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17/03/2018

ENTRETIEN SUR LA LECTURE

Jean-Michel Blanquer, Cécile et Bernard Pivot :
«Les livres, c'est la vie»

Par Jean-Christophe Buisson

PIVOT,SA FILLE ET BLANQUERT.png

 

 

INTERVIEW EXCLUSIVE - Le Salon du livre vient d'ouvrir ses portes à Paris. À cette occasion, nous avons organisé une rencontre entre le ministre de l'Éducation nationale, qui a mis la lecture au cœur de sa réforme de l'école, et «le roi Lire», qui publie avec sa fille, Cécile, un bel ouvrage en forme d'éloge de la lecture, des écrivains… et des lecteurs.
Un matin pluvieux, Rue de Grenelle, à Paris, dans le vaste bureau de Jean-Michel Blanquer. Par la fenêtre, on distingue sous le ciel grisâtre le majestueux platane planté avant la Révolution dans le petit jardin du ministère de l'Education nationale. Assis devant la cheminée où crépite un feu joyeux, le ministre accueille Bernard et Cécile Pivot qui viennent de publier Lire! (Flammarion), recueil superbement illustré de textes enlevés, drôles, enthousiastes, inédits, convaincants, nécessaires, où un père et sa fille dévoilent leurs rapports les plus intimes aux livres: comment et où ils les dévorent et les avalent, comment ils les rangent, ce qu'ils leur apportent, comment ils s'en débarrassent (ou non). Mais aussi leurs recettes pour lire en vacances, choisir un livre ou inciter les enfants à la lecture. Redonner le goût et le plaisir de la lecture chez les enfants et les adolescents est précisément un des objectifs prioritaires du ministre de l'Education nationale qui, depuis bientôt un an, multiplie les initiatives en ce sens. Ces trois-là étaient faits pour se rencontrer, quitte à parler, parfois, d'une seule voix…
Le Figaro Magazine - Quel est, à tous les trois, votre rapport initial au livre et à la lecture?
Jean-Michel Blanquer - Un rapport de plaisir. Je passe vite sur ma découverte de Bambi, si vous le voulez bien, mais que ce soient les petites histoires à lire en classe comme les «Contes et Légendes», les extraits de l'Iliadeet de L'Odyssée ou les contes traditionnels régionaux, russes, allemands, etc., ou encore les livres de la Bibliothèque verte comme Les Six Compagnonsou Bennett,enfant, j'ai très vite éprouvé un immense plaisir à lire. Au point de vouloir écrire. J'écrivais sans arrêt des petites histoires, des poésies ; une fois, j'ai gagné un prix en participant à un concours de nouvelles organisé par la collection «Signe de piste». Ma nouvelle s'appelait Le Meurtre de statueset le héros en était le commissaire Sentiment (rires). Adolescent, mon premier choc fut Le Rouge et le Noirde Stendhal.
Cécile Pivot -La Bibliothèque verte fut aussi fondatrice pour moi avec les enquêtes policières d'Alice. De même la Bibliothèque rose avec Fantômette et sa célèbre expression «Mille pompons!» Et aussi Oui-Oui, même si je suis consciente aujourd'hui qu'il s'agissait là d'une lecture affligeante: il n'y était presque question que d'argent! Ce furent ensuite les livres incontournables de ma génération comme La Gloire de mon père et Un sac de billes.
«La lecture isole en apparence mais en réalité nous ouvre un champ infini.»
Jean-Michel Blanquer
Bernard Pivot -Mon père étant prisonnier de guerre, ma mère s'était réfugiée après 1940 dans une maison du Beaujolais avec mon frère et moi. S'y trouvaient deux livres: un Petit Larousse et un choix des fables de La Fontaine. Jusqu'à mes 10 ans, je jouais à saute-mouton avec le dictionnaire que je picorais et dont je recopiais les mots qui me plaisaient. Puis je suis passé aux fables en me replongeant dans le Larousse lorsque je ne comprenais pas certains mots. L'amour des mots m'est donc venu d'une certaine manière grâce à la guerre! Et je n'ai découvert des auteurs comme la comtesse de Ségur, par exemple, qu'à 11 ans.
Jean-Michel Blanquer - Puisque vous parlez de La Fontaine, je vous ai apporté ce recueil de fables qui sera distribué en juin aux élèves de CM2 afin de prolonger l'initiative de l'an passé pour les écoliers de trois académies.
Vous aimez donc offrir des livres?
Jean-Michel Blanquer - Oui, comme vous le voyez: aux élèves de CM2 et aux Pivot!
Plus sérieusement, pourquoi La Fontaine?
Jean-Michel Blanquer -De même que la culture, c'est ce qui reste quand on a tout oublié, La Fontaine, c'est ce qui reste quand on n'a plus rien. Il est au cœur du patrimoine littéraire de la France et il y a quelque chose d'éternel chez lui. Sans parler de sa dimension éducative: à la fois dans la forme, par cette langue merveilleuse dont Fabrice Luchini sait si bien restituer la splendeur et la clarté, et sur le fond, par les leçons de vie qu'il véhicule.
Bernard Pivot - J'y ajouterai son «réalisme». Je me souviens d'un jour de mon enfance où, ramenant d'une ferme un bidon de lait, j'en avais renversé une partie en faisant l'imbécile. Immédiatement m'était revenue à l'esprit la fable La Laitière et le Pot au lait et je m'étais dit que La Fontaine racontait donc des histoires vraies.

