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08/10/2016

KRAB

 

KRAB


par ELVYRE


Ça n'est pas pour me vanter, mais je viens de réaliser un véritable coup d’éclat. À soixante quinze ans, je suis devenue sans conteste la vieille dame indigne de Moussy lès Limas. J’habite ce bourg paisible de trois mille habitants où la vie routinière s’écoule sans remous, avec pour seules animations le retour régulier du jour du marché, des fêtes des classes, des vide-greniers et des enterrements. L’arrivée d’un nouveau pharmacien ou la rénovation de la poste font l’actualité et monopolisent les conversations entre deux considérations bien senties sur le temps qu’il fait et le temps qui passe. Chaque année reproduit la précédente, à chaque Noël on ressort les mêmes affreuses plaques lumineuses censées égayer les rues et les mêmes pompiers viennent proposer les mêmes calendriers. Chaque année, le maire fait le même discours au même banquet des anciens et chaque année, les mêmes candidats au prix de la plus belle maison fleurie divisent la population entre les partisans du tout géranium et ceux des jardinières mixtes. C’est dire que tout ça n’est pas vraiment folichon, et qu’il me prend parfois des désirs d’extravagances, de frasques, voire d’inconduite pour secouer cette chape d’ennui et de morosité.

Et voilà que j’ai basculé d’un coup du côté des hors-la-loi ! En un instant, des années de respectabilité ont été effacées et mon image de personne estimable, anéantie. Pour maintenir ma position, j’aurais dû rester fidèle au rôle qui m’était assigné, participer aux activités de mon âge et me contenter de commenter avec mes congénères l'état désolant de la société en général et de la jeunesse en particulier. Ces jours-ci par exemple, on attendait de moi que je m’applique à déplorer comme tout le monde l’apparition de signes tracés à la bombe, la nuit, sur les murs de la commune, caractères énigmatiques et intolérables que M.Fructus, l’employé municipal, s'empressait de faire disparaître au matin sous un badigeon beigeâtre. 

C’est ainsi que depuis quelque temps s’étalaient un peu partout de grandes taches de formes et de couleurs imprécises sous lesquelles on pouvait encore distinguer le corps du délit. Les interventions nocturnes paraissaient stimulées par ces efforts de camouflage. Narquoises, les inscriptions renaissaient sur la peinture même. Il y en avait une surtout, un KRAB tracé en lettres chantournées qui se répétait avec insistance et narguait le passant. Dans le bulletin municipal, le maire avait menacé ce KRAB des pires représailles quand il se ferait pincer. Ce qui n'allait pas tarder, la population était à cran.

Moi, ce n'était pas tant que ces inscriptions me gênaient, mais la misère de leur exécution me désolait. Des beaux graffitis, il y en a partout. J’aime assez ces grandes lettres rondes et bouffies ou pointues, menaçantes, basculées les unes par-dessus les autres. Leur sens m'échappe, c'est encore mieux, ce sont des hiéroglyphes modernes, ils gardent pour moi leur mystère. Rien à voir avec les fresques décoratives sans poésie qui enjolivent la ville comme un maquillage sur une vieille peau. Seulement ce KRAB qui s'étalait en face de ma maison était tout à fait indigent, un pauvre gribouillis, un tag sans esprit ni beauté. Minable. Cette empreinte bâclée, là, sous mes yeux, me turlupinait comme une provocation personnelle. Aussi, après avoir évalué différents moyens d’exprimer ma désapprobation, je décidai de faire passer un message à mon tagueur. De prendre ses méthodes pour l'informer du manque de goût et d'imagination de ses interventions. 

À la question du droguiste « Une bombe pour quel usage ? » je répondis le plus naturellement possible : « C’est pour un tag ». La légère vacillation de son regard m’avertit, ça n'allait pas marcher tout seul. Son visage se ferma et je vis clairement inscrit comme une bulle au-dessus de son crâne : « Encore une cinglée qui va me faire des ennuis » tandis qu'il lançait « Désolé, nous n'avons rien pour ce genre de peinture ! » J’avais compris. Il fallait ruser. Au garage où je laissais ma 4L modèle 90 pour sa révision, je me suis plainte de la dégradation de nos murs. Comment s'y prenaient-ils pour peindre assez vite ? Où pouvaient-ils se procurer le nécessaire ? « Pas difficile » me
dit Manu, « pour faire leurs conneries, ils achètent de la peinture à carrosserie n'importe où... ». Norauto avait un rayon fourni. Je rentrai chez moi avec quatre bombes aérosols Ironlak, deux noires et puis deux blanches pour souligner les lettres du texte que j’allais tracer.

Restait à trouver quoi mettre. J'avais pensé : « Krab, tu tagues comme un pied ! », mais je sentais bien que cela ne collait pas. Le langage, l’expression étaient à côté de la plaque. Et puis comment provoquer sa fierté, l'amener à s'améliorer ? L'idée tomba soudain : « Bouffon » ! Oui c'était le mot. J'allais écrire « KRAB = BOUFFON ». Ou « KRABBOUFFON ». On verrait. Avant cela je devais m'entraîner. La porte de la remise se couvrit de signes hasardeux. Le bois était tapissé du haut en bas de lettres difformes et de traînées inabouties. Désormais il serait bien protégé des intempéries ! L’entreprise s’avérait plus difficile que je ne l’avais pensé, pourtant, en persévérant dans mes exercices peu à peu je progressais. Un soir enfin, j'estimai que j'étais au point. Vers minuit j'ouvris ma porte, regardai à droite et à gauche et, la rue étant bien déserte, je sortis, armée des deux bombes qui me restaient car les essais avaient beaucoup consommé. À la lumière de l'éclairage urbain, je réalisai une opération quasi parfaite. C'était beau et, l’instrument de mon exploit à la main, je m’abandonnais avec satisfaction à la contemplation mon superbe KRAB=BOUFFON, bien en vue au-dessus de la pitoyable signature. 

