé à La Rochelle il y a quatorze mois.
Ils ont fait connaissance de la façon la plus banale qui soit : Claire est chef de Pub pour une petite agence de communication dans le 8ème arrondissement, Jean-Baptiste directeur de projet pour la Voilerie Rochelaise, un fabricant de voiles et accastillage pour le nautisme de compétition.

Alors que le train ralentit pour entrer en gare Santa Lucia et déverser son flot de touristes, Claire se remémore leur première entrevue : deux ans auparavant, dans les locaux de l’agence, pour présenter le premier rush d’un film pour le lancement d’une nouvelle grand-voile en composite de conception révolutionnaire, Jean Baptiste faisait partie de l’équipe de direction qui supervisait la réalisation. Il était simplement vêtu d’un jean, d’une chemise blanche. Claire ne l’aurait probablement pas spécialement remarqué, s’il n’avait eu une énorme tache sur sa chemise. Deux mois plus tard ils déjeunaient ensemble, simplement. Attirés l’un par l’autre, cela ne faisait aucun doute, ce n’est que la veille de son départ, après un dernier verre à la sortie du bureau qu’il l’avait enlacée, pour un baiser, un simple baiser sur un bord de trottoir près de Saint Augustin. Il était alors en couple, elle aussi.

Depuis, ils ne se sont pas revus, leur relation devenant uniquement épistolaire, et passant de lieux communs à de douces confidences. Un soir, elle reçut un sms de Jean-Baptiste : « J’ai une idée, retrouvons-nous à Venise, en costumes, dans la folie du carnaval ». Surprise, Claire s’était demandée si elle avait envie que leurs retrouvailles prennent cette tournure. Jean-Baptiste a pris l’initiative : « Il parait que c’est vraiment fabuleux. Je m’occupe des réservations ».
Claire surprend son reflet dans la vitre du train : elle sourit au souvenir de ce baiser. Il l’avait enlacée doucement. Elle avait senti la chaleur de son corps, la douceur de sa peau. Furtivement. Une odeur aussi. Douce et sensuelle.

Elle reçut par courrier billets de train et réservations pour l’hôtel et le grand bal. Mais elle tenait alors à maitriser les retrouvailles. Claire réserva une chambre à l’hôtel Marconi, près du Rialto. Elle n’en dit rien à Jean-Baptiste. « Garder mon indépendance et pouvoir m’éclipser si besoin ».

Elle vérifie à nouveau : les codes de réservation de la chambre sont bien dans son sac. Avec son plan de Venise. Chambre 141, Hotel Marconi, Riva del Vin. A une encablure du Carlton, mais combien de canaux à traverser ? Peu importe, elle savoure déjà ses flâneries à venir à travers la sérénissime.
« Comment nous retrouverons-nous ? Nous reconnaitrons-nous, costumés ? » avait-elle demandé à Jean-Baptiste. « Je suis certain que nous saurons nous retrouver». Elle s’était contentée de cette réponse énigmatique.
Le train s’immobilise enfin. Claire prend son sac et descend le cœur léger, impatiente déjà de revêtir sa tenue d’apparat et de commencer le jeu. Comment se reconnaitront-ils ?
Elle sort de la gare. Et de l’autre côté du canal, l’Hotel Carlton on The Grand Canal s’élève face à elle. Quelques tables rondes nappées de blanc, une façade aux tons d’ocre jaune, pas de bateau amarré aux palines en cette heure matinale. « A tout à l’heure, l’hôtel » dit Claire à haute voix. Elle longe le canal par la gauche, traverse le canal. Elle croise les vénitiens en sens inverse, qui partent à l’assaut de leur train matinal. Claire est subjuguée par leur extrême élégance : hommes et femmes sont d’une classe absolue et sensuelle.
En moins d’un quart d’heure, elle atteint l’Hôtel Marconi où elle pourra se préparer en toute quiétude, sans la crainte d’être reconnue avant l’heure, à l’intersection de deux couloirs, à la réception, dans l’escalier. Jean-Baptiste lui a réservé une chambre au Carlton. « Ta tenue sera prête, à ta disposition, sur le lit. Une robe de satin rouge. ».
C’est trop facile avait aussitôt pensé Claire : tu vas connaitre ma tenue, mais je devrais te chercher ? Il n’en est pas question. Cependant, tu as raison Jean-Baptiste : ma tenue est prête, à ma disposition, sur le lit. Mais de mon hôtel. Tu devras me trouver, comme je devrai te trouver également.
Ils se sont donné rendez vous à 20h30. L’invitation précisait : « DRESS CODE : Déguisement de Carnaval indispensable. Portez un cœur avec vous ! Start Time : 19h30 ».
Claire a aussi confié à son agence de voyage la charge de lui trouver la robe de circonstance. Elle a juste précisé la couleur : or.
Elle découvre son hôtel en même temps que la splendeur du Rialto. Comme beaucoup de bâtiments vénitiens a-t-elle remarqué en traversant ponts et canaux, derrière une façade sans âme, c’est une symphonie de marbres de toutes les couleurs, de dorures, de stucs et de sculptures qui l’accueille dans le hall.
Elle monte dans sa chambre et s’émerveille en découvrant la robe qu’elle portera ce soir : lumineuse et dorée. Elle ne peut réprimer un fou rire et se pare du masque assorti : elle est méconnaissable.
Comment nous reconnaitrons-nous ? Claire a tout de suite imaginé que des yeux, aussi maquillés soient ils derrière un masque, ne pourraient lui mentir longtemps. Et c’est sûre d’elle et impatiente de démasquer Jean-Baptiste qu’elle quitte le Marconi pour flâner à travers les ruelles tortueuses de Venise jusqu’au soir.