Outre l'amour enflammé pour les mots qui font le sel de la langue française et le désir de voir la lecture reconquérir ses lettres de noblesse à l'école, Jean-Michel Blanquer, Cécile et Bernard Pivot partagent une même admiration pour La Fontaine. - Crédits photo : Eric Garault
Jean-Michel Blanquer, vous avez souhaité mettre la lecture au cœur de votre action ministérielle. Mais comment l'imposer dans une société du tout-image?
Jean-Michel Blanquer - Plus une société est technologique, plus il faut renforcer ce qui fait son humanité. Et cela passe par la lecture. La lecture isole en apparence mais en réalité nous ouvre un champ infini. D'ailleurs, les enfants les plus jeunes saisissent parfaitement cela: les études montrent que le goût de la lecture se maintient assez bien dans le primaire et ne se dégrade qu'à partir du collège. Comme l'exercice physique, d'ailleurs: les deux sont victimes des tablettes et des smartphones! Mon défi est donc de réinsuffler la notion de lecture-plaisir à tous les niveaux. Comment? Par une approche de la lecture moins technique - ce qui fut longtemps un peu la norme dans les programmes qui s'adressaient parfois plutôt à des doctorants férus de linguistique qu'à des prébacheliers. Parmi les outils dont je souhaite me servir pour permettre aux enfants de s'ouvrir aux textes et d'enrichir leur vocabulaire, il y a la chanson, la poésie ou la lecture à voix haute. Dans ce domaine, je m'appuie sur des initiatives comme celle d'Alexandre Jardin et son association Lire et faire lire qui invite des personnes de plus de 50 ans à venir lire des textes dans les écoles, ou encore Silence, on lit! soutenue par Danièle Sallenave et qui conduit dans un établissement à une lecture de quinze minutes en silence par tout le monde chaque jour.
«Les mots, ce sont nos maîtres et nos serviteurs, nos compagnons de route et nos proches».
Bernard Pivot
Bernard Pivot - Pardon, mais n'est-ce pas le meilleur moyen de laisser penser aux jeunes que lire est un truc de vieux? Vous devriez plutôt faire venir des gens de moins de 40 ans, des écrivains comme Joël Dicker ou Leïla Slimani plutôt que des gens sans cheveux comme vous ou avec des cheveux blancs comme moi!
Jean-Michel Blanquer - Je ne suis pas d'accord: vous avez peut-être raison pour les élèves de collège ou de lycée mais en primaire, les enfants sont très attachés à la figure de leur grand-père ou de leur grand-mère, ou d'une personne plus âgée de leur entourage qui offre souvent plus de temps pour lire, jouer, interagir. Cela rend cette rencontre intergénérationnelle si importante pour eux. Le lien entre les générations est un élément clé de surcroît d'humanité dont nous avons besoin.
Comment inciter les enfants à lire est une question que vous vous posez dans votre livre, Cécile Pivot…
Cécile Pivot -Oui, et j'insiste pour dire que les Français sont doublement chanceux: non seulement l'offre de lecture est considérable dans notre pays, mais elle n'est pas une affaire d'argent grâce aux associations, aux vide-greniers où fleurissent les livres d'occasion ou aux bibliothèques. Le rapport d'Erik Orsenna à ce sujet est formidable car il rappelle le rôle fédérateur des bibliothèques auprès des enfants et des adolescents, leur place centrale en tant que lieu de vie, dans les villages et les villes.
Jean-Michel Blanquer - Et dans les établissements scolaires! Un de mes combats prioritaires avec ma collègue et amie Françoise Nyssen est de remettre la bibliothèque au centre des écoles et des lycées en leur attribuant une double dimension: une dimension classique, éternelle (c'est l'endroit où on s'assoit et où on lit en silence), mais aussi une dimension plus conviviale, plus moderne, plus collective, plus bruyante, plus numérique, où on peut échanger, travailler à plusieurs. Le rapport d'Erik Orsenna va nous aider dans ce sens.
«La langue française, ne l'oublions pas, est ce qui permet à notre pays de 66 millions d'habitants d'exister et d'avoir un certain poids dans un monde peuplé de 7 milliards d'individus.»
Jean-Michel Blanquer
Bernard Pivot, que feriez-vous si vous étiez professeur?
Bernard Pivot - À Dieu ne plaise! Il me manque la principale des qualités: la patience.
Jean-Michel Blanquer -Mais vous avez la passion!
Bernard Pivot -Cela ne suffit pas, je suis trop impatient. Quoi qu'il en soit, si j'étais professeur de français ou de lettres, je commencerais mon premier cours de l'année par un éloge des dictionnaires. Car l'amour de la lecture passe par celui des mots. Les mots, ce sont nos maîtres et nos serviteurs, nos compagnons de route et nos proches. Chaque mot a une identité, un état civil, une histoire, des amis (les synonymes), des ennemis (les antonymes), une orthographe, qui est comme son esthétique, un ou plusieurs sens, qui sont sa ou ses raisons d'exister. Il faut donc apprendre à respecter chaque mot comme chaque être vivant.
Jean-Michel Blanquer -J'adhère totalement à cette définition presque biologique des mots. C'est d'ailleurs pour cela que nous travaillons beaucoup sur la manière d'encourager l'enseignement de la racine des mots. La conclusion d'un rapport que j'ai commandé sur la revitalisation des langues anciennes, qui sont la sève de notre langue, m'a conforté dans l'idée d'encourager une évolution pédagogique sur l'étymologie. Les enfants adorent creuser les mots, chercher ce qui se cache derrière eux, leurs origines…
La baisse de la pratique de la lecture n'est-elle pas imputable au fait que l'on ait beaucoup favorisé, à l'école, ces dernières décennies, les disciplines scientifiques, au détriment des matières littéraires?