J’allais m’arracher à cet exercice d’admiration de ma première œuvre quand le bruit d’un moteur venant du côté de la place se fit entendre, grandissant au fur et à mesure qu’il se rapprochait de ma rue tranquille. Avant que j’ai le temps de ramasser mon matériel et de me replier, une voiture était là, une portière claquait et j’entendais dans mon dos la voix effarée de monsieur le maire : « Mademoiselle Gourdon ! Vous ?... Comment est-ce possible ? Si quelqu’un avait pu imaginer... »

Le jour suivant, je fus rapidement fixée sur l’effet produit par ma prouesse artistique. À mon entrée dans la boulangerie, les clients présents se transformèrent en statues et tous les yeux me mitraillèrent en même temps. J’entendis ma voix demander : « Une bannette s’il vous plaît » dans un silence d’une densité exceptionnelle, suivi, dès que je franchis la porte, d’un brouhaha cacophonique.

L’après midi, on sonnait à ma porte : les gendarmes, à coup sûr, j’allais avoir droit à une amende salée assortie d’un petit sermon pour me remettre dans le droit chemin ! Je pris mon air le plus comme-il-faut et me préparai bravement affronter la maréchaussée. Mais dehors, là où je m’attendais à voir s’encadrer deux pandores en uniforme, se tenait un jeune garçon inconnu dont je décelai l’identité sur le champ. Mince, tee-shirt et baskets, la casquette à l’envers comme pour me donner un indice définitif, mon Krab était là, mi-embarrassé, mi-frondeur, et après m’avoir dévisagée, me jetait d’une voix mal assurée : « C’est quoi c’bouffon ?... » Malgré sa figure butée et son regard sombre, il ne paraissait pas bien redoutable l’ennemi public n°1 du village. J’ouvris largement : « Ne reste pas là, on va parler ! »

J'ai reçu ce matin un mot de la mairie m'avertissant qu’« en raison de certains agissements regrettables » il n'était pas souhaitable que je garde la vice-présidence du club du troisième âge de Moussy lès Limas. Voilà une décision que j’accepte bien volontiers, j’ai trouvé une distraction beaucoup plus stimulante que l’ouvroir du jeudi. Krab a vu mon matériel et comment j’avais travaillé pour réaliser mon tag. C’est un garçon très gai, le récit de ma première expérience de tagueur l’a fait se tordre de rire, son rire était contagieux, il m’a gagné moi aussi, on se gondolait, on se bidonnait, on ne pouvait plus s’arrêter, j’en pleurais, il y avait des années que je n’avais plus ri comme ça. En engouffrant le goûter que je lui ai préparé, il m’a raconté comment il opérait et m’a expliqué tous ses trucs. Il veut m’emmener faire une session avec son crew. Ensemble, on va faire des exploits. Ma créativité va se déchaîner, j’ai déjà repéré quelques murs bien placés. À partir d’aujourd'hui, je crois que je vais commencer à m’amuser !...

 

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06/10/2016

LA BRUYÈRE (extraits)

LA BRUYÈRE (extraits)

 

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I (I)
Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d’une femme : leurs intérêts sont trop différents. Les femmes ne se plaisent point les unes aux autres par les mêmes agréments qu’elles plaisent aux hommes : mille manières qui allument dans ceux-ci les grandes passions, forment entre elles l’aversion et l’antipathie.
2 (I)
Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attachée au mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, et qui ne va pas plus loin ; un esprit éblouissant qui impose, et que l’on n’estime que parce qu’il n’est pas approfondi. Il y a dans quelques autres une grandeur simple, naturelle, indépendante du geste et de la démarche, qui a sa source dans le cœur, et qui est comme une suite de leur haute naissance ; un mérite paisible, mais solide, accompagné de mille vertus qu’elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui échappent, et qui se montrent à ceux qui ont des yeux.
3 (I)
J’ai vu souhaiter d’être fille, et une belle fille, depuis treize ans jusques à vingt-deux, et après cet âge, de devenir un homme.
4 (IV)
Quelques jeunes personnes ne connaissent point assez les avantages d’une heureuse nature, et combien il leur serait utile de s’y abandonner ; elles affaiblissent ces dons du ciel, si rares et si fragiles, par des manières affectées et par une mauvaise imitation : leur son de voix et leur démarche sont empruntés ; elles se composent, elles se recherchent, regardent dans un miroir si elles s’éloignent assez de leur naturel. Ce n’est pas sans peine qu’elles plaisent moins.
5 (VII)
Chez les femmes, se parer et se farder n’est pas, je l’avoue, parler contre sa pensée ; c’est plus aussi que le travestissement et la mascarade, où l’on ne se donne point pour ce que l’on paraît être, mais où l’on pense seulement à se cacher et à se faire ignorer : c’est chercher à imposer aux yeux, et vouloir paraître selon l’extérieur contre la vérité ; c’est une espèce de menterie.
Il faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu’à la coiffure exclusivement, à peu près comme on mesure le poisson entre queue et tête.
6
(v) Si les femmes veulent seulement être belles à leurs propres yeux et se plaire à elles-mêmes, elles peuvent sans doute, dans la manière de s’embellir, dans le choix des ajustements et de la parure, suivre leur goût et leur caprice ; mais si c’est aux hommes qu’elles désirent de plaire, si c’est pour eux qu’elles se fardent ou qu’elles s’enluminent, j’ai recueilli les voix, et je leur prononce, de la part de tous les hommes ou de la plus grande partie, que le blanc et le rouge les rend affreuses et dégoûtantes ; que le rouge seul les vieillit et les déguise ; qu’ils haïssent autant à les voir avec de la céruse sur le visage, qu’avec de fausses dents en la bouche, et des boules de cire dans les mâchoires ; qu’ils protestent sérieusement contre tout l’artifice dont elles usent pour se rendre laides ; et que, bien loin d’en répondre devant Dieu, il semble au contraire qu’il leur ait réservé ce dernier et infaillible moyen de guérir des femmes.
(IV) Si les femmes étaient telles naturellement qu’elles le deviennent par un artifice, qu’elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de leur teint, qu’elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé qu’elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se fardent, elles seraient inconsolables.
7 (VII)
Une femme coquette ne se rend point sur la passion de plaire, et sur l’opinion qu’elle a de sa beauté : elle regarde le temps et les années comme quelque chose seulement qui ride et qui enlaidit les autres femmes ; elle oublie du moins que l’âge est écrit sur le visage. La même parure qui a autrefois embelli sa jeunesse, défigure enfin sa personne, éclaire les défauts de sa vieillesse. La mignardise et l’affectation l’accompagnent dans la douleur et dans la fièvre : elle meurt parée et en rubans de couleur.
8 (VII)
Lise entend dire d’une autre coquette qu’elle se moque de se piquer de jeunesse, et de vouloir user d’ajustements qui ne conviennent plus à une femme de quarante ans. Lise les a accomplis ; mais les années pour elle ont moins de douze mois, et ne la vieillissent point : elle le croit ainsi, et pendant qu’elle se regarde au miroir, qu’elle met du rouge sur son visage et qu’elle place des mouches, elle convient qu’il n’est pas permis à un certain âge de faire la jeune, et que Clarice en effet, avec ses mouches et son rouge, est ridicule.
9 (IV)
Les femmes se préparent pour leurs amants, si elles les attendent ; mais si elles en sont surprises, elles oublient à leur arrivée l’état où elles se trouvent ; elles ne se voient plus. Elles ont plus de loisir avec les indifférents ; elles sentent le désordre où elles sont, s’ajustent en leur présence, ou disparaissent un moment, et reviennent parées.
I0 (I)
Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles ; et l’harmonie la plus douce est le son de voix de celle que l’on aime.