19h30. Claire est douchée, maquillée, parée, parfumée. Samsara ne la quitte jamais. Prête donc. Encore une heure à attendre.
Attendre ? Mais pourquoi ? Il a fixé les règles ; elle ne s’est pas engagée à les respecter. Elle va prendre la main. Le bal ouvre bien à 19h30, non ? « Start Time : 19h30 » dit l’invitation.
Le pied hésitant et le cœur battant, elle sort de l’hôtel pour découvrir une Venise métamorphosée : la nuit est tombée tandis qu’elle se préparait, et les lumières de la ville se sont allumées en même temps que les vêtements multicolores. Les masques et robes rivalisent d’audace et de grandeur. Elle sent cette foule à l’aise dans son habit de carnaval.
19h45, elle franchit le seuil de l’Hôtel Carlton.
« Donnez-moi votre cœur » lui demande un personnage loufoque en tenue de la commedia dell’arte, en français derrière un accent italien chantant. Claire se trouble. Pourquoi lui parle-t-il français ? Et son masque ? Et sa robe ? Elle est si prévisible que cela ? Elle présente alors le cœur qu’elle avait préparé à Paris, elle recevra en échange un cœur vénitien au moment de partir.
Pourquoi me parle-t-il en français ? Elle se sentait forte et en sécurité derrière son masque, mais en une phrase, cet italien a ébréché ses certitudes. Et si Jean-Baptiste maitrisait la partie depuis le début ? Un sentiment étrange la parcourt alors. Une crainte mêlée d’excitation contenue. Elle est venue chercher des sensations. Elle devine qu’elle en trouvera, mais peut être pas celles pour lesquelles elle est montée dans le train hier soir.
Pendant tout le repas, elle cherche à capter le regard des hommes, persuadée que là se tient la clé de sa quête : lors de leurs différents repas, leurs plus belles confidences s’étaient faites les yeux dans les yeux. Elle est sûre de reconnaitre Jean-Baptiste du premier regard. De son côté, elle s’est promise de demeurer silencieuse, trop certaine de pouvoir être trahie par les intonations de sa voix reconnaissable.
Comment nous reconnaitrons-nous ? Elle mesure mieux la difficulté qui l’attend en entrant dans la grande salle de bal où la musique et la danse battent déjà leur plein. La lumière relativement tamisée ne fait qu’accroitre l’anonymat des hommes cachés derrière leurs masques. Les corps se frôlent et s’esquivent, s’enlacent et se fuient. Claire danse sans discontinuer depuis la fin du repas. De bras en bras, jamais un seul regard ne lui parle. Celui-ci semble trop grand, celui là trop petit. Ce dernier est italien, celui-ci bien trop vulgaire.
1h00 du matin. La douce euphorie qui l’anime depuis son départ de Paris s’étiole petit à petit, tant lui semble vaine sa recherche de Jean-Baptiste. Quelle présomptueuse tu es se dit-elle. Si elle avait joué le jeu et revêtu la robe choisie par Jean-Baptiste...
La foule se fait plus dense dans le bal. Les effets de l’alcool et de la danse se font sentir. La fête se débride. Claire se laisse chavirer au gré de ses cavaliers. D’hommes, de femmes. D’inconnus assurément. Elle perd pied.
Afin de retrouver le cours de sa pensée, elle se dirige vers le bar, tant bien que mal, collée de toute part par les couples de danseurs.