«Chaque enfant renforce son sens esthétique et son sens logique en écrivant des dictées», explique Jean-Michel Blanquer. - Crédits photo : Eric Garault
Jean-Michel Blanquer - Je me garderai bien d'opposer science et littérature. L'humanisme du XXIe siècle consiste d'ailleurs à réuniversaliser la connaissance, donc à marier ces disciplines qui forment un tout que l'on peut rassembler sous le terme d'«humanités». Humanités littéraires et humanités scientifiques peuvent cohabiter. Julien Gracq était un géographe et il existe des esprits très mathématiques qui sont aussi très littéraires. En revanche, dans la réforme du lycée, je souhaite en effet «déhiérarchiser» les choses en multipliant notamment les passerelles entre les sections et en faisant en sorte que ceux qui choisissent la filière scientifique le fassent pour de bonnes raisons, liées à leur envie à eux et non à la «réputation» de cette filière. La philosophie de cette réforme est de permettre à ceux qui ont choisi une matière de l'approfondir davantage. Ce qui veut dire par exemple qu'un élève scientifique dans le futur fera neuf heures de maths et non plus huit. Je suis donc engagé pour un rebond du niveau des élèves en sciences. Mais je suis aussi engagé dans le rebond du niveau général en français, à l'écrit comme à l'oral. Dans le primaire, cela passe par la revalorisation du vocabulaire et de la grammaire, notamment grâce à la récitation et la dictée. Ainsi que par la compréhension des textes par le plaisir de la lecture. Et dans le tronc commun du lycée, par la revalorisation de la littérature et de la philosophie. Et la création d'une discipline nouvelle dès la classe de première, baptisée «humanités, philosophie et littérature».
Bernard Pivot -Je suis très heureux que vous remettiez au goût du jour la dictée, qui, je le rappelle, n'est pas un instrument de torture, mais un moyen simple d'intéresser les élèves à la vie des mots. Il faut que la dictée soit ludique, que les professeurs n'hésitent pas à choisir des textes contemporains plutôt que ceux de Balzac, dont je reste pourtant le lecteur.
Cécile Pivot -Il faut aussi que cet exercice se poursuive au-delà de la cinquième!
«Lire, ce n'est pas refuser le monde, mais y entrer par d'autres portes»
Bernard Pivot
Jean-Michel Blanquer - Il y a une épreuve de dictée au brevet des collèges: l'objectif est donc bien que la dictée continue jusqu'en troisième, je vous rassure. Tout simplement parce qu'elle permet, quelle que soit sa forme, de s'approprier la langue, d'en comprendre la structure, d'en assimiler le vocabulaire. Et de se poser des questions. La langue française, ne l'oublions pas, est ce qui permet à notre pays de 66 millions d'habitants d'exister et d'avoir un certain poids dans un monde peuplé de 7 milliards d'individus. Sa beauté et sa spécificité logique nous structurent et chaque enfant renforce son sens esthétique et son sens logique en écrivant des dictées.
Bernard Pivot - Je pense que toutes les familles devraient posséder dans leur cuisine un tableau sur lequel serait chaque jour inscrit un mot lu ou entendu dans la journée et que chacun pourrait découvrir, commenter, analyser, décrypter, approfondir.
C'est ce que vous faisiez chez vous?
Bernard Pivot - Non, cette idée m'est venue trop tard pour en faire profiter mes propres enfants!
Jean-Michel Blanquer - Il n'est jamais trop tard.
Cécile Pivot - Il n'y avait pas de tableau à la maison mais la présence de ces livres partout m'a incitée à m'y plonger très vite. Mon père en recevait une cinquantaine par jour!