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04/10/2016

SATIN ROUGE

Satin Rouge 
Jean Baptiste De Groodt

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8h30. Le jour se lève sur la lagune. Claire remonte le rideau de sa cabine pour profiter de l’approche vers la gare Santa Lucia. Dans moins d’une heure elle sera dans les rues de Venise.
Elle sort l’invitation de son sac, pour se convaincre à nouveau qu’elle a dit oui à Jean-Baptiste.
«l’Hotel Carlton on The Grand Canal vous invite à son grand bal Carnavalentin ».

Ils ne se connaissent pas, ou presque. De rendez vous professionnels en confessions de plus en plus intimes lors de déjeuners, ils se sont approchés, frôlés. Depuis un an, ils correspondent par écrit, sans se voir, sans se parler. Claire vit en région parisienne, Jean-Baptiste a déménagé à La Rochelle il y a quatorze mois.
Ils ont fait connaissance de la façon la plus banale qui soit : Claire est chef de Pub pour une petite agence de communication dans le 8ème arrondissement, Jean-Baptiste directeur de projet pour la Voilerie Rochelaise, un fabricant de voiles et accastillage pour le nautisme de compétition.

Alors que le train ralentit pour entrer en gare Santa Lucia et déverser son flot de touristes, Claire se remémore leur première entrevue : deux ans auparavant, dans les locaux de l’agence, pour présenter le premier rush d’un film pour le lancement d’une nouvelle grand-voile en composite de conception révolutionnaire, Jean Baptiste faisait partie de l’équipe de direction qui supervisait la réalisation. Il était simplement vêtu d’un jean, d’une chemise blanche. Claire ne l’aurait probablement pas spécialement remarqué, s’il n’avait eu une énorme tache sur sa chemise. Deux mois plus tard ils déjeunaient ensemble, simplement. Attirés l’un par l’autre, cela ne faisait aucun doute, ce n’est que la veille de son départ, après un dernier verre à la sortie du bureau qu’il l’avait enlacée, pour un baiser, un simple baiser sur un bord de trottoir près de Saint Augustin. Il était alors en couple, elle aussi.

Depuis, ils ne se sont pas revus, leur relation devenant uniquement épistolaire, et passant de lieux communs à de douces confidences. Un soir, elle reçut un sms de Jean-Baptiste : « J’ai une idée, retrouvons-nous à Venise, en costumes, dans la folie du carnaval ». Surprise, Claire s’était demandée si elle avait envie que leurs retrouvailles prennent cette tournure. Jean-Baptiste a pris l’initiative : « Il parait que c’est vraiment fabuleux. Je m’occupe des réservations ».
Claire surprend son reflet dans la vitre du train : elle sourit au souvenir de ce baiser. Il l’avait enlacée doucement. Elle avait senti la chaleur de son corps, la douceur de sa peau. Furtivement. Une odeur aussi. Douce et sensuelle.

Elle reçut par courrier billets de train et réservations pour l’hôtel et le grand bal. Mais elle tenait alors à maitriser les retrouvailles. Claire réserva une chambre à l’hôtel Marconi, près du Rialto. Elle n’en dit rien à Jean-Baptiste. « Garder mon indépendance et pouvoir m’éclipser si besoin ».