Une main l’agrippe alors par le coude. Un homme l’attire soudainement, l’emmène et ils traversent la salle. Il avance d’un pas sûr, pousse une porte, traverse un long couloir entre des colonnes de marbre vert. Il ouvre une autre porte et précède Claire dans un escalier faiblement éclairé de lumignons rouges. Deux étages. Une autre porte. Un autre couloir. Claire se laisse guider par l’inconnu. Qui est-il ? Peu lui importe.
Enfin un numéro sur une porte. 223. Et une chambre. Les mêmes lumignons rouges. Les manières de l’homme sont directes mais pas violentes. Il plaque Claire contre le mur. Elle se laisse faire, envahie de tous les sentiments qui l’ont traversée depuis Paris : l’excitation, la crainte, la joie, la peur, l’envie, l’ivresse.
Leurs masques ne leur permettent pas un baiser. Muette, rester muette. Ne pas se découvrir. Claire essaye de garder le contrôle sur ses sens, mais le désir est trop fort. Petit à petit, elle s’abandonne à cet inconnu qui sait si bien jouer avec son corps. Elle n’attend plus Jean-Baptiste depuis longtemps, usée de l’avoir trop mal cherché.
Dans la douceur suave de cette chambre mal éclairée, elle se laisse envahir de plaisir, ne gardant plus pour seul habit que son masque.
Quand elle se réveille, Claire voit le jour poindre derrière les persiennes. Qui est-il ? Qui est ce bel amant qui a sublimé sa nuit ? Elle le cherche. Il n’est pas couché à ses côtés. Pourtant elle entend du bruit. Elle n’est pas seule. Où est-il, qui est-il ? Elle parcourt la pièce du regard. Un rai de lumière est visible sous une porte qui doit être celle de la salle de bain. Tendant l’oreille, elle entend couler une douche. Elle continue à inspecter cette chambre, les murs rococos couverts de volutes dorées et d’angelots, le sol d’une épaisse moquette.
Et soudain le choc. Claire s’enfonce dans le lit, son cœur s’emballe. Elle sent une subite tension dans son crâne, puis dans tout son corps qui se raidit.
Là, négligemment posé sur le sol, à un mètre du lit : une robe de bal étincelante. En satin rouge.
L’impensable serait-il advenu ? Claire se lève d’un pied mal assuré, les tempes battant à tout rompre. Elle s’arrête après trois pas, réalisant qu’elle est totalement nue. Le bruit de la douche s’arrête. Prise d’une soudaine pudeur, elle ramasse la robe de satin rouge qu’elle porte devant elle pour protéger son corps du regard de l’homme qu’elle va découvrir en ouvrant la porte de la salle de bain. Encore un pas. La main sur la poignée, elle hésite : « et pourquoi je ne pars pas, maintenant ? ». Mais elle veut savoir. Elle ouvre la porte. Et une onde électrique lui transperce le ventre. Jean-Baptiste. Il a gagné la partie. Il tourne la tête et lui sourit. Elle le trouve très beau.
« Comment as-tu fait ? Je n’avais pas la robe de satin rouge
- J’avais en tête, depuis quatorze mois, un guide infaillible,
- ...raconte...
- La tentation de ton parfum. »
Vous avez aimé cette œuvre, partagez-la !

 

 

 

16:54 Publié dans LETTRES | Lien permanent | Commentaires (0)

 
Accueil Blog50 | Créez gratuitement votre blog | Avec notretemps.com | Toute l'info retraite | Internet facile | Vos droits | Votre argent | Loisirs | Famille Maison | Cuisine | Jeux | Services | Boutique