«La dictée n'est pas un instrument de torture», rappelle Bernard Pivot qui est très heureux qu'elle soit remise au goût du jour. - Crédits photo : Eric Garault
Vous n'avez à aucun moment eu une réaction de rejet?
Cécile Pivot - Au contraire! Alors que j'étais une adolescente très pénible et assez rebelle, les livres, eux, n'ont jamais cessé de trouver grâce à mes yeux. Je n'étais pas bien dans ma vie, mais j'étais bien dans la vie des autres, celle que je découvrais dans les romans.
Bernard Pivot - Quand je suis heureux, j'ai du mal à lire. Mais si j'ai un chagrin ou que je suis mélancolique, je prends un roman qui me permet de relativiser mes malheurs ou mes souffrances en découvrant ceux des autres. Parce qu'au fond, lire, qu'est-ce que c'est? Lire, ce n'est pas refuser le monde, mais y entrer par d'autres portes ; lire, c'est prendre des nouvelles des autres ; lire, c'est se frotter à des idées ou à des personnages dont on ignorait l'existence ; lire, c'est étoffer son carnet d'adresses ; lire, c'est agrandir ce trésor en nous qu'est la culture générale ; lire, c'est parier sur l'intelligence ; lire, c'est vivre mieux.
«On a déshabitué les enfants à lire des textes “longs”. Or, ils en sont tout à fait capables»
Jean-Michel Blanquer
Finalement, l'enjeu de l'enseignement de la lecture n'est-il pas autant pour les professeurs que pour les élèves?
Jean-Michel Blanquer -J'ai une très grande confiance dans l'envie des professeurs de transmettre le goût voire la passion de la lecture qui est, par définition, ancré en eux - sinon, ils n'auraient pas choisi ce métier. Mais ils ont besoin d'un signal de l'institution pour se lancer encore plus en avant dans cette démarche. Il y a eu une époque qui a un peu bridé le plaisir de la lecture au profit d'un enseignement plus technique, voire techniciste, de la langue, qui consistait à faire apprendre à des enfants de 12 ans des figures de rhétorique plutôt que de leur faire lire et aimer de beaux textes. Dans l'évolution des programmes, je voudrais vraiment réinstaurer la lecture-plaisir, en la reliant d'ailleurs à l'histoire. Et je n'ai aucun doute sur la motivation des professeurs à aller dans ce sens.
Cécile Pivot - Moi, je suis choquée que les adolescents qui se préparent pour le bac ne soient pas obligés de lire des textes en entier, qu'il s'agisse de romans ou de poésies. Cette littérature du zapping m'effraie.
Jean-Michel Blanquer - Vous avez raison de le déplorer. C'est un paradoxe, car cela part, chez ceux qui ont eu cette initiative, d'un bon sentiment: ne pas «forcer» les élèves pour ne pas risquer de les faire fuir. Or, cette non-exigence, en fait, retire le plaisir. La preuve en a été donnée, en miroir inversé, par le phénomène Harry Potter où l'on voyait des enfants de 10 ans dévorer des livres de 400 pages spontanément, au nom de leur propre plaisir! C'est donc que c'est possible. Mais là encore, il faut s'y prendre avant, dès le primaire, où l'on a déshabitué les enfants à lire des textes «longs». Or, ils en sont tout à fait capables. Cela est d'autant plus nécessaire que cela permet aussi de réduire les inégalités.Car quels sont ceux qui, dans les années suivantes, seront le mieux préparés à affronter des textes plus longs, plus compliqués? Ceux qui, en dehors de la classe, grâce à un contexte familial ou social plus favorable, ont pu compléter leur travail scolaire. Or, l'objectif de l'école de la République est de réduire ces inégalités.

Aux côtés de Bernard Pivot, Jean-Michel Blanquer assure vouloir «réinstaurer la lecture-plaisir». - Crédits photo : Eric Garault
Bernard Pivot, les livres peuvent-ils aider les gouvernants à mieux gouverner?
Bernard Pivot - Oui, en particulier les romans. Trop souvent, les hommes politiques se contentent de lire des livres d'économie ou de sociologie. J'ai longtemps craint que François Mitterrand ne soit le dernier à s'inscrire dans une lignée de présidents amoureux de la littérature, ce qui faisait l'admiration envieuse des écrivains américains que je recevais dans mes émissions. D'où ma joie de voir aujourd'hui un président et un premier ministre renouveler cette tradition française!
Jean-Michel Blanquer -Vous pouvez même rajouter une ministre de la Culture éditrice, un ministre de l'Economie auteur chez Gallimard et une ministre du Travail qui écrit de la poésie…
Jean-Michel Blanquer, avez-vous, comme Bernard et Cécile Pivot, un lieu favori pour lire?
Jean-Michel Blanquer -Oui, car je crois que nous sommes comme les chats. Pour des raisons inexplicables, c'est souvent dans un vieux canapé fatigué et inconfortable que l'on préfère s'installer pour lire. Ou sur un siège en pierre comme ce rocher de Bretagne où Renan aimait lire, face à la mer, et qui a été baptisé «la chaise de Renan». Quand je m'assois là avec un livre à la main, je suis un homme heureux.

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26/08/2017

LA CIGALE ET LA FOURMI


LA CIGALE ET LA FOURMI

La Fontaine, Livre 1

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La cigale ayant chanté


Tout l'été,


Se trouva fort dépourvue


Quand la bise fut venue.


Pas un seul petit morceau


De mouche ou de vermisseau.


Elle alla crier famine


Chez la Fourmi sa voisine,


La priant de lui prêter


Quelque grain pour subsister

Jusqu'à la saison nouvelle.


Je vous paierai, lui dit-elle,


Avant l’août, foi d'animal,


Intérêt et principal.


La Fourmi n'est pas prêteuse,


C'est là son moindre défaut.


Que faisiez-vous au temps chaud ?


Dit-elle à cette emprunteuse.


Nuit et jour à tout venant,


Je chantais, ne vous déplaise.


Vous chantiez ? j'en suis fort aise,


Eh bien! dansez maintenant.

 

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26/05/2017

UN ROMAN E PH.LABRO


Philippe Labro :

"Ma mère, je lui dois énormément"