Elle vérifie à nouveau : les codes de réservation de la chambre sont bien dans son sac. Avec son plan de Venise. Chambre 141, Hotel Marconi, Riva del Vin. A une encablure du Carlton, mais combien de canaux à traverser ? Peu importe, elle savoure déjà ses flâneries à venir à travers la sérénissime.
« Comment nous retrouverons-nous ? Nous reconnaitrons-nous, costumés ? » avait-elle demandé à Jean-Baptiste. « Je suis certain que nous saurons nous retrouver». Elle s’était contentée de cette réponse énigmatique.
Le train s’immobilise enfin. Claire prend son sac et descend le cœur léger, impatiente déjà de revêtir sa tenue d’apparat et de commencer le jeu. Comment se reconnaitront-ils ?
Elle sort de la gare. Et de l’autre côté du canal, l’Hotel Carlton on The Grand Canal s’élève face à elle. Quelques tables rondes nappées de blanc, une façade aux tons d’ocre jaune, pas de bateau amarré aux palines en cette heure matinale. « A tout à l’heure, l’hôtel » dit Claire à haute voix. Elle longe le canal par la gauche, traverse le canal. Elle croise les vénitiens en sens inverse, qui partent à l’assaut de leur train matinal. Claire est subjuguée par leur extrême élégance : hommes et femmes sont d’une classe absolue et sensuelle.
En moins d’un quart d’heure, elle atteint l’Hôtel Marconi où elle pourra se préparer en toute quiétude, sans la crainte d’être reconnue avant l’heure, à l’intersection de deux couloirs, à la réception, dans l’escalier. Jean-Baptiste lui a réservé une chambre au Carlton. « Ta tenue sera prête, à ta disposition, sur le lit. Une robe de satin rouge. ».
C’est trop facile avait aussitôt pensé Claire : tu vas connaitre ma tenue, mais je devrais te chercher ? Il n’en est pas question. Cependant, tu as raison Jean-Baptiste : ma tenue est prête, à ma disposition, sur le lit. Mais de mon hôtel. Tu devras me trouver, comme je devrai te trouver également.
Ils se sont donné rendez vous à 20h30. L’invitation précisait : « DRESS CODE : Déguisement de Carnaval indispensable. Portez un cœur avec vous ! Start Time : 19h30 ».
Claire a aussi confié à son agence de voyage la charge de lui trouver la robe de circonstance. Elle a juste précisé la couleur : or.
Elle découvre son hôtel en même temps que la splendeur du Rialto. Comme beaucoup de bâtiments vénitiens a-t-elle remarqué en traversant ponts et canaux, derrière une façade sans âme, c’est une symphonie de marbres de toutes les couleurs, de dorures, de stucs et de sculptures qui l’accueille dans le hall.
Elle monte dans sa chambre et s’émerveille en découvrant la robe qu’elle portera ce soir : lumineuse et dorée. Elle ne peut réprimer un fou rire et se pare du masque assorti : elle est méconnaissable.
Comment nous reconnaitrons-nous ? Claire a tout de suite imaginé que des yeux, aussi maquillés soient ils derrière un masque, ne pourraient lui mentir longtemps. Et c’est sûre d’elle et impatiente de démasquer Jean-Baptiste qu’elle quitte le Marconi pour flâner à travers les ruelles tortueuses de Venise jusqu’au soir.

19h30. Claire est douchée, maquillée, parée, parfumée. Samsara ne la quitte jamais. Prête donc. Encore une heure à attendre.
Attendre ? Mais pourquoi ? Il a fixé les règles ; elle ne s’est pas engagée à les respecter. Elle va prendre la main. Le bal ouvre bien à 19h30, non ? « Start Time : 19h30 » dit l’invitation.
Le pied hésitant et le cœur battant, elle sort de l’hôtel pour découvrir une Venise métamorphosée : la nuit est tombée tandis qu’elle se préparait, et les lumières de la ville se sont allumées en même temps que les vêtements multicolores. Les masques et robes rivalisent d’audace et de grandeur. Elle sent cette foule à l’aise dans son habit de carnaval.
19h45, elle franchit le seuil de l’Hôtel Carlton.
« Donnez-moi votre cœur » lui demande un personnage loufoque en tenue de la commedia dell’arte, en français derrière un accent italien chantant. Claire se trouble. Pourquoi lui parle-t-il français ? Et son masque ? Et sa robe ? Elle est si prévisible que cela ? Elle présente alors le cœur qu’elle avait préparé à Paris, elle recevra en échange un cœur vénitien au moment de partir.
Pourquoi me parle-t-il en français ? Elle se sentait forte et en sécurité derrière son masque, mais en une phrase, cet italien a ébréché ses certitudes. Et si Jean-Baptiste maitrisait la partie depuis le début ? Un sentiment étrange la parcourt alors. Une crainte mêlée d’excitation contenue. Elle est venue chercher des sensations. Elle devine qu’elle en trouvera, mais peut être pas celles pour lesquelles elle est montée dans le train hier soir.
Pendant tout le repas, elle cherche à capter le regard des hommes, persuadée que là se tient la clé de sa quête : lors de leurs différents repas, leurs plus belles confidences s’étaient faites les yeux dans les yeux. Elle est sûre de reconnaitre Jean-Baptiste du premier regard. De son côté, elle s’est promise de demeurer silencieuse, trop certaine de pouvoir être trahie par les intonations de sa voix reconnaissable.
Comment nous reconnaitrons-nous ? Elle mesure mieux la difficulté qui l’attend en entrant dans la grande salle de bal où la musique et la danse battent déjà leur plein. La lumière relativement tamisée ne fait qu’accroitre l’anonymat des hommes cachés derrière leurs masques. Les corps se frôlent et s’esquivent, s’enlacent et se fuient. Claire danse sans discontinuer depuis la fin du repas. De bras en bras, jamais un seul regard ne lui parle. Celui-ci semble trop grand, celui là trop petit. Ce dernier est italien, celui-ci bien trop vulgaire.
1h00 du matin. La douce euphorie qui l’anime depuis son départ de Paris s’étiole petit à petit, tant lui semble vaine sa recherche de Jean-Baptiste. Quelle présomptueuse tu es se dit-elle. Si elle avait joué le jeu et revêtu la robe choisie par Jean-Baptiste...
La foule se fait plus dense dans le bal. Les effets de l’alcool et de la danse se font sentir. La fête se débride. Claire se laisse chavirer au gré de ses cavaliers. D’hommes, de femmes. D’inconnus assurément. Elle perd pied.
Afin de retrouver le cours de sa pensée, elle se dirige vers le bar, tant bien que mal, collée de toute part par les couples de danseurs.
Une main l’agrippe alors par le coude. Un homme l’attire soudainement, l’emmène et ils traversent la salle. Il avance d’un pas sûr, pousse une porte, traverse un long couloir entre des colonnes de marbre vert. Il ouvre une autre porte et précède Claire dans un escalier faiblement éclairé de lumignons rouges. Deux étages. Une autre porte. Un autre couloir. Claire se laisse guider par l’inconnu. Qui est-il ? Peu lui importe.
Enfin un numéro sur une porte. 223. Et une chambre. Les mêmes lumignons rouges. Les manières de l’homme sont directes mais pas violentes. Il plaque Claire contre le mur. Elle se laisse faire, envahie de tous les sentiments qui l’ont traversée depuis Paris : l’excitation, la crainte, la joie, la peur, l’envie, l’ivresse.
Leurs masques ne leur permettent pas un baiser. Muette, rester muette. Ne pas se découvrir. Claire essaye de garder le contrôle sur ses sens, mais le désir est trop fort. Petit à petit, elle s’abandonne à cet inconnu qui sait si bien jouer avec son corps. Elle n’attend plus Jean-Baptiste depuis longtemps, usée de l’avoir trop mal cherché.
Dans la douceur suave de cette chambre mal éclairée, elle se laisse envahir de plaisir, ne gardant plus pour seul habit que son masque.
Quand elle se réveille, Claire voit le jour poindre derrière les persiennes. Qui est-il ? Qui est ce bel amant qui a sublimé sa nuit ? Elle le cherche. Il n’est pas couché à ses côtés. Pourtant elle entend du bruit. Elle n’est pas seule. Où est-il, qui est-il ? Elle parcourt la pièce du regard. Un rai de lumière est visible sous une porte qui doit être celle de la salle de bain. Tendant l’oreille, elle entend couler une douche. Elle continue à inspecter cette chambre, les murs rococos couverts de volutes dorées et d’angelots, le sol d’une épaisse moquette.
Et soudain le choc. Claire s’enfonce dans le lit, son cœur s’emballe. Elle sent une subite tension dans son crâne, puis dans tout son corps qui se raidit.
Là, négligemment posé sur le sol, à un mètre du lit : une robe de bal étincelante. En satin rouge.
L’impensable serait-il advenu ? Claire se lève d’un pied mal assuré, les tempes battant à tout rompre. Elle s’arrête après trois pas, réalisant qu’elle est totalement nue. Le bruit de la douche s’arrête. Prise d’une soudaine pudeur, elle ramasse la robe de satin rouge qu’elle porte devant elle pour protéger son corps du regard de l’homme qu’elle va découvrir en ouvrant la porte de la salle de bain. Encore un pas. La main sur la poignée, elle hésite : « et pourquoi je ne pars pas, maintenant ? ». Mais elle veut savoir. Elle ouvre la porte. Et une onde électrique lui transperce le ventre. Jean-Baptiste. Il a gagné la partie. Il tourne la tête et lui sourit. Elle le trouve très beau.
« Comment as-tu fait ? Je n’avais pas la robe de satin rouge
- J’avais en tête, depuis quatorze mois, un guide infaillible,
- ...raconte...
- La tentation de ton parfum. »
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28/09/2016

LE BELVÉDÈRE DE L'EXILÉE

(L'auteur prête sa plume à une supposée servante de Victor HUGO, Eugénie, qui accompagne le célèbre écrivain dans son exil de GUERNESEY... Cela ne manque pas de charme!)

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Le belvédère de l'exilée 
par Jean Baptiste De Groodt