© Philippe Quaisse/Pasco

LETTRES


Il a touché à tout avec succès : radio et télévision, écriture de chansons et de scénarios pour le cinéma. Plus que jamais, l’écrivain se livre, avec un récit dévoilant le mystère de la vie de sa « petite maman ».
À 80 ans,  vous écrivez un livre sur « votre petite maman »*, comme vous dites avec tendresse. Pourquoi ?
Quand vous regardez votre vie avec du recul, les êtres humains les plus importants, qui sont vos parents, surgissent dans votre mémoire. « Si tu es devenu ce que tu es, c’est un peu à cause de ce qu’ils étaient », se dit-on. J’ai toujours su qu’il y avait un mystère autour de la vie de ma mère. Et comme journaliste et romancier, cela m’intéressait. Ma femme, Françoise, qui m’a souvent indiqué la bonne direction à prendre, m’a dit : « Il faut qu’un jour tu écrives la vie de Netka – c’est le surnom de ma mère, Henriette – parce que sa vie est un roman ! » Mes frères, également, m’ont encouragé. J’ai donc commencé à réfléchir à ce projet, de son vivant. Je l’interrogeais, je prenais des notes. Lorsqu’elle a disparu, j’ai eu accès à des archives, des lettres, des poèmes. Ceci, ajouté à des fiches d’état-civil, des éléments de généalogie, un voyage en Pologne, a donné la matière du livre.
Quel est donc le mystère de la vie de Netka ?
C’est une enfant illégitime. Elle est née de père inconnu. Elle a un frère, Henri, plus âgé d’un an. Leur mère les a posés comme des valises, de pension en pension, jusqu’à ce que Netka se mette à travailler, à l’âge de 20 ans.Elle a vécu des abandons successifs. Elle a connu la honte et l’humiliation de ne pouvoir dire de qui elle était la fille.
Il est apparu que sa mère était une jeune institutrice française tout à fait anonyme, et son père, un comte polonais richissime, qui possédait la moitié de la Biélorussie. Tous ces éléments ont construit, au départ, une existence privée d’amour. Mais, miracle de la vie – c’est plus fréquent qu’on le croit –, à 20 ans, elle rencontre l’amour avec mon père, qui a le double de son âge. Ils ont quatre garçons, et elle devient alors une sorte de diffuseur d’amour, en s’oubliant elle-même. Elle avait pourtant beaucoup de talents. Elle écrivait des poèmes et était très cultivée. Mais elle a tout abandonné pour se consacrer aux siens. Elle a préféré le bonheur à la gloire. Je lui dois énormément. Avec mon père, elle a eu cette vertu que je conseille à tous les parents : encourager la vocation d’un enfant, sans jamais la contrarier.


Ma mère a tout abandonné pour se consacrer aux siens. Elle a préféré le bonheur à la gloire. Je lui dois énormément.

Comment a-t-elle encouragé la vôtre ?
Lorsque j’avais 15 ans, elle a lu dans Le Figaro l’annonce d’un concours à l’occasion du Salon de l’enfance, pour créer un petit journal fait par des lycéens. Elle m’a dit : « Vas-y ! C’est pour toi. » Je m’y suis tellement lancé que j’ai été nommé directeur du journal. Quelque temps plus tard, elle apprend que la bourse Zellidja – qui existe toujours – permet à des jeunes de partir à l’étranger.
La contrepartie est d’écrire un mémoire sur ce que l’on a découvert. Je propose un sujet sur la presse britannique et pars, à 16 ans, en stop en Grande-Bretagne. Puis, à 18 ans, en classe, j’entends dire que quelques bourses d’étudiants restent à attribuer. Je lève le doigt. Là encore, ma mère m’a conforté. Je suis resté deux ans aux États-Unis. À ce moment, nous avons entamé avec ma mère une correspondance hebdomadaire. Elle ne s’est jamais interrompue, même quand elle aurait pu être remplacée par le téléphone. Je crois beaucoup au pouvoir des mots, à la correspondance écrite. Dans ses dernières lettres, sa main tremble – elle est morte à 99 ans.
Il faut s’écrire, se parler en famille ?
En famille, il faut se dire les choses, même quand elles ne sont pas agréables. Entretenir le lien. Quand mes parents sont morts, je me suis posé la question : Les ai-je assez vus ? Assez écoutés ?Je pense que tout se ramène à un simple mot : amour. La phrase la plus universelle est celle du Christ : « Aimez-vous les uns les autres. »
Votre mère a aimé au-delà du cercle familial…
Toute personne qui passait dans la maison, ami, copain, était accueilli. Elle qui avait souffert d’être abandonnée avait le désir d’accueillir. Avec mon père, elle l’a fait au risque de leur vie, en recueillant des réfugiés juifs pendant la guerre, ce qui leur a valu le titre de Justes parmi les nations du mémorial Yad Vashem, en Israël. Je pense qu’elle s’identifiait à ces fuyards, des êtres abandonnés.
Et vous, votre tour venu, avez-vous donné de vous-même ?
Pendant la première partie de ma vie, je me suis trop occupé de moi. Quand j’ai débuté, j’avais de fortes ambitions et le journalisme ne me suffisait pas. J’ai écrit des scénarios, des chansons, j’ai commencé à écrire des romans. Mais avec l’âge vient la réflexion. Si vous ne donnez pas, vous ne recevez rien. À mes enfants, j’ai enseigné que  la vie n’est pas un boulevard à sens unique, mais à deux voies. Tu donnes, je reçois ; je donne, tu prends. Le proverbe indien, « Tout ce qui n’est pas donné est perdu », est tellement vrai ! Le chanteur Guy Béart, lui, disait : « Le meilleur des choses ne coûte rien. »
Cette attitude devant la Vie – avec un grand V – ne peut venir, selon moi, qu’avec l’expérience. Cela inclut la confrontation avec le malheur, la souffrance, les échecs, les erreurs. Au bout d’un moment, vous savez qu’il faut ouvrir votre cœur si vous voulez que celui des autres s’ouvre. Aujourd’hui, c’est un bonheur extraordinaire de voir grandir mes petits-enfants. Observer leur développement, les talents poétiques de leur innocence, me donne une joie intérieure indescriptible. Tous les grands-parents peuvent témoigner de cela.
Après : « Aimez-vous les uns les autres », le Christ dit : Comme je vous ai aimés ». Pour vous, d’où vient l’amour ?
Qu’est-ce qui fait que ce globe terrestre existe, qu’il abrite les plantes, les animaux, et le génie de l’homme ? Je me pose régulièrement ces questions. Et n’ai pas trouvé la réponse. À la question : « Croyez-vous en Dieu ? », le génial physicien Albert Einstein répondait : « Donnez-moi une définition de Dieu, et je vous dirai si j’y crois. » Mais il écrivait par ailleurs : « Nous sommes prédéterminés, objets d’une force que nous ne contrôlons pas, c’est aussi vrai pour l’insecte que pour l’étoile, pour les plantes que les hommes. Nous dansons au son d’une musique mystérieuse jouée à distance par un flûtiste invisible. » J’ai fait de ce « flûtiste invisible » le titre de l’un de mes livres.
Avons-nous encore une liberté, si nous sommes prédéterminés ?
Bien sûr. Je précise que la liberté se gagne. La chance s’attrape. Comme le dit une jolie métaphore venue d’Orient : « Il faut vivre la main tendue et ouverte vers le ciel : si l’oiseau passe, il faut l’attraper. » La conscience de la précarité nous fait dire que chaque jour est un miracle. Demain matin, où serons-nous ? Les Orientaux, plus que nous, sont conscients de l’impermanence, de l’intranquillité, de la fragilité. Nous accordons beaucoup de valeur à la raison. C’est précieux, la rationalité, mais il faut savoir un peu l’oublier. Savoir s’émerveiller. Il y a ceux qui savent regarder la mer, comme le faisait ma mère, du balcon de son appartement sur les hauteurs de Nice, et ceux qui ne savent pas.