18 juillet 1856
Ma très chère mère, 
Comme je vous l’ai laissé entendre dans mon précédent courrier, nous avons emménagé il y a huit jours dans cette nouvelle maison dont Monsieur a fait l’acquisition en mai dernier. Je vous avoue que cela me coûte de plus en plus de devoir reconstruire encore et encore la maisonnée qui sied à Monsieur.
Cela fait maintenant cinq ans que nous avons quitté la France, et qu’il nous a fallu aménager autant de maisons. J’ose croire que nous resterons ici un peu plus longtemps que dans les précédentes. À en croire l’enthousiasme de Monsieur et son ardeur à construire, décorer, aménager cette belle bâtisse, je dois pouvoir me projeter pour quelques années sur cette île qui m’étonne de jours en jours. 
Nous ne sommes pour l’instant que quelques domestiques à dormir ici, rue d’Hauteville (pensez à noter la nouvelle adresse, que je vous recopie à la fin de cette lettre, vos écrits me parviennent difficilement mais sont toujours pour moi source d’un grand plaisir, comme ils me permettent de me sentir moins loin de mon pays, de ma terre). Les artisans de tous corps défilent à longueur de journée afin de redonner à ces murs le lustre perdu pendant les neuf années de quasi-abandon. Nous sommes bien loin du calme auquel j’ai toujours été habituée avec Monsieur – si j’oublie là les coups d’éclat dont il s’est fait une spécialité. Monsieur a prévu de s’installer définitivement dans deux mois au plus tard. 
Madame vient régulièrement, mais je la vois en retrait, laissant tout le soin à son illustre mari de choisir tel aménagement, tel meuble, telle peinture. Elle est ici chez lui. Comme elle a accepté de courir l’Europe, exilée volontaire par amour de son mari. Les enfants sont très durs avec nous. Ils dépensent sur le personnel les reproches qu’ils ne peuvent faire à leur père de les avoir arrachés à leur douce vie parisienne. Sauf peut être François-Victor qui semble trouver ici le cadre paisible pour mener à bien le projet fou qu’il s’est fixé de traduire toute l’œuvre de Shakespeare. Il m’en parle, toujours sur le ton de la confidence, quand il vient à l’office.
Je vous écris de la plus belle pièce de la maison, dont je profite tant que Monsieur n’est pas encore installé (et que Dieu me garde qu’il ne découvre jamais que je me suis permise de rester dans cette pièce qu’il fait construire à sa mesure). C’est un belvédère magnifique, aménagé au dernier des trois étages que compte la maison, et dont les fenêtres nous plongent dans l’étendue de l’océan, et au loin, les terres de France.
Mais déjà le jour disparaît pour laisser place aux nuits les plus noires qu’il m’ait été donné de connaitre, et je dois stopper là cette lettre, Monsieur étant très sourcilleux quant aux dépenses non nécessaires. Croyez bien ma chère mère que je me porte au mieux, même si vous me manquez ainsi que mes chers frères que j’espère bien courageux pour vous aider chaque jour que Dieu fait.
Votre fille aimante et dévouée, Eugénie.
Eugénie Laroche, chez Monsieur Victor Hugo, Hauteville House, 38 Hauteville Street, Saint-Pierre-Port, Guernesey. 
 
20 décembre 1856
Ma très chère mère,
Votre courrier m’est bien parvenu et je vous en remercie. Je suis fort marrie de la mort de notre oncle Fernand, qui aura lutté, j’en suis certaine, de toutes ses forces contre la tuberculose qui l’a emporté. Mais cela vous fera aussi une bouche de moins à nourrir. À toute chose malheur est bon, et je vous en conjure, ne vous laissez pas abattre par le chagrin à pleurer sur ce mauvais sort qui veut emporter les hommes de notre famille. Dites à mes frères de prendre soin d’eux et que je les aime de mon île agitée. 
Avec l’hiver qui s’installe, le temps ici devient de plus en plus hostile et nos conditions de vie ne sont pas toujours faciles, sauf bien sûr pour Monsieur dont l’anatomie semble absolument inattaquable. Quand les vents se renforcent au loin, c’est toute la maison qui tremble. Je les sens qui arrivent, à travers les volets, les fenêtres, par les ouvertures des cheminées. Et c’est un soufflement rauque et profond qui s’engouffre alors dans les pièces, une à une, malgré les tentures tirées aux portes. Et si j’ai pu croire, les premiers mois, que d’exil il ne serait jamais question souhaitant me placer dans la peau d’une voyageuse plutôt que dans celle, moins glorieuse, d’une domestique qui s’exile à la suite de la maisonnée de Monsieur Hugo, je dois m’avouer vaincue par notre situation. Certes, je ne suis pas malheureuse et la notoriété de Monsieur, encore accrue dernièrement avec la parution de ses Contemplations (dont j’ai pu entrevoir les premières lignes un soir à Bruxelles), nous rend la vie bien riche à défaut d’être reposante. Quelques visiteurs défilent, qu’ils soient de Guernesey, de France ou d’Angleterre, et tous veulent s’entretenir l’un avec le poète, l’autre avec le dramaturge, celui-ci avec l’homme politique, cet autre avec le grand penseur. Cependant, très peu ont l’honneur de « monter » au belvédère, que l’on n’aperçoit pas de la rue, mais uniquement du jardin. Bien d’entre eux, je suppose, cherchent à garder intacte leur relation, ou à en créer une nouvelle, avec cet homme qui peut-être pourra courir les honneurs lorsque le temps de l’exil aura passé.
Le mois dernier, J. a emménagé dans la maison qu’elle s’est trouvée en face de Hauteville. Madame l’ignore, alors que Monsieur semble s’en accommoder au mieux, et déjà des rituels se sont installés entre eux. Il n’est pas rare de les croiser, paraît-il, sur les chemins qui mènent aux falaises. J’imagine combien ce cadre magnifique peut inspirer Monsieur Hugo, tandis que le physique de J. semble décliner ici.
Ces derniers temps, la petite Adèle s’est montrée bien faible et l’on a craint pour sa santé. Si elle semble maintenant remise, son état mental nous inquiète, d’autant que Monsieur devient de plus en plus tyrannique avec les siens. Il les veut avec lui, près de lui, tout au long de son exil. Ils aspirent à plus de liberté, et à moins d’emprise de cet imposant père. Il a tant souffert du décès de la pauvre Léopoldine que son emprise sur ses autres enfants est plus forte à mesure qu’il vieillit.
Quant à ma santé, soyez certaine qu’elle est au mieux, même si j’ai hâte de traverser cet hiver qui déjà me lasse. 
Écrivez moi, embrassez mes chers frères pour moi, votre toujours aimante et dévouée, Eugénie.
 
10 juillet 1857
Ma très chère mère,
Comme je suis heureuse du mariage de notre cher Ferdinand ! Que la douce Joséphine lui fasse de beaux bébés et nous donnent de jolis neveux et, à vous, vos premiers petits enfants ! Cette nouvelle remplit mon cœur qui n’a pas souvent l’occasion de se réjouir ici, tant les journées se succèdent les unes aux autres, sans d’autre espoir que de se lever en forme le lendemain, toujours ici, sur cette île, loin de vous, loin de tout, et seuls.
Je ne comprends pas tout aux considérations politiques qui nous ont éloignés de notre beau pays, mais de la rugosité de Monsieur quand il parle de l’empereur ne pourra naître sa volonté d’un retour en catimini. Monsieur Hugo voudra un retour sous la lumière, en héros du peuple, et je crains de ne jamais connaitre ce jour, et de ne jamais vous revoir. 
Aux jours qui passent nous mesurons l’épreuve qu’il nous fait subir. Certes, j’ai accepté de venir ici, comme auparavant à Jersey, à Bruxelles, etc. Mais aurais-je imaginé une telle solitude que ma décision eût été tout autre. À l’ombre d’un trop grand soleil il fait froid. Dramatiquement froid. Ma seule lumière dans cette île est de savoir que nous travaillons, à notre façon, à l’œuvre magistrale que Monsieur Hugo écrit ici de jour en jour. Je l’ai trouvé ce matin particulièrement exalté. Alors que je lui montais sa collation habituelle à dix heures, les yeux plus lumineux que jamais, toujours en chemise de nuit, les cheveux en bataille, il s’est adressé à moi sur le ton de la plus glorieuse des victoires en disant : « ma chère Eugénie, tu viens d’assister à la naissance de mon plus grand roman. Il dormait dans les tiroirs, et j’ai repris ce matin même son élaboration. Il sera l’un des plus grands, si ce n’est le plus grand, de mes romans. J’y parle des tiens, des petites gens de Paris, ce roman s’appelle Les Misérables. »
Je dois vous avouer que j’ignore tout de ce roman et de son devenir hypothétique, mais en descendant du belvédère, alors que derrière moi la voix du grand homme résonnait encore de son enthousiasme, j’étais prise dans l’euphorie de sa créativité et savourais alors les poussières de notoriété que dispersait sur nous Monsieur, et acceptais alors cet exil glorieux.
Embrassez pour moi les jeunes mariés, et sachez que si je ne vous revois plus, j’aurais vécu emprisonnée ici, des années heureuses auprès du plus grand esprit qu’il m’eut été donné de connaitre. Votre fille aimante et dévouée, Eugénie.

 

17:14 Publié dans LETTRES | Lien permanent | Commentaires (1)

23/09/2016

CERVANTÈS

MIGUEL DE CERVANTÈS

 


On aurait pu en faire un roman intitulé La vie mirifique de Miguel de Cervantès, esclave et écrivain manchot. Le parcours personnel de l'écrivain espagnol, dont on commémore cette année les 400 ans de la disparition, est en effet rocambolesque à souhait !
Entre batailles, galères et prisons, retraçons le cheminement de cet aventurier qui, avec son Don Quichotte, a quand même trouvé le temps de révolutionner la littérature.

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Un berceau (presque) doré


Quelle chance d'arriver au monde en plein Siècle d'Or espagnol ! Ce 29 septembre (?) 1547, le petit Miguel, vagissant sur les fonts baptismaux d'une église d'Alcalá de Henares en Castille, ne se rend pas compte qu'il est né à une période bénie pour les ambitieux.

À peine 50 ans auparavant, son pays prenait en effet une longueur d'avance dans la course à la prospérité en arrivant le premier sur les rivages américains. 
Les richesses se mirent à couler à flot et permirent rapidement au royaume, qui venait d'achever sa Reconquista contre les musulmans, de devenir la première puissance du globe.
Mais la fortune ne sourit pas à tout le monde puisque les parents du petit Miguel ne sont pas vraiment des privilégiés. 
Rodrigo, le père, exerce la profession de chirurgien, ce qui n'a alors rien de particulièrement enviable : il s'agit d'assister les médecins, d'arracher quelques dents ou encore de tailler barbes et moustaches.
Pas de quoi faire rêver un enfant, traîné d'une ville à l'autre par ce père itinérant !
La famille finit par se fixer à Valladolid, mais la stabilité tant rêvée n'est pas au rendez-vous. Criblé de dettes, ses meubles confisqués, Rodrigo est jeté en prison. Il est temps de reprendre la route.


Devenir picaro ou poète ?


Puisque Valladolid ne veut pas d'eux, les Cervantès se dirigent vers la perle de l'Espagne, cette ville de Séville que les navires en provenance d'Amérique couvrent de richesses.
A 17 ans, muni déjà d'une bonne éducation, Miguel ne se lasse pas du spectacle de ces rues où se mélangent toutes les couches de la population. Voici les fiers marchands suivis de près par quelques voyous à la recherche d'une bonne fortune, ces picaros (« misérables » « filous ») de la pègre qui vont plus tard peupler ses œuvres.

 

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Il fréquente également le théâtre où il découvre l'œuvre du meilleur dramaturge de son temps, Lope de Rueda. Ses comédies impressionnent tant le jeune homme qu'il n'oubliera pas, la gloire venue, de lui rendre hommage.
Pour le moment le voici à Madrid où il consacre son temps aux leçons de Juan López de Hoyos. Humaniste et admirateur d'Érasme, il est chargé, à la mort de la reine espagnole Élizabeth de France (1568), de composer quelques textes bien pensés en son honneur. C'est l'occasion pour Miguel de mettre la main à la plume et de rédiger plusieurs poèmes qui seront inclus au livre-hommage.
Mais accusé d'avoir blessé en duel un maître d'œuvres, il doit fuir en catastrophe la capitale qui le condamne par contumace à 10 ans d'exil et à avoir la main coupée s'il ose réapparaître en ville. La célébrité attendra.