Nous accordons beaucoup de valeur à la raison. C’est précieux, la rationalité, mais il faut savoir un peu l’oublier. Savoir s’émerveiller.

Au milieu de l’écriture du livre sur votre mère, vous avez subi un épisode de dépression. Y avez-vous vu un lien avec ce travail de mémoire ?
Je ne le pense pas. J’avais eu une grave dépression lorsque j’avais une cinquantaine d’années. J’étais vice-président de la radio RTL et l’on me demandait d’être président. Je me trouvais devant un obstacle infranchissable. On parlerait aujourd’hui de « burn out ». Cette fois-ci, je pense que ce sont à nouveau des causes professionnelles qui m’ont fragilisé. Mais au bout d’un an, j’ai repris l’écriture du livre. C’est ma fierté. Mes enfants, mes neveux et nièces pleurent en le lisant !
* Ma mère, cette inconnue, de Philippe Labro, Éd. Gallimard, 188 p.  ; 17 €.

Source : "PELERIN"

17:24 Publié dans LETTRES, Loisirs | Tags : lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

08/10/2016

KRAB

 

KRAB


par ELVYRE


Ça n'est pas pour me vanter, mais je viens de réaliser un véritable coup d’éclat. À soixante quinze ans, je suis devenue sans conteste la vieille dame indigne de Moussy lès Limas. J’habite ce bourg paisible de trois mille habitants où la vie routinière s’écoule sans remous, avec pour seules animations le retour régulier du jour du marché, des fêtes des classes, des vide-greniers et des enterrements. L’arrivée d’un nouveau pharmacien ou la rénovation de la poste font l’actualité et monopolisent les conversations entre deux considérations bien senties sur le temps qu’il fait et le temps qui passe. Chaque année reproduit la précédente, à chaque Noël on ressort les mêmes affreuses plaques lumineuses censées égayer les rues et les mêmes pompiers viennent proposer les mêmes calendriers. Chaque année, le maire fait le même discours au même banquet des anciens et chaque année, les mêmes candidats au prix de la plus belle maison fleurie divisent la population entre les partisans du tout géranium et ceux des jardinières mixtes. C’est dire que tout ça n’est pas vraiment folichon, et qu’il me prend parfois des désirs d’extravagances, de frasques, voire d’inconduite pour secouer cette chape d’ennui et de morosité.

Et voilà que j’ai basculé d’un coup du côté des hors-la-loi ! En un instant, des années de respectabilité ont été effacées et mon image de personne estimable, anéantie. Pour maintenir ma position, j’aurais dû rester fidèle au rôle qui m’était assigné, participer aux activités de mon âge et me contenter de commenter avec mes congénères l'état désolant de la société en général et de la jeunesse en particulier. Ces jours-ci par exemple, on attendait de moi que je m’applique à déplorer comme tout le monde l’apparition de signes tracés à la bombe, la nuit, sur les murs de la commune, caractères énigmatiques et intolérables que M.Fructus, l’employé municipal, s'empressait de faire disparaître au matin sous un badigeon beigeâtre. 

C’est ainsi que depuis quelque temps s’étalaient un peu partout de grandes taches de formes et de couleurs imprécises sous lesquelles on pouvait encore distinguer le corps du délit. Les interventions nocturnes paraissaient stimulées par ces efforts de camouflage. Narquoises, les inscriptions renaissaient sur la peinture même. Il y en avait une surtout, un KRAB tracé en lettres chantournées qui se répétait avec insistance et narguait le passant. Dans le bulletin municipal, le maire avait menacé ce KRAB des pires représailles quand il se ferait pincer. Ce qui n'allait pas tarder, la population était à cran.