Le manchot de Lépante
L'errance continue, cette fois au service du futur cardinal Acquaviva qu'il suit dans toute l'Italie en tant que valet de chambre.
C'est l'occasion de découvrir Palerme, Milan, Florence ou encore Venise et de se construire une solide culture littéraire, notamment à la lecture des plus grands poèmes italiens.
Mais l'appel de l'aventure est le plus fort : il choisit de continuer à hanter les routes du pays en se faisant fantassin professionnel. Mauvaise idée ! Il se retrouve, en compagnie de son frère Rodrigo venu le rejoindre, engagé au cœur d'une des plus terribles batailles navales de l'Histoire.
Ce 7 octobre 1571, en effet, l'alliance de la Sainte-Ligue qui rassemble l'Espagne, Venise, Gênes et les États du Pape se retrouve face à la flotte turque au large de Lépante, en Grèce. Il s'agit pour les forces chrétiennes de repousser les Turcs qui, après avoir pris Chypre, regardent avec trop d'insistance du côté de l'ouest de la Méditerranée.
Des centaines de vaisseaux vont s'affronter à coups de canons pendant des heures, faisant près de 40 000 victimes, jusqu'à ce que la défaite de l'amiral Ali Pacha ne fasse plus de doute.
Sur le vaisseau La Marqueza, Cervantès, fiévreux, a bien du mal à tenir debout. Il va pourtant rejoindre son poste et se battre vaillamment avant de devoir abandonner le combat, touché par 3 tirs d'arquebuse dans la poitrine et la main gauche. Il ne retrouvera jamais l'usage de celle-ci mais y gagnera un surnom : le manchot de Lépante.

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La bataille de Lépante expliquée par Cervantès
Dans Don Quichotte, Cervantès fait vivre son expérience à un de ses personnages :
« Quelque temps après que j’arrivai en Flandre, on eut nouvelle de la ligue que Sa Sainteté le pape Pie V d’heureuse mémoire avait faite avec la république de Venise et avec l’Espagne, contre l’ennemi commun, qui est le Turc, lequel en ce même temps avait conquis avec son armée navale la fameuse île de Chypre, qui était sous la domination des Vénitiens, perte lamentable et malheureuse. On sut pour certain que le Sérénissime don Juan d’Autriche, frère naturel de notre bon roi don Philippe, serait le général de cette ligue et l’on publia le très grand appareil de guerre qui se faisait ; ce qui m’incita et m’aiguillonna le courage et le désir de me trouver en la journée que l’on attendait » (Miguel de Cervantès, Don Quichotte, première partie, 1605).
Mais que diable allait-il faire dans cette galère ?
Cette blessure ne va pas calmer les ardeurs de Cervantès qui continue pendant des années son métier de soldat en participant à diverses expéditions. Mais en 1575, c'est décidé : il est temps de rentrer au pays revoir la famille. 
En compagnie de son frère il s'embarque donc sur une galère, direction l'Espagne. Avec dans la poche une lettre de recommandation du vainqueur de Lépante, Don Juan d'Autriche, l'avenir s'annonce radieux. Las ! Dali-Mami le Boiteux et ses pirates en ont décidé autrement : la galère est prise d’assaut et les passagers transférés directement à Alger.
La désillusion est grande pour Cervantès, qui sait le sort réservé aux prisonniers : « Quand j'arrivais captif et vis cette terre / De si triste renom qui en son sein recèle / Tant de pirates qu'elle accueille et protège, / Je ne pus retenir plus longtemps mes pleurs. » (Cervantès, La Vie à Alger).

C'est alors que la lettre de recommandation entre en scène : grâce à elle, les pirates vont s'imaginer avoir affaire à de nobles personnages espagnols, et s'enquérir d'une rançon. 
Il n'y aura donc pas de vente sur le marché aux esclaves, mais une captivité éprouvante que Cervantès a du mal à supporter. Il va d'ailleurs multiplier les tentatives d'évasion, toujours en vain.
En Espagne, sa famille tente de rassembler l’argent en sacrifiant héritage et dots, mais les deux frères vont devoir attendre que la somme considérable qui est demandée soit apportée par des religieux de l'ordre des Trinitaires, spécialisés dans le rachat de prisonniers. 
Après trois ans de captivité, Rodrigo rejoint sa famille, laissant son frère aîné patienter seul encore trois années dans les geôles algéroises.
Un écrivain au bagne
Dans Don Quichotte, Cervantès s'inspire de son expérience pour relater la vie dans les prisons algéroises. « [Il y avait] une prison que les Turcs appellent un bagne, où ils enferment les captifs chrétiens, aussi bien ceux du roi que ceux qui appartiennent à des particuliers, ou encore à la ville. […] Je faisais partie des gens à rançon ; j'eus beau dire que je manquais de moyens et de fortune, quand on sut que j'étais capitaine, on m'inscrivit au nombre des gentilshommes et des personnes susceptibles d'être rachetées. On m'enchaîna, plus pour marquer que j'étais rachetable que pour s'assurer de ma personne ; et je passais ma vie dans ce bagne […]. Même si la faim et le dénuement nous faisaient parfois souffrir, rien ne nous affligeait plus que de voir et d'entendre à chaque instant les cruautés inouïes que mon maître affligeait aux chrétiens. Il n'y avait pas de jour qu'il n'en fît pendre ou empaler ou essoriller pour un motif futile ou même inexistant » (Miguel de Cervantès, Don Quichotte, première partie, 1605).

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