Moi, ce n'était pas tant que ces inscriptions me gênaient, mais la misère de leur exécution me désolait. Des beaux graffitis, il y en a partout. J’aime assez ces grandes lettres rondes et bouffies ou pointues, menaçantes, basculées les unes par-dessus les autres. Leur sens m'échappe, c'est encore mieux, ce sont des hiéroglyphes modernes, ils gardent pour moi leur mystère. Rien à voir avec les fresques décoratives sans poésie qui enjolivent la ville comme un maquillage sur une vieille peau. Seulement ce KRAB qui s'étalait en face de ma maison était tout à fait indigent, un pauvre gribouillis, un tag sans esprit ni beauté. Minable. Cette empreinte bâclée, là, sous mes yeux, me turlupinait comme une provocation personnelle. Aussi, après avoir évalué différents moyens d’exprimer ma désapprobation, je décidai de faire passer un message à mon tagueur. De prendre ses méthodes pour l'informer du manque de goût et d'imagination de ses interventions. 

À la question du droguiste « Une bombe pour quel usage ? » je répondis le plus naturellement possible : « C’est pour un tag ». La légère vacillation de son regard m’avertit, ça n'allait pas marcher tout seul. Son visage se ferma et je vis clairement inscrit comme une bulle au-dessus de son crâne : « Encore une cinglée qui va me faire des ennuis » tandis qu'il lançait « Désolé, nous n'avons rien pour ce genre de peinture ! » J’avais compris. Il fallait ruser. Au garage où je laissais ma 4L modèle 90 pour sa révision, je me suis plainte de la dégradation de nos murs. Comment s'y prenaient-ils pour peindre assez vite ? Où pouvaient-ils se procurer le nécessaire ? « Pas difficile » me
dit Manu, « pour faire leurs conneries, ils achètent de la peinture à carrosserie n'importe où... ». Norauto avait un rayon fourni. Je rentrai chez moi avec quatre bombes aérosols Ironlak, deux noires et puis deux blanches pour souligner les lettres du texte que j’allais tracer.

Restait à trouver quoi mettre. J'avais pensé : « Krab, tu tagues comme un pied ! », mais je sentais bien que cela ne collait pas. Le langage, l’expression étaient à côté de la plaque. Et puis comment provoquer sa fierté, l'amener à s'améliorer ? L'idée tomba soudain : « Bouffon » ! Oui c'était le mot. J'allais écrire « KRAB = BOUFFON ». Ou « KRABBOUFFON ». On verrait. Avant cela je devais m'entraîner. La porte de la remise se couvrit de signes hasardeux. Le bois était tapissé du haut en bas de lettres difformes et de traînées inabouties. Désormais il serait bien protégé des intempéries ! L’entreprise s’avérait plus difficile que je ne l’avais pensé, pourtant, en persévérant dans mes exercices peu à peu je progressais. Un soir enfin, j'estimai que j'étais au point. Vers minuit j'ouvris ma porte, regardai à droite et à gauche et, la rue étant bien déserte, je sortis, armée des deux bombes qui me restaient car les essais avaient beaucoup consommé. À la lumière de l'éclairage urbain, je réalisai une opération quasi parfaite. C'était beau et, l’instrument de mon exploit à la main, je m’abandonnais avec satisfaction à la contemplation mon superbe KRAB=BOUFFON, bien en vue au-dessus de la pitoyable signature. 

J’allais m’arracher à cet exercice d’admiration de ma première œuvre quand le bruit d’un moteur venant du côté de la place se fit entendre, grandissant au fur et à mesure qu’il se rapprochait de ma rue tranquille. Avant que j’ai le temps de ramasser mon matériel et de me replier, une voiture était là, une portière claquait et j’entendais dans mon dos la voix effarée de monsieur le maire : « Mademoiselle Gourdon ! Vous ?... Comment est-ce possible ? Si quelqu’un avait pu imaginer... »

Le jour suivant, je fus rapidement fixée sur l’effet produit par ma prouesse artistique. À mon entrée dans la boulangerie, les clients présents se transformèrent en statues et tous les yeux me mitraillèrent en même temps. J’entendis ma voix demander : « Une bannette s’il vous plaît » dans un silence d’une densité exceptionnelle, suivi, dès que je franchis la porte, d’un brouhaha cacophonique.

L’après midi, on sonnait à ma porte : les gendarmes, à coup sûr, j’allais avoir droit à une amende salée assortie d’un petit sermon pour me remettre dans le droit chemin ! Je pris mon air le plus comme-il-faut et me préparai bravement affronter la maréchaussée. Mais dehors, là où je m’attendais à voir s’encadrer deux pandores en uniforme, se tenait un jeune garçon inconnu dont je décelai l’identité sur le champ. Mince, tee-shirt et baskets, la casquette à l’envers comme pour me donner un indice définitif, mon Krab était là, mi-embarrassé, mi-frondeur, et après m’avoir dévisagée, me jetait d’une voix mal assurée : « C’est quoi c’bouffon ?... » Malgré sa figure butée et son regard sombre, il ne paraissait pas bien redoutable l’ennemi public n°1 du village. J’ouvris largement : « Ne reste pas là, on va parler ! »

J'ai reçu ce matin un mot de la mairie m'avertissant qu’« en raison de certains agissements regrettables » il n'était pas souhaitable que je garde la vice-présidence du club du troisième âge de Moussy lès Limas. Voilà une décision que j’accepte bien volontiers, j’ai trouvé une distraction beaucoup plus stimulante que l’ouvroir du jeudi. Krab a vu mon matériel et comment j’avais travaillé pour réaliser mon tag. C’est un garçon très gai, le récit de ma première expérience de tagueur l’a fait se tordre de rire, son rire était contagieux, il m’a gagné moi aussi, on se gondolait, on se bidonnait, on ne pouvait plus s’arrêter, j’en pleurais, il y avait des années que je n’avais plus ri comme ça. En engouffrant le goûter que je lui ai préparé, il m’a raconté comment il opérait et m’a expliqué tous ses trucs. Il veut m’emmener faire une session avec son crew. Ensemble, on va faire des exploits. Ma créativité va se déchaîner, j’ai déjà repéré quelques murs bien placés. À partir d’aujourd'hui, je crois que je vais commencer à m’amuser !...

 

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06/10/2016

LA BRUYÈRE (extraits)

LA BRUYÈRE (extraits)

 

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I (I)
Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d’une femme : leurs intérêts sont trop différents. Les femmes ne se plaisent point les unes aux autres par les mêmes agréments qu’elles plaisent aux hommes : mille manières qui allument dans ceux-ci les grandes passions, forment entre elles l’aversion et l’antipathie.
2 (I)
Il y a dans quelques femmes une grandeur artificielle, attachée au mouvement des yeux, à un air de tête, aux façons de marcher, et qui ne va pas plus loin ; un esprit éblouissant qui impose, et que l’on n’estime que parce qu’il n’est pas approfondi. Il y a dans quelques autres une grandeur simple, naturelle, indépendante du geste et de la démarche, qui a sa source dans le cœur, et qui est comme une suite de leur haute naissance ; un mérite paisible, mais solide, accompagné de mille vertus qu’elles ne peuvent couvrir de toute leur modestie, qui échappent, et qui se montrent à ceux qui ont des yeux.
3 (I)
J’ai vu souhaiter d’être fille, et une belle fille, depuis treize ans jusques à vingt-deux, et après cet âge, de devenir un homme.
4 (IV)
Quelques jeunes personnes ne connaissent point assez les avantages d’une heureuse nature, et combien il leur serait utile de s’y abandonner ; elles affaiblissent ces dons du ciel, si rares et si fragiles, par des manières affectées et par une mauvaise imitation : leur son de voix et leur démarche sont empruntés ; elles se composent, elles se recherchent, regardent dans un miroir si elles s’éloignent assez de leur naturel. Ce n’est pas sans peine qu’elles plaisent moins.
5 (VII)
Chez les femmes, se parer et se farder n’est pas, je l’avoue, parler contre sa pensée ; c’est plus aussi que le travestissement et la mascarade, où l’on ne se donne point pour ce que l’on paraît être, mais où l’on pense seulement à se cacher et à se faire ignorer : c’est chercher à imposer aux yeux, et vouloir paraître selon l’extérieur contre la vérité ; c’est une espèce de menterie.
Il faut juger des femmes depuis la chaussure jusqu’à la coiffure exclusivement, à peu près comme on mesure le poisson entre queue et tête.
6
(v) Si les femmes veulent seulement être belles à leurs propres yeux et se plaire à elles-mêmes, elles peuvent sans doute, dans la manière de s’embellir, dans le choix des ajustements et de la parure, suivre leur goût et leur caprice ; mais si c’est aux hommes qu’elles désirent de plaire, si c’est pour eux qu’elles se fardent ou qu’elles s’enluminent, j’ai recueilli les voix, et je leur prononce, de la part de tous les hommes ou de la plus grande partie, que le blanc et le rouge les rend affreuses et dégoûtantes ; que le rouge seul les vieillit et les déguise ; qu’ils haïssent autant à les voir avec de la céruse sur le visage, qu’avec de fausses dents en la bouche, et des boules de cire dans les mâchoires ; qu’ils protestent sérieusement contre tout l’artifice dont elles usent pour se rendre laides ; et que, bien loin d’en répondre devant Dieu, il semble au contraire qu’il leur ait réservé ce dernier et infaillible moyen de guérir des femmes.
(IV) Si les femmes étaient telles naturellement qu’elles le deviennent par un artifice, qu’elles perdissent en un moment toute la fraîcheur de leur teint, qu’elles eussent le visage aussi allumé et aussi plombé qu’elles se le font par le rouge et par la peinture dont elles se fardent, elles seraient inconsolables.
7 (VII)
Une femme coquette ne se rend point sur la passion de plaire, et sur l’opinion qu’elle a de sa beauté : elle regarde le temps et les années comme quelque chose seulement qui ride et qui enlaidit les autres femmes ; elle oublie du moins que l’âge est écrit sur le visage. La même parure qui a autrefois embelli sa jeunesse, défigure enfin sa personne, éclaire les défauts de sa vieillesse. La mignardise et l’affectation l’accompagnent dans la douleur et dans la fièvre : elle meurt parée et en rubans de couleur.
8 (VII)
Lise entend dire d’une autre coquette qu’elle se moque de se piquer de jeunesse, et de vouloir user d’ajustements qui ne conviennent plus à une femme de quarante ans. Lise les a accomplis ; mais les années pour elle ont moins de douze mois, et ne la vieillissent point : elle le croit ainsi, et pendant qu’elle se regarde au miroir, qu’elle met du rouge sur son visage et qu’elle place des mouches, elle convient qu’il n’est pas permis à un certain âge de faire la jeune, et que Clarice en effet, avec ses mouches et son rouge, est ridicule.
9 (IV)
Les femmes se préparent pour leurs amants, si elles les attendent ; mais si elles en sont surprises, elles oublient à leur arrivée l’état où elles se trouvent ; elles ne se voient plus. Elles ont plus de loisir avec les indifférents ; elles sentent le désordre où elles sont, s’ajustent en leur présence, ou disparaissent un moment, et reviennent parées.
I0 (I)
Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles ; et l’harmonie la plus douce est le son de voix de celle que l’on aime.

17:24 Publié dans LETTRES | Lien permanent | Commentaires (1)

 